‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 152 sur 402 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De Vexer citation.

11 est malayséque le discours et l'instruction, encorcs que nostre créance s'y applique volontiers, soient assez puissantes pour nous acheminer jusquesàl'action, si, oultre cela, nous n'exerceons et formons nostre ame par expérience au train auquel nous la voulons renger : aultrement, quand elle sera au propre deseffects, elle s'y trouvera sans doubte empeschée. Voylà pourquov, parmy les pliilosophes,ceulx qui ont voulu allaindre à quelque plus grande excellence ne se sont pas contentés d'attendre à couvert et en repos les rigueurs de la fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexpérimentés et nouveaux au combat ; ains ils luy sont allés au devant, et se sont ectés, à escient, à la preuve des diflicultés : les uns en ont abandonné les richesses, pour s'exercer à une pauvreté volontaire; lesaultres ont recherché le labeur et une austérité de vie pénible, pour se durcir au mal et au travail ; d'aultres se sont privés des parties du corps les plus chères, comme de la veue, et des membres propres à la génération , de peur que leur service, trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté de leur ame.

Mais à mourir, qui est la plus grande beson-

(0 n est dans Froissart, el c'est là sans doute que Montaigne Paynii lu, quoiqu'il ne s'en souriat plus quaod il composa ce cliapiire. C.

(«> Bajazet !•'. Voyet Froissart.

gne que nous ayons à faire , Texercitation ne nous y peult ayder. On se peult , par usage et par expérience, foriifier contre les douleurs, la honte, l'indigence, et tels aultres accidents : mais, quant à la mort, nous ne la pouvons essayer qu'une fois ; nous y sommes touts apprentis quand nous y venons.

Il s'est trouvé anciennement des hommes si excellents mesnagiers du temps qu'ils ont essayé, en la mort mesme, de la gouster et savpurer, et ont bandé leur esprit pour veoir que c'estoit de ce passage ; toutesfois ils ne sont pas revenus nous en dire des nouvelles :

Wemo expergitus exstat, Frigida quem semel est vital pansa sequuta '.

Canius Julius 2, noble romain, de vertu et fermeté singulière, ayant esté condamné à la mort par ce maraud de Caligula , oultre plusieurs merveilleuses preuves qu'il donna de sa resolution, comme il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, un philosophe, son amy, luy demanda : « Eh bien! Canius ! en quelle démarche est à ceste heure vostre ame ? que faict elle? en quels pensements estes vous? — Je pensois, luy respondict-il, .à me tenir prest et bandé de toute ma force , pour veoir si , en cest instant de la mort, si court et si brief, je pourray appercevoir quelque deslogement de l'ame , et si elle aura quelque ressentiment de son yssue ; pour, si j'en apprends quelque chose, en revenir donner après , si je puis, advertissement à mes amis. » Cestuy cy philosophe , non seulement jusqu'à la mort, mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit ce, et quelle fierté de courage, de vouloir que sa mort luy servist de leçon, et avoir loisir de penser ailleurs en un si grand affaire î

Jus hoc animi morienlis habebal ^.

Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous apprivoiser à elle, et de l'essayer aulcunement. Nous en pouvons avoir expérience, sinon entière et parfaicte, au moins telle qu'elle ne soit pas inutile, et qui nous rende plus fortifiés et asseurés : si nous ne la pouvons joindre, nous la pouvons approcher , nous la pou-

(i) On ne se réveille jamais dès qu'une fois on a senti le froid repos de la mon. Lccr. , III, 942.

P) Voyez Sks.,de Tranqtiilliiate animi, c. 14. C.

(3) Tant il exerçait d'empire sur son ànic, à l'heure mémo de la mort. Lcc, Mil, 636.

ESSAIS DE MONTAIGNE

vonsrecognoistre; et si nous ne donnons jusques à son fort , au moins verrons nous et en practiqueronslesadvenues. Ce n'est pas sans raison qu'on nous laid reg;arder ànostre sommeil mesnie, pour la ressemblance qu'il a de la mort : combien facilement nous passons du veiller au dormir! avecques combien peu d'interesl nous perdons la cognoissance de la lumière et de 4lous! A l'adventure pourroit sembler inutile et contre nature la faculté du sommeil , qui nous prive de toute action et de tout sentiment, n'esr toit que par ce moyen nature nous instruict qu'elle nous a pareillement faicls pour mourir que pour vivre ; et, dès la vie, nous présente l'éternel estât qu'elle nous garde après icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte. Mais ceulx qui sont tumbez par quelque violent accident en delaillance de cœur, et qui y ont perdu touls sentiments, ceulx là, à mon advis, ont esté bien près de veoir son vray et naturel visage : car, quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre qu'il porte avecques soy aulcun travail ou desj)laisir, d'autant que nous ne pouvons avoir nul sentiment sans loisir; nos souffrances ont besoing de temps, qui est si court et si précipité en la mort, qu'il faut nécessairement qu'elle soit insensible *. Ce sont les approches que nous avons à craindre , et celles là peuvent tumber en expérience.

Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination que par effect : j'ay passé une bonne partie de mon aage en une parfaicte et entière santé; je dis non seulement entière, mais encores alaigre et bouillante ; cest estât, plein de verdeur et de feste, me faisoit trouver si horrible la considération des maladies que , quand je suis venu a les expérimenter , j'ay trouvé leurs poinctures molles et laschesauprix de ma crainte. Voicy que j'espreuve touts les jours : suis je à couvert chauldement, dans une bonne salle, pendant qu'il se passe une nuict

(1) « Une douleur très vive, pour peu qu'elle dure, conduit à l'évanouissenicnt ou à la mort. Nos organes , n'ayant qu'un certain degré de force, ne peuvent résister que pendant un certain temps à un certain degré de douleur ; si elle devient excessive, elle cesse, parce qu'elle est pins forte que le corps, qui, ne pouvant la supporter, peut encore moins la transmettre à l'âme, avec laquelle il ne peut correspondre que quand les organes agissent, etc., etc. » Blffon.— Il y aurait quelque inter6l à continuer ce parallèle. Buffon s'est rappelé certainement plusieurs =(lécs de ce chapitre des Essais. J. V. L.

orageuse et tempestueuse, je m'estonne et m'af llige pour ceulx qui sont lors en la campaigne : y suisje moy mesme, je ne désire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul, d'estre tousjours enfermé dans une chambre, me senibloit insupportable : je feus incontinent dressé à y esire une semaine et un mois, plein d'esmotion, d'altération et de foiblesse; et ay trouvé que, lors de ma santé, je plaignois les malades beaucoup plus que je ne me treuve à plaindre moy mesme, quand j'en suis; et que la force de mon appréhension encherissoit près de moitié l'essence et vérité de la chose. J'espère qu'il m'en adviendra de mesme de la mort, et qu'elle ne vault pas la peine que je prends à tant d'apprest que je dresse et tant de secours que j'appelle et assemble pour en soutenir l'effort. Mais, à toutes adventures, nous ne pouvons nous donner trop d'advantage.

Pendant nos troisiesmes troubles, ou deuxiesmes ( il ne me souvient pas biende cela), m'estant allé un jour promener à une lieue de chez moy, qui suis assis dans le moïau* de tout le trouble des guerres civiles de France, estimant estre en toute seureté , et si voisin de ma retraicte que je n'avois point besoing de meilleur équipage, j'avois prins un cheval bien aysé, mais non gueres ferme. A mon retour, une occasion soubdaine s'estant présentée de m'ayder de ce cheval à un service qui n'estoit pas bien de son usage , un de mes gents , grand et fort , monté sur un puissant roussin qui avoit une bouche désespérée , frais au demourant et vigoreux , pour faire le hardy et devancer ses compaignons , veint à le poulser à toute bride droict dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval, et le fouldroyer de sa roideur et de sa pesanteur, nous envoyant l'un et l'aultre les pieds contremont, si que voylà le cheval abbattu et couché tout estourdy ; moy, dix ou douze pas au-delà, estendu à la renverse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée, que j'avois à la main, à plus de dix pas au-delà, ma ceincture en pieces , n'ayant ny mouvement ny sentiment non plus qu'une souche. C'est le seul esvanouïssement que j'aye senty jusques à ceste heure. Ceulx qui estoient avecques moy, après avoir essayé, par touts les moyens qu'ils peurent, de

{{) Le milieu.

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