‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 131 sur 402 · CHAPITRE LIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIY

Des vaines subtilités.

Il est de ces subtilités frivoles et vaines par le moyen desquelles les hommes cherchent quelquesfois de la recommendation , comme les poètes qui font des ouvrages entiers de vers commenceants par une mesme lettre; nous veoyons des œufs, des boules, des ailes, des haches façonnées anciennement par les Grecs avecques la mesure de leurs vers, en les allongeant ou accourcissant en manière qu'ils viennent à représenter telle ou telle figure : telle estoit la science de celuy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouvaient renger les lettres de l'alphabet, et y en trouva ce nombre incroyable qui se veoid dans Plutarque. Je treuve bonne l'opinion de celuy à qui on présenta un homme apprins à jecter de la main un grain de mil avecques telle industrie que, sans faillir, il le passoit tousjours dans le trou d'une aiguille; et luy demanda l'on après quelque présent pour loyer d'une si rare suffisance ; sur quoy il ordonna bien plaisamment et justement, à mon advis, qu'on feist donner à cest ouvrier deux ou trois minots de mil à fin qu'un si bel art ne demeurast sans exercice* . C'est un tesmoignage merveilleux de la foiblesse de nostre jugement, qu'il recommende les choses par la rareté ou nouvelleté, ou encores par la difficulté, si la bonté et utilité n'y sont joinctes,

Nous venons présentement de nous jouer chez moy à qui pourroit trouver plus de choses qui se teinssent par les deux bouts extre mes, comme Sire ; c'est un tiltre qui se donne à la plus eslevée personne de nostre estât, qui est le roy, et se donne aussi au vulgaire, comme aux marchands, et ne touche point ceulx d'entre deux. Les femmes de qualité, on les nomme dames; les moyennes, damoiselles ;" et dames encores celles de la plus basse marche. Les daiz qu'on estend sur les tables ne sont

ayons et plus de flance et plus de crainte des choses que nous n'avons pas veu, et qui sont c.ichées et incognues. De Bello civil.. H, 4. — C'est Montaigne qui traduit ainsi ce passage dans deux éditions de ses Essais, 1580 et 1588. G.

(1) Suivant Qi'iNTiLiEN, II, 20, c'est Alexandre qui fit cette réponse; mais il s'agit de pois chiches (arana ciceris), et non (le grains de mit. G.

permis qu'aux maisons des princes et aux tavernes. Democritus disoit ^ que les dieux et les bestes avoient leurs sentiments plus aigus que les hommes, qui sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoustrement les jours dedueil et les jours de feste. Il est certain que la peur extrême et l'extrême ardeur de courage troublent egualement le ventre et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le douziesme roy de Navarre Sancho feut surnommé, apprend que la hardiesse aussi bien ^ue la peur engendrent du trémoussement aux membres. Ceulx qui armoient, ou luy, ou quelque aultre de pareille nature, à qui la peau frissonnoit , essayèrent à le rasseurer , appétissants le dangier auquel il s'alloit jecter : « Vous me cognoissez mal, leur dict il; si ma chair sçavoit jusques où mon courage la portera tantost, elle s'en Iransiroit tout à plat. »» La foiblesse qui nous vient de froideur et desgoustement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'un appétit trop véhément, et d'une chaleur desreglce. L'extrême froideur et l'extrême chaleur cuisent et rostissent : Aristote dict que les cueux2 de plomb se fondent et coulent de froid et de la rigueur de l'hyver comme d'une chaleur véhémente 3. Le désir et la satiété remplissent de douleur les sièges au dessus et au dessoubs de la volupté. La bestiseet la sagesse se rencoritrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidents humains. Les sages gourmandent et commandent le mal, et les aultres l'ignorent : ceulx cy sont, par manière de dire, au deçà des accidents ; les aulires au delà, lesquels, apWs avoir bien poisé et considéré les qualités, les avoir mesurés et jugés tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus par la force d'un vigoreux courage ; ils les desdaignent et foulent aux pieds, ayants une ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune venants à donner, il est force qu'ils rejaillissent et s'esmoussent trouvants un corps dans lequel ils ne peuvent faire impression : l'ordinaire et moyenne condition des

(1) Plut., de Placil. philosoph., IV, 10. G.

(2) G'est-à-dire des masses de plomb, telles qu'elles sorlonl de la première fonte. A présent gueuse. G.

(3) Ici Montaigne ne rapporte pas exactement la pensée d'Aristote,qui, après avoir dit que l'étain des Celtes se fond plus tôt que le piomo, puisqu'il se fond même dans l'eau, ajoute: « L'étain se fond aussi par le froid, quand il gèie^ etc. » Df

\ Mirabil. auscult.^p, 11S4, 1. 1, éd. de Paris. G.

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hommes loge entre ces deux extrémités; qui est de ceulx qui apperceoivent les maux , les sentent et ne les peuvent supporter. L'enfance et la décrépitude se rencontrent en imbécillité de cerveau ; Tavariee et la profusion en pareil désir d'attirer et d'acquérir.

Il se poult dire , avecques apparence , qu'il y a ignorance abécédaire qui va devant la science ; une aultre doctorale qui vient après la science , ignorance que la science faict et engendre , tont ainsi comme elle desfaict et destruict la première. Des esprits simples , moins curieux et moins instruicts, il s'en faict de bons chrestiens , qui , par une révérence et obéissance, croyent simplement, et se maintiennent soubsles loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions ; ils suy vent l'apparence du premier sens , et ont quelque tiltre d'interpréter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestés en l'ancien train , regardants à nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoyants, font un aultre genre de biencroyants; lesquels, par longue et religieuse investigation , pénètrent une plus profonde et abstruse lumière es Escriplures, et sentent le mystérieux et divin secret de nostre police ecclésiastique; pourtant en voyeons nous aulcuns estre arrivés à ce dernier estage par le second , avecques merveilleux fruict et confirmation, comme à l'extrême limite de la chrestienne intelligence, et jouir de leur'victoire avecques consolation, actions de grâces, reformation de mœurs et grande modestie. Et en ce reng n'entends je pas loger ces aultres qui , pour se purger du souspeçon de leur erreur passée , et pour nous asseurer d'eulx, se rendent extrêmes, indiscrets et injustes à la conduite de nostre cause , et la tachent d'infinis reproches de violence. Les païsans simples sont honnestes gents ; et honnestes gents les philosophes , ou , selon que nostre temps les nomme , des natures fortes et claires, enrichies d'une large instruction de sciences utiles : les mestis, qui ont desdaigné le premier siège de l'ignorance des lettres, et n'ont peu joindre l'aultre ( le cul entre deux selles , desquels je suis et tant d'aultres), sont dangereux , ineptes , importuns ; ceulx cy troublent le monde. Pourtant , de ma part , je me recule tant que je puis dans le premier et naturel

bicge , d'où Je me «tiis pour néant essayé de partir.

La poésie populaire et purement naturelle a des naïfvetés et grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon l'art; comme il se veoid es villanelles de Gascoigne, et aux chansons qu'on nous rapporte des nations qui n'ont cognoissance d'aulcune science, ny mesme d'escripture : la poésie médiocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée, sans honneur et sans prix.

Mais parce que, après que le pas a esté ouvert à l'esprit, j'ay trouvé, comme il advient ordinairement, que nous avions prins pour un exercice malaysé et d'un rare subjcct ce qui ne l'est aulcunement, et qu'après que nostre invention a esté eschauffée elle descouvre un nombre infiny de pareils exemples, je n'en adjousteray que cestuy cy : que si ces Essais estoient dignes qu'on en jugeast, il en pourroit advenir, à mon advis, qu'ils ne plairoient gueres aux esprits communs et vulgaires, ny gueres aux singuliers et excellents; ceulx là n'y entendroient pas assez; ceulx cy y entendroient trop : ils pourroient vivoter en ia moyenne région.

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