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CHAPITRE LV

Des senteurs.

Il se dict d'aulcuns, comme d'Alexandre le Grand 1, que leur sueur espandoit une odeur souefve, par quelque rare et extraordinaire complexion : de quoy Plutarque et aultres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire ; et la meilleure condition qu'ils ayent, c*est d'estre exemptS de senteur : la doulceur mesme des haleines plus pures n'a rien de plus parfaict que d'esire sans aulcune odeur qui nous offense, comme sont celles des enfants bien sains. Voylà pourquoi, dict Plaute,

ilulier ttim bene olei, ubi iiiliil olei »;

« La plus exquise senteur d'une femme, c'est ne sentir rien. » Et les bonnes senteurs estran-

(0 Plut., Vie d'Alexandre, c. 1. G.

(2) Mostell., acte I, se. 3, v. 1 16. Il y a dans Plaute ; Ecasior: millier recie olet, ubi nilùl olel. Montaigne a traduit ce ver» après f avoir cité. C

iro

ESSAIS DE MONTAIGNE

gieres, on a raison de les tenir pour suspectes à ceulx qui s'en servent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couvrir quelque default naturel de ce coslé là. D'où naissent ces rencontres des poètes anciens, c'est puïr que sentir bon.

aides nos, Coracine, nil olentet :

Halo, qiiam Icne olere, nil olere '.

Et ailleurs,

Poslume, non bene olet, qui bene semper olel *,

J'aime pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes sentebrs ; et hais oultre mesure les mauvaises, que je tire de plus loing que tout aultre :

Samque sagacius iimis odoror, Polypus, an gravis hirsutis cubet hircus in alis, Quant canis acei-, ubi laleai sus '.

Les senteurs plus simples et naturelles me semblent plus agréables. Et touche ce poing prinpalement les dames : en la plus espesse barbarie, les femmes scylhes, après s'estre lavées, se saulpouldrent et encroustent tout le corps et le visage de certaine drogue qui naist en leur terroir, odoriférante; et pour approcher les hommes, ayants osté ce fard, elles s'en trenvent et polies et parfumées. Quelque odeur qu' ce soit, c'est merveille combien elle s'attache à moy, et combien j'ay la peau propre à s'en abrùver. Celuy qui se plainct de nature,, de quoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort ; car elles se portent elles mesmes ; mais à moy particulièrement les moustaches que j'ay pleines m'en servent ; si j'en approche mes gants ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout un jour : elles accusent le lieu d'où je viens. Les estroicts baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants, s'y coUoient aultrefois, et s'y tenoient plusieurs heures après. Et si pourtant je me treuve peu subject aux maladies populaires, qui se chargent par la conversation et qui naissent de la contagion de l'air ; et me suis sauvé de celles de mon temps, de quoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes et en nos ar-

(i) Tu te moques de moi, Coracinus, parce, que je ne suis poinl parfume ; et moi, j'aime mieux ne rien sentir que de sentir bon. Mart., VI, bh, i.

(2) Celui qui sent toujours bon, Posturaus, sent mauvais. Makt., ir, 12, 14.

(3) Mon oaornl distingue les mauvaises odeurs plus subtilement qu'un chien d'excellent nez ne reconnaît la bauge du sanglier. Hok., Epod., 12, 4.

mées. On lit de Socrates* que, n'estant jamais party d'Athènes pendant plusieurs recheutes de peste qui la lormenterent tant de fois, luy seul ne s'en trouva jamais plus mal.

Les médecins pourroient, ce croisje, tirer des odeurs plus d'usage qu'ils ne font; car j'ay souvent apperceu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont : qui me faict approuver ce qu'on dict, que l'invention des encens et parfums aux églises, si ancienne et si espandue en toutes nations et religions, regarde à cela de nous resjouïr, esveiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation.

Je vouldrois bien, pour en juger, avoir eu ma part de l'ouvrage de ces cuisiniers qui sçavent assaisonner les odeurs estrangieres avecques la saveur des viandes ; comme on remarqua singulièrement au service du roi de Thunes^, qui de nostre aage print terre à Naples, pour s'aboucher avecques l'empereur Charles. On farcissoit ses viandes de drogues odoriférantes, de telle sumptuosité qu'un paon et deux faisands se trouvèrent sur ses parties revenir à cent ducats, pour les apprester selon leur manière; et quand on les dçspeceoit, non la salle seulement, mais toutes les chambres de son palais et les rues d'autour estoient remplies d'une très souefve vapeur, qui ne s'esvanouïssoit pas si soudain.

Le principal soing que j'aye à me loger, c'est de fuyr l'air puant et poisant. Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que je leur porte, par l'aigre senteur, l'une de son marais, l'autre de sa boue.

GHAPITllE LVI.

Des prières.

Je propose des fantasies informes et irrésolues, comme font ceulx qui publient des questions doubteuses à desbattre aux escholes, non pour establir la vérité, mais pour la chercher ; et les soubmets au jugement de ceulx à qui il touche de régler, non seulement mes actions et

(1) DIOO. Laerce, II, 25. G.

(-2) Muley-Haçaii, roi de Tunis, que Montaigne appelle, dans le chai)ilre VIII du second livre, Mtileasses. Il prit terre à Naples en 1543 ; mais il n'y trouva point CharlesrQuint, dont il venait implorer une seconde fois l'appui contre ses sujets révoltés. J. V. L.

IJVRE i, CHAP. LVI.

mes escripts, mais encores mes pensées. Egualement m'en sera acceptable et utile la condamnation comme l'approbation, tenant pour absurde et impie* si rien se rencontre, ignoramment ou inadvertamment couché en ceste rapsodio, contraire aux sainctes resolutions et prescriptions de l'Rglise catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis nay; et pourtant, me remettant tousjours à l'auciorité de leur censure, qui peult tout sur moy, je me mesle ainsi témérairement à toute sorte de propos, comme icy.

Je ne sçais si je me trompe ; mais puisque, par une faveur particulière de la bonté divine, certaine façon de prière nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de Dieu, il m'a tousjours semblé que nous en debvions avoir l'usage plus ordinaire que nous n'avons ; et, si j'en estois creu, à l'entrée et à l'issue de* nos tables, à nostre lever et coucher, et à toutes actions particulières ausquelles on a accoustumé de mesler des prières, je vouldrois que ce feust le patenostre que les chrestiens y employassent, sinon seulement, au moins tousjours. L'Eglise peult estendre et diversifier les prières, selon le besoing de nostre instruction ; car je sçais bien que c'est tousjours mesme substance et mesme chose; mais on debvoit donner à celle là ce privilège, que le peuple l'eust continuellement en la bouche; car il est certain qu'elle dict tout ce qu'il fault, et qu'elle est très propre à toutes occasions. C'est l'unique prière de quoy je me sers partout, et la répète au lieu d'en changer; d'où il advient que je n'en ay aussi bien en mémoire que celle là.

J'avois présentement en la pensée d'où nous venoit cette erreur, de recourir à Dieu en toats nos desseings et entreprinses, et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veult de l'aide, sans considérer si l'occasion est juste ou injuste, et de escrier son nom et sa puissance en quelque estât et action que nous soyons, pour vicieuse qu'elle soit. Il est bien nostre seul et unique protecteur,

(1) Edition de 1802 : « tenant pour risccrabic, s'il se trouve chose dicte par moy, ignorauiment ou iiiadvertainrnenl, contre les sainctes prescriptions de l'Eglise catholique, etc. « — Montaigne fut accusé de son Tivant, à cause de ce chapitre, d'être un pei de rbérésie de Boiiu; mais rinquisition n'en sut rien. j. V. u

et penlt toutes choses à nous ayder : mais encores qu'il daigne nous honorer de ceste doulce alliance paternelle, il est pourtant autant juste comme il est bon et comme il est puis.sant ; mais il use bien plus souvent de sa justice que de son pouvoir, et nous favorise «Ion la raison d'icelle, non selon nos demandes.

Platon, en ses loix', fait trois sortes d'injurieuses créances des dieux : « Qu'il n'y en aye point; qu'ils ne se meslent pas de nos alTaires; qu'ils ne refusent rien à nos vœux, offrandes et sacrifices. » La première erreur, selon son advis, ne dura jamais immuable en homme depuis son enfance jusques à sa vieillesse. Les deux suyvantes peuvent souffrir de la constance.

Sa justice et sa puissance sont inséparables : pour néant implorons nous sa force en une mauvaise cause. Il fault avoir l'ame nette, au moins en ce moment auquel nous le prions, et deschargée de passions vicieuses; aullrement nous luy présentons nous mesmes les verges de quoy nous chastier: au lieu de rabiller nostre faulte, nous la redoublons, présentants à celuy à qui nous avons à demander pardon une afl'ection pleine d'irrévérence et de haine. Voyià pourquoy je ne loue pas volontiers ceulx que je veois prier Dieu plus souvent et plus ordinairement, si les actions voisines de la prière ne me tesmoignent quelque amendement et reformation,

Si, noctnmus adulter, Tempora Santonico vêlas adoperia cuaillo ».

Et l'assiette d'un homme meslant à une vie exsecrable la dévotion semble estre aulcunement plus condamnable que celle d'un homme conforme à soy, et dissolu partout : pourtant refuse nostre Eglise tous les jours la faveur de son entrée et société aux mœurs obstinées à quelque insigne malice. Nous prions par usage et par coustume, ou, pour mieulx dire, nous lisons ou prononceons nos prières; ce n'est enfin que mine, et me desplaist de veoir faire trois signes de croix au Benedicite, autant à Grâces (et plus m'en desplaist il de ce que c'est un signe que j'ay en révérence et continuel usage mesme-

(1) Liv. X, au commcnceni*>nl, p. 887, éd. d'Hrnri Eslicniic; p. 378. éd. de M. AsI, l^ipsick, 1814. Tout ce passage des Loi* est traduit et comnicnlé dans les Pensées de Platon, p. 98 et suiv., so«-onde édition. J. V. L

(2) SI, pour assouvir la nuit les désirs adultères, ta te couvres la tête d'une cape gauloise. Jrv., viil, «44.

ESSAIS DE MONTAIGINE,

ment quand je baaille) , et ce pendant, toutes les aulires heures du jour, les veoir occupées à la haine, l'avarice, l'injustice : aux vices leur heure ; son heure à Dieu, comme par compensation et composition. C'est miracle de veoir continuer de^actions si diverses, d'une si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point d'interruption et d'altération, aux confins mesme et passage de l'une à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peult donner repos, nourrissant en mesme giste, d'une société si accordante et si paisible, le crime et le juge?

Un homme de qui la paillardise sans cesse régente la teste, et qui la juge très odieuse à la vue divine, que dict-il à Dieu quand il luy en parle? Il se ramené; mais soubdain ilrecheoit. Si l'object de la divine justice et sa présence frappoient, comme il dict, et chastioient son ame, pour courte qu'en feust la pénitence, la crainte mesme y rejecteroit si souvent sa pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices qui sont habitués et acharnés en luy. Mais quoy 1 ceulx qui couchent une vie entière sur le fruict et émolument du péché qu'ils sçavent mortel? combien avons nous de mestiers et vacations receues , de quoy l'essence est vicieuse? et celuy qui, se confessant à moy, me recitoit avoir, tout un aage, faict profession et les effects d'une religion damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il avait en son cœur, pour ne perdre son crédit et l'honneur de ses charges, comment pastissoit il ce discours en son courage? de quel langage entretiennent ils sur ce subject la justice divine?

Leur repentance consistant en visible et ma- • et rassise, à laquelle on doibt tousjours adjous

niable réparation, ils perdent et envers Dieu et envers nous le moyen de l'alléguer : sont-ils si hardis de demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Je tiens que de. ces premiers il en va comme de ceulx ici ; mais l'obstination n'y est pas si aysée à convaincre. Geste contrariété et volubilité d'opinion si soubdaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour moy son miracle : ils nous représentent Testât d'une indigestible agonie.

Que l'imagination me sembloit fantastique de ceulx qui, ces années passées, a voient en usage de reprocher à chascun, en qui il reluisoit

fj) Hais que dire de ceux qui fltndenl leur vie entière sur le fridi, etc.

quelque clarté d'esprit, professant la religion catholique , que c'estoit à feincte : et tenoient mesme, pour lui faire honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouvoit faillir au dedans d'avoir sa créance reformée à leur pied! Fascheuse maladie , de se croire si fort qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire ! et plus fascheuse encore qu'on se persuade d'un tel esprit qu'il préfère je ne sçais quelle disparité de fortune présente, aux espérances et menaces de la vie éternelle! Ils m'en peuvent croire : si rien eust deu tenter ma jeunesse, l'ambition du hazard et delà difficuhéqui suy voient ceste récente entreprinse y eust eu bonne part. Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise deffend l'usage promiscue, téméraire et indiscret, dessainctes et divines chansons que le Sainct Esprit a dicté en David. Il ne fault mesler Dieu en nos actions qu'avecques révérence et attention pleine d'honneur et de respect : ceste voix est trop divine pour n'avoir aultre usage que d'exercer les pouhnons et plaire à nos aureilles ; c'est de la conscience qu'elle doibt estre produicte, et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garson de boutique, parmy ses vainset frivoles pensements, s'en entretienne et s'en joue ; ny n'est certes raison de veoir tracasser, par une salle et par une cuisine, le sainct livre des sacrés mystères de nostre créance : c'estoient aultrefois mystères, ce sont à présent desduits et csbats. Ce n'est pas en passant, et tumultuairemcnt, qu'il fault manier un estude si sérieux et vénérable ; ce doibt estre une action destinée

ter ceste préface de nostre office, Sursum corda, et y apporter le corps mesme disposé en contenance qui tesmoigne une particulière attention et révérence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde; c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle; les meschants, les ignorants s'y empirent : ce n'est pas une histoire à conter ; c'est une histoire à révérer, craindre et adorer. Plaisantes gents, qui pensent l'avoir rendue palpable au peuple , pour l'avoir miseenlangagepopulaireîNetientilqu'auxmots qu'ilsn'ent endent tout ce qu'ils treuvent par escript? Diray jeplus? pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent: l'ignorance pure, et remise toute en aultruy, estoit bien plus salutaire et plus sçavante que n'est ceste science verbale et

LIVRK I, CHAP KM.

vaine, nourrice depresumpiion et de témérité.

Je crois aussi que la liberté à chascun de dissiper une parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de dangier que d'utilité. Les Juifs, les Mahometans, et quasi touts aultres, ont espousé et révèrent le langage auquel originellement leurs mystères avoient esté conceus; et en est deffendue Taiteration et changement, non sans apparence. Sçavons nous bien qu'en Basque et Bretaigne il y ayt des juges assez pour establirceste traduction faicte en leur langue? L'Eglise universelle n'a point de jugement plus ardu à faire, et plus solenne. En preschant el parlant, l'interprétation est vague, libre, muable, et d'une parcelle; ainsi ce n'est pas de mesme.

L'undenoshistoriens grecs accuse justement son siècle de ce que les secrets de la religion chrestienne estoient espandus emmy la place, es mains des moindres artisans ; que chascun en pouvoit desbattre et dire selon son sens ; et que ce nous debvoit estre grande honte, nous qui, par la grâce de Dieu, jouissons des purs mystères de la pieté, de les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires.'veuqueles Gentils interdisoientàSocrates, à Platon, et aux plus sages, de .s'enquérir et parler des choses commises aux presbtres de Delphes : dict aussi que les factions des princes, sur le subject de la théologie, sont armées, non de zèle, mais de cholere ; que le zèle tient de la divine raison et justice, se conduisant ordonuéement et moderéement, mais qu'il se change en haine et envie, et produict, au lieu de froment et de raisin, de l'ivroyeet desorties, quand il est conduict d'une passion humaine. Et "justement aussi, cest aultre, conseillant l'empereur Theodose, disoit les disputes n'endormir pas tant les schismes de l'Eglise que les esveiller et animer les hérésies ; que pourtant il falloit fuyr toutes contentions et argumentations dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions et formules de la foy establies par les anciens. Et l'empereur AndronicusS ayant rencontré en son palais des principaux hommes aux prinses de parole contre Lapodius, sur un de nos poincts de grande importance, les tansa, jusques à menacer de les jecter en la rivière s'ils continuoient. Les enfants et les femmes,

(1) Andronic Comnône. Voyez Xicétas, IT, 4, où il n'y a pas un mot de Lapodius. C.

en nos jours, régentent les hommes plus vieux et expérimentés sur les loix ecclésiastiques • là où la première de celles de Platon ' leur deffend de s'enquérir seulement de la raison des loix civiles, qui doibvent tenir lieu d'ordonnances divines; et permettant aux vieuxd'en communiquer entre euLx, et avecques le magistrat, il adjouste : « Pourveu que ce ne soit pas en présence des jeunes, et personnes profanes. »

Un evesque^ a laissé par escript qu'en l'aultre bout du monde il y a une isle , que les anciens nommoient Dioscoride, commode en fertilité de toutes sortes d'arbres, fruicts, et salubrité d'air; de laquelle le peuple est chrestien, ayant des églises et des autels qui ne sont parés que de croix sans aultres images, grand observateur de jeusnes et de festes, exact payeur de dismes aux presbtres, et si chaste que nul d*eulx ne peult cognoistre qu'une femme en sa vie; au demourant, si content de sa fortune qu'au milieu de la mer il ignore l'usage des navires, et si simple que, de la religion qu'il observe si soigneusement, il n'en entend un seul mot : chose incroyable à qui ne sçauroit les païens, si dévots idolastres, ne cognoistre de leurs dieux que simplement le nom et la statue. L'ancien commencement de Menalippe, tragédie d'Euripides, portoit ainsin,

0 Jupiter! car de loy rien sinon

Je iiecognois seulement que le noms.

J'ay veu aussy de mon temps faire plaincte d'aulcuns escripts, de ce qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de

(1) Lofo,liv. 1, p. 569. c.

(2) Osoriiis, évéquc de Silvès en Algarres, auteur du Uvre iiiliiulé, de Rebtia gesiis hmiiiamielis régis Lutitaniœ. 3Jai« c'est du sieur Coularl, son traducieur, el non d'Osorius même, que Montaigne a extrait ce qu'il nous dit ici des ImLiilanls de lile Dioscoride: ce qui est si vrai, qu'on n'en trouve rien du tout dans la première édition des Essais, publiée en i580, parce que la traduction de Goularl ne parut qu'en 1581. Lorsque Montaigne dit que les habitants de lile Dioscoride sont si chastes, qtie nul d'eiilx ne peult cognoistre qu'une seule femme en sa vie, il a mal pris le sens de Goulart, qui, conformément au latin d'Osorius, tmam tantitm ttxorem ducuni, a dit, ils n'épousent qu'une femme: ce qui ne signifie pas qu'ils n'en épousent qu'une en toute leur vie, mais qu'Us n'en épousent qu'une à la fois, le christianisme dont ils font profession leur défendant la polygamie. Le nom moderne de cette ile est Zocoiora, où fon retrouve des vestiges de l'ancien nom. C. — Voyez, sur tout ce passage de Montaigne, les observations de Baylc, au mot Dioscoride, note B.

(3) Put., traité de l'Amour, c. ISL C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

théologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans quelque raison, que la doctrine divine tient mieulx son reng à part, comme royne et dominatrice; qu'elle doibt estre principale par tout, poinlsuffraganteet subsidiaire; et quà l'advcnture seprendroient les exemples à la grammaire, rhétorique, logique, plus sortablement d'ailleurs qlie d'une si saincte matière; comme aussi les arguments des théâtres, jeux et spectacles publicques ; que les raisons divines se considèrent plus venerablement et reveremment seules, et en leur style, qu'appariées aux discours humains ; qu'il se veoid plus souvent ceste faulte, que les théologiens escrivent trop humainement, que ceste aultre, que les humanistes escrivent trop peu theologalement ; la philosophie, dict saint Chrysostome, est pieça bannie de l'eschole saincte comme servante inutile, et estimée indigne de veoir, seulement en passant de l'entrée, le sacraire des saincts thresors de la doctrine céleste ; que le dire humain a ses formes plus basses, et ne se doibt servir de la dignité, majesté, régence du parler divin. Jeluy laisse, pour moy, dirererbis indisciplinalis^ ionune, destinée, accident, heur, et malheur, et les dieux , et aultres phrases, selon sa mode. Je propose les fantasies humaines et miennes, simplement comme humaines fantasies, et separéement considérées , non comme arrestées et réglées par l'ordonnance céleste, incapable de doubte et d'altercation ; matière d'opinion, non matière de foy ; ce que je discours selon moy, non ce que je crois selon Dieu ; d'une façon laïque, non cléricale, raaistousjourstrèsreligieuse, comme les enfants proposent leurs essais , instruisables , non instruisants.

Et ne diroit on pas aussi sans apparence que l'ordonnance de ne s'entremettre que bien reservéement d'escrire de la religion, atouts aultres qu'à ceulx qui en font expresse profession, n'auroit pas faulte de quelque image d'utilité et de justice ; et à moy avecques, peut estre, de m'en taire. On m'a dict que ceulx mesmes qui ne sont pas des nostres deffendent pourtant entre e\i\x l'usage du nom de Dieu en leurs propos communs; ils ne veulent pas qu'on s'en serve par une manière d'interjection ou d'ex-

(1) En termes vulgaires et non approuvés. S. Accistis, de Ovit. Dei, X, 29. — Voyez plus haut la note première sur le chapitre 55. i. V. L.

clamât ion , ny pour tesmoignage , ny pour comparaison : en quoy je treuve qu'ils ont raison ; et en quelque manière que ce soit que nous appelions Dieu à nostre commerce et société, i' fault que ce soit sérieusement et religieuse ment.

11 y a , ce me semble, en Xenophon un tel discours où il montre que nous debvons plus rarement prier Dieu, d'autant qu'il n'est pas aysé que nous puissions si souvent remettre nostre ame en ceste assiette réglée, reformée et devotieuse , où il fault qu'elle soit pour ce faire : aultrement nos prières ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vicieuses.* Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceulx qui nous ont offensés; «que disons nous par là , sinon que nous lu y offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous invoquons Dieu et son ayde au complot de nos faultes , et le convions à l'injustice :

Quœ, nisi seductis, nequeas commitlere divis > :

l'avaricieux le prie pour la conservation vaine et superflue de ses thresors; l'ambitieux, pour ses victoires et conduicte de sa fortune; le voleur l'employé à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultés qui s'opposent à l'exécution de ses meschantes entreprinses , ou le remercie de l'aysance qu'il a trouvé à desgosiller un passant; au pied de la maison qu'ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prières, l'intention el l'espérance pleine de cruauté, de luxure, et d'avarice.

Hoc ipsum, quo tu Jovis aurem impellere tentas. Die agediim Staio : Proh Juppiter! o bone, clamet, * Juppiier! At sese non clamet Juppilei ipse*?

La royne de Navarre Marguerite ^ recite d'un jeune prince, et, encores qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu cognoissable assez, qu'allant aune assignation amoureuse, et coucher avecques la femme d'un advocat de Paris, son chemin s' addonnant au travers d'une église, il ne passoit jamais en ce lieu sainct , allant ou

H) En demandant des choses qu'on ne peut dire aux dieux qu'en les prenant à pari. Peuse, II, 4.

(2) Dis à Slaius ce que tu voudrais obtenir de Jupiter : « Grand Jupiter ! s'écriera Siaius, peut-on vous faire de telles demandes? » Et tu crois que Jupiter lui-même ne dira pas comme Staïus? Perse, II, 21.

(5) Sœur unique de François I<r,et femme de Henri d'Albrel. roi de Navarre. C.

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