‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 118 sur 402 · LIVRE I, CHAP. XLVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLVI

Pour clorre nostre compte, c'est un vilain usage, et de très mauvaise conséquence en nostre France, d'appeller chascun par le nom de sa terre et seigneurie, et la chose du monde qui faict plus mesler et mescognoislre les races. Un cadet de bonne maison, ayant eu pour son appanage une terre, sous le nom de laquelle il a estécognen et honnoré, ne peult honnestement l'abandonner : dix ans après sa mort, la terre s'en va à un esirangier qui en faict de mesme; devinez où nous sommes de la cognoissance de ces hommes. Il ne fault pas aller quérir d'auitres exemples que de nostre maison royale, où autant de partages, autant de surnoms : cependant l'originel de la tige nous est eschappé. Il y a tant de liberté en ces mutations, que de mon temps je n'ay veu personne, esle\ é par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n'ayt attaché incontinent des tiltres généalogiques nouveaux et ignorés à son père, et qu'on n'ayt enté en quelque illustre tige : et, de bonne fortune, les plus obscures familles sont plus idoines à falsification. Combien avons nous de gentilshommes en France qui sont de royale race selon leurs comptes? plus, ce crois je, que d'aultres. Feut il pas dict de bonne grâce par un de mes amis? ils estoient plusieu.rs assemblés pour la querelle d'un seigneur contre un aultre; lequel aultre avoit, à la vérité, quelque prérogative de tiltres et d'alliances eslevées au dessus de la commune noblesse. Sur le propos de ceste prérogative, chascun, cherchant à s'éguaier à luy, alleguoit, qui une origine, qui une aultre, qui la ressemblance du nom, qui des armes, qui une vieille pancharte domestique; et le moindre se trouvoit arrière fils de quelque roy d'oultremer. Comme ce feut à disner, cestuy cy, au lieu de prendre sa place, se recula en profondes révérences, suppliant l'assistance de l'excuser de ce que, par témérité, il avoit jusques lors vescu avec eulx en compaignon; mais qu'ayant esté nouvellement informé de leurs vieilles qualités, il commenceoit à les honnorer selon leurs degrés, et qu'il ne luy appartenoit pas de se seoir parmy tant de princes. Après sa farce, il leur dict mille injures : « Contentons nous, de par Dieu ! de ce de quoy nos pères se sont contentés, et de ce que nous sommes; nous sommes assez, si nous le sçavons bien maintenir : ne desadvouons pas la fortune et condition de nos ayeuls, et ostons ces sottes

imaginations, qui ne peuvent faillir k quiconque a l'impudence de les alléguer. »

Les armoiries n'ont de seureté non plus que les surnoms. Je porte d'azur semé de trèfles d'or, à une patte de lyon de mesme, armée de gueules, mise en fasce •. Quel privilège a ceste figure pour demourer particulièrement en ma maison? un gendre la transportera en une aultre famille : quelque chestif acheteur en fera ses premières armes. I! n'est chose où il se rencontre plus de mutation et de confusion.

Mais ceste couiideration me tire par force à rai aultre champ. Sondons un peu de près, et, pour Dieu ! regardons à quel fondement nous attachons ceste gloire et réputation pour laquelle se boulleverse le monde : où asseons nous ceste renommée que nous allons questant avecques si grand' peine? c'est, en somme, Pierre ou Guillaume qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. 0 la courageuse faculté que l'espérance, qui, en un subject mortel, et en un moment, va usurpant l'infinité, l'immensité, l'éternité, et remplissant l'indigence de son maistre de la possession de toutes les choses qu'il peult imaginer et désirer, autant qu'elle veult ! Nature nous a là donné un plaisant jouet! Et ce Pierre ou Guillaume, qu'est ce qu'une voix pour touts potages, ou trois ou quatre traicts de plume, premièrement si aysés à varier, que je demanderois volontiers : A qui touche l'honneur de tant de victoires ? à Guesquin, à Glesquin, ou à Gueaquin-? Il y auroit bien plus d'apparence icy, iqu'en Lucien, que i mit t en procès 5; car.

Non levia aut ludicra petuniitr Prœmia*:

il y va de bon ; il est question laquelle de ces lettres doibt estre payée de tant' de sièges, bat-

(1) Montaigne, comme on le voit d.ins te Journal de ses Voyages, laissa ses armoiries à Plombières, à Ausl)Ourg et dans plusieurs autres villes ; à Pise, il les fll blasonner et dorer avee de belles et vives couleurs; ensuite il les encadra et les cloua au mur de sa diambre , sous la condition qu'etlesij resteraient; son hôte , le capitaine Paulino , le lui promit , et en fit scnnint. i. V. L.

(2)^ Uénage a remarqué qu'on nommait le célèhre Du GuescUn de quatorze façons difterentes : Du Gufclin,Du Gai/aquin, Du Guesquin, Guesquiuius, Guesclinius, Guesquinas , elc. On peat voir , à ce propos , un récit assez plaisant de Froissart , t. II , 1. III , c. LXX , p. 608.

(3) Allusion au Jugement des Voyelles, par Lucien. J. v. L.

(■4) Il ne s'agit pas ici d'un prix de peu de valeur vibg., Enéide, \a, 16*.

tailles, bleceures, prisons et services faicts à la couronne de France par ce sien fameux connestable.

Nicolas Denisot ' n'a eu soing que des lettres de son nom, et en a changé toute la contexture pour en bastir le conte d'Alsinois,qu'ilaestrené de la gloire de sa poésie et peincture. Et l'historien Suétone n'a aymé que le sens du sien; et en ayant privé Lenis, qui estoit le surnom de son pere^, a laissé Tranquillus successeur de la réputation de ses escripts. Qui croiroit que le capitaine Bayard n'eust honneur que celuy qu'il a emprunté des faicts de Pierre Terrail? et qu'Antoine Escalin se laisse voler à sa veue tant de navigations et cliarges par mer et par terre au capitaine Poulin et au baron de La Gardes?

Secondement ce sont traicts de plume communs à mille hommes. Combien y a il, en toutes les races, de personnes de mesme nom et surnom? et en diverses races, siècles et païs, combien*? L'histoire a cogneu trois Socrates, cinq Platons, huict Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores : et pensez 3ombion elle n'en a pas cogneus. Qui empesche mon palefrenier de s'appeller Pompée le grand? Mais, api^ès tout, quels moyens, quels ressorts y a il qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à cest aultre qui eust la teste trenchée en ^Egypte, et qui joignent à eulx ceste voix glorifiée et ces traicts de plume ainsin honnorés, à fin qu'ils s'en advantagent?

Id cinerem et mânes credis citrate sepuUos ^ ?

Quel ressentiment ont les deux compaignons en principale valeur entre les hommes, Epaminondas, de ce glorieux vers qui court tant de siècles pour luy en nos bouches ,

Consiliis nostris laus est atlrila Laconum ^ ;

(1) Peintre et poète, né au Mans, Tan 1515. Voyez Lacroix 00 Maine et Du Verdier. G.

(2) Slét., Ollion,c. 10. J. V, L.

(5) Antoine Iscalin (c'était son véritable Dora) fiit aussi appelé le capitaine Potilinel baron de La Garde. C'étnit un officier de fortune, qui se di-tingiia dans la carrière militaire et dans celle des ambassades , sous les règnes de François I" et de ses successeurs, jusqu'à Charles FX. C.

(4) Croyez- vous que tout wla puisse loucher une froide cendre el des mânes ensevelis? Vir.c, Enéide, IV , 34.

(5) Sparlc devant ma gloire abaissa son orgueil.

Ce vers, traduit du grec par Cic, Tuscnl., V, 17, est le premier des quatre vers élégiaques qui furent gravés au bas de la

ESSAIS DE MONTAIGNE

et Africanus. de cest aultre

A sole exorienle , supra MœoiV paludes ,

Kemo est qui factls me œqulparare queal *.

Les survivants se chatouillent de la doulceur deces voix, et par icelles sollicités de jalousie et désir, transmettent inconsideréement par fantasie aux trespassés cestuy leur propre ressentiment; et, d'une pipeuse espérance, se donnent à croire d'en estre capables à leur tour. Dieu le scait. Toutesfois,

Ad hœc se Romanus, Craiusque, et Barbarus indiiperator . Erexit; causas discriminis atque lahoris Inde habuit : tanto major famée sitis est, quam Virtutié ^ :

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