CHAPITRE LVII
De î'aage.
Je ne puis recevoir la façon de quoy nous establissons la durée de nostre vie ; je veois que les sages raccourcissent bien fort au prix de la commune opinion. « Comment, dict le jeûne Caton à ceulx qui le vouloient empescher de se tuer, suisjeà ceste heure en aage où l'on me puisse reprocher d'abandonner trop tost la
(1) Lois, IV, p. 716, éd. d'Estienne. G.
W Que des maiiis innocentes touchent Faulel; elles amiseni aussi sûrement les dieux pénates avec un gâteau de fleur de farine et quelques gi-ains de sel, qu'en iinmobnt de r'< ! es victimes. HoB., Od., II!, 23, 17.
ESSAIS DE MONTAIGNE
vie ?» Si n'avoit il que quarante et huict ans < . Il estimoit cest aage là bien meur et bien advancé, considérant combienpeud'hommes y arrivent. Et ceulx qui s'entretiennent de ce que je ne sçais quel cours, qu'ils nomment naturel, promet quelques années au delà , ils le pourroient faire, s'ils avoient privilège qui les exeinptast d'un si grand nombre d'accidents ausquels chascun de nous est en bute par une naturelle subjection, qui peuvent interrompre ce cours qu'ils se promettent. Quelle resverie est ce de s'attendre de mourir d'une défaillance de forces que l'extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à noslre durée, veu que c'est l'espèce de mort la plus rare detouteset la moins en usage? Nous l'appelions seule naturelle; comme si c'estoit contre nature de veoir un bomme se rompre le col d'une chute, s'estouffer d'un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleurésie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à touts ces inconvénients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots; on doibt à l'adventure appeller plustost naturel ce qui est gênerai, commun et universel.
Mourir de vieillesse, c'est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les aultres; c'est la dernière et extrême sorte de mourir ; plus elle est esloingnée de nous, d'autant elle est moins esperable : c'est bien la borne au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de nature a preseript pour n'estre point oultrepassée ; mais c'est un si rare privilège de nous faire durer jusques là ; c'est une exemption qu'elle donne par faveur particulière à un seul en l'espace de deux ou trois siècles, le deschargeant des traverses et difficultés qu'elle a jecté entre deux en ceste longue carrière. Par ainsi, mon opinion est de regarder que l'aage auquel nous sommes arrives, c'est un aage auquel peu de gents arrivent. Puisque d'un train ordinaire les hommes ne viennent pas jusques là, c'est signe que nous sommes bien avant; et puisque nous avons passé les limites accoustumées, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne debvons espérer d'aller gueres oultre; ayant eschappé tant d'occasions de mourir où nous veoyons tresbucher le monde, nous debvons recognoistre qu'une
(1) PLUT. , Vie de Caton d'Ulique, c. 20. C.
fortune extraordinaire, comme celle là qui nous maintient, et hors de l'usage commun, ne nous doibt gueres durer.
C'est un vice des loix mesmes d'avoir ceste faulse imagination; elles ne veulent pas qu'un homme soit capable du maniement de ses biens qu'il n'ait vingt et cinq ans ; et à peine conservera il jusque lors le maniement de sa vie. Auguste retrencha cinq ans des anciennes ordonnances romaines, et déclara qu'il suffisoit à ceulx qui prenoient charge de judicature d'avoir trente ans*. Servius.ïuUius dispensa les chevaliers qui avoient passé quarante sept ans des courvéesde la guerre 2; Auguste les remeit à quarante et cinq. De renveoyer les hommes au séjour avant cinquante cinq ou soixante ans, il me semble n'y avoir pas grande apparence. Je serois d'advis qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit pour la commodité publicque; mais je treuve la faulte en l'aultre costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cestuy cy a voit esté juge universel du monde à dix neuf ans , et veult que pour juger de la place d'une gouttière on en ayt trente.
Quant à moy, j'estime que nos âmes sont desnouées à vingt ans ce qu'elles doibvent estre, et qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront ; jamais ame qui n'ay t donné en cest aage là arrhe bien évidente de sa force n'en donna depuis la preuve ; les qualités et vertus naturelles produisent dans ce terme là, ou jamais, ce qu'elles ont de vigoreux et de beau :
Si l'espine nou picque quand nai, A pêne que picque jamai 3,
disent ils en Dauphiné. De toutes les belles actions humaines qui sont venues à ma cognoissance, de quelque sorte qu'elles soyent, je penserois en avoir plus grande part à nombrer en celles qui ont esté produictes et aux siècles anciens et au nostre, avant l'aage de trente ans que après; ouy, en la vie des mesmes hommes souvent. Ne le pi '^s je pas dire en toute seureté de celles de Hannibal et de Scipion son grand adversaire? la belle moitié de leur vie, ils la vescurent de la gloire acquise en leur jeunesse ; grands hommes depuis au prix de touts
(i) SvÉr., Auguste, c. 12. C.
(2) Al'lu-Gelle, X, 28. C.
(3) Si l'épine ne pique point en naissant, à peine piquera -telle jamais.
aultres, mais nullement au prix d'eulx-mesmes. Quant à moy, je tiens pour certain que, depuis cest aage, et mon esprit et mon corps ont plus diminué qu'augmenté , et plus reculé que advancé. 11 est possible qu'à ceulx qui employent bien le temps la science et Pexperience croissent avecque^ la vie; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté et aultres parties bien plus nostres , plus importantes et essentielles , se fanissent et s'allanguissent.
Vbi jam validis quasuatuni est viribus œri corpus, et obtusis ceciderimt viribus arim, Claudicat ingetûum, délirât linijuaque, mensque i .
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Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse, parfois aussi c'est l'ame; et, en ay assez veu qui ont eu la cervelle affoiblie avant l'estomach et les jambes; et, d'autant que c'est un mal peu sensible à qui le souffre et d'une obscure montre, d'autant est il plus dangereux. Pour ce coup, je me plains des loix, non pas de quoy elles nous laissent trop tard à la besongne, mais de quoy elles nous y employent trop tard. Il me semble que, considérant la foiblesse de nostre vie et à combien d'escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n'en devroit pas faire si grande part à la naissance, à l'oysifveté et à l'apprentissage.