‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 174 sur 402 · LIVRE II, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XI

si elle avoit esté vaillante, ils la logeoient au corps d'un lion ; si voluptueuse, en celuy d'un pourceau ; si lasche, en celuy d'un cerf ou d'un lièvre ; si malicieuse, en celuy d'un regnard ; ainsi du reste, jusques à ce que, purifiée par ce chastiment, elle reprenoit le corps de quelque aultre homme :

Ip^e ego, nam memhii, Trojani tempore belli, Panihoïdes Eiiphorbus erainK

Quant à ce cousinage là, d'entre nous et les bestes, je n'en foys pas grand r^cepte : ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment dos plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu des bestes à leur société et compaignie,- mais leur ont donné un reng bien loing au dessus d'eulx, les estimant tantost familières et favories de leur dieux, et les ayant en respect et révérence plus qu'humaine : et d'aultres ne recognoissant aultre Dieu ny aultre divinité qu'elles. Belluœ a Barbarispropter beneficium consecratœ- :

Crocodilon adorât Pars hœc ; illa pavet saturam serpenlibu» ibiii : Effigies sacri hic niiet aurea cercopitheci ,

hic piscem (luminis, illic

Upida totu canem lenerantur^.

Et l'interprétation mesme que Plutarque * donne à ceste erreur, qui est très bien prinse, leur est encores honorable : car il dict que ce n'estoit pas le chat ou le bœuf ( pour exemple ) que les .Egyptiens adoroient ; mais qu'ils adoroient en ces bestes là quelque image des facuUés divines: en ceste cy, la patience et l'utilité; en ceste là, la vivacité, ou, comme nos voisins les Bourguignons, avecques toute l'AlIemaigne , l'impatience de se veoir enfermés ; par où ils

cruel habite au sein d'un ours, le ravisseur dans' les flancs d'un loup; le renard est le cachot du fourbe... Soumise?, pendant un long cercle d'années, à mille diverses métamorphoses, les âmes sont enCn puriGécs dans le fleuve de l'Oubli, et Dieu les rend à leur forme première. Claud.,j;/Bm/î«., il, 482-491.

(0 Moi-même (il m'en souvient encore), du temps de la guerre de Troie, j'étais Euphorbe, fils de Panthée. — C'est Pythagore qui parle ainsi de lui-même, dans Ovide, ueiam., XV, 160.

p) Les barbares ont divinisé lesT)étes, parce qu'ils en recevaient du bien. Cir„, de Kct. deor.,\, 36.

(3) Les uns adorent le crocodile ; les autres regardent avec une frayeur relii?ieuse un ibis engraissé de serpents : ici, sur les autels, brille la statue d'or d'u»l.°singe à longue queue; là on adore un poisson du Nil , et des villes entières se prosternent devant un chien. Jirv., XV, 2-7.

(4) Dans son Trajlé (f /«$ cl d'Osiris, c. 39. C.

representoient la liberté, qu'ils aimoient et adoroient au delà de toute aultre facuUé divine; et ainsi desauUres. Mais quand je rencontre, par my les opinions plus modérées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaulx, et combien ils ont de part à nos plus grands privilèges, et avecques combien de vraysemblance on nous les apparie, certes, j'en rabats beaucoup de nostre presumption, et me démets volontiers de ceste royauté imaginaire qu'on nous donne sur les aultres créatures.

Quand tout cela en seroit à dire, si y a il un certain respect qui nous attache, et un gênerai debvoir d'humanité, non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous debvons la justice aux hommes, et la grâce et la bénignité aux aultres créatures qui en peuvent estre capables : il y a quelque commerce entre elles et nous, et quel-" que obligation mutuelle. Je ne crains point à dire la tendresse de ma nature, si puérile que je ne puis pas bien refuser à mon chien la feste qu'il m'offre hors de saison ou qu'il me demande. Les Turcs ont des aulmosnes et des hospitaulx pour les bestes. Les Romains avoient un soing publicque de la nourriture des oyes*, par la vigilance desquelles leur Capitole avoit esté sauvé. Les Athéniens ordonnèrent que les mules et mulets qui avoient se.''vy au bastiment du temple appelle Hecatompedon feussent libres, et qu'on les lai.ssast paistre par tout sans empeschement 2, Les Agrigentlns avoient en usage commun d'enterrer sérieusement les bestes qu'ils avoient eu chères , comme les chevaulx de quelque rare mérite, les chiens et les oyseaux utiles, ou mesme qui avoient servi de pasSetemps à leurs enfants : et la magnificence qui leur estoit ordinaire en toutes aultres choses paroissoit aussi singulièrement à la sumptuosité et nombre de monuments eslevés à ceste fin, qui ont duré en parade plusieurs siècles depuis '. Les ^Egyptiens enterroient les loups, les ours, les crocodiles, les chiens et- les chats,en Heux sacrés, embausmoient leurs corps, et portoient le dueil à leur trespas^. Cimon feit

(J) Cic, pro nosc. Àjn.,c. 20; Titb Lrre, V, 47; Puhk. X, *i. i. V, L.

(2) Pldt., Vie de Coton le Censeur, c. 3. C.

(3) DiOD. DE Sicile, XIU, 17. C.

(4) HÉR., Il, 65, 60, etc. i. V. L.

ESSAIS DE MONTAIGNE

une sépulture honorable aux juments avec lesquelles il avoit gaigné par trois fois le prix de la course aux jeux oliinpiques *. L'ancien Xanthippus fcit enterrer son chien sur un chefs, en la coste de la mer qui en a depuis retenu le nom^. Et riutarque faisoit, dict il*, conscience de vendre et envoyer à la boucherie, pour un legier proufit, un bœuf qui l'avoit long temps servy.

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