CHAPITRE Xïl
Apologie de Raimond Sebond^.
C'est, à la vérité, une très utile et grande partie que la science ; eculx qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise ; mais je n'estime pas pourtant sa valeur jusques à ceste mesure extremequ'aulcuns luy attribuent, comme Herillus le philosophe, qui logcoit en elle le souverain bien, et lenoit qu'il fcust en elle de nous rendre sages et contents « ; ce que je ne crois pas : ny ce que d'aullres ont dict, que la science est mère de toute vertu, et que tout vice est produict par l'ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interprétation. Ma maison a esté dès longtemps ouverte aux gents de sçavoir, et en est fort cogneue ; car mon père, qui l'a commandée cinquante ans et plus, eschauffé de cestc ardeur nouvelle de quoy le roy François premier embrassa les lettres et les meit en crédit, rechercha avecques grand soing et despense Taccointance des hommes doctes, les recevant chez luy comme personnes sainctes et ayants quelque particulière inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles et avecques d'autant plus de révérence et de religion qu'il avoit moins de loy d'en juger ; car il n'avoit aulcune cognoissance des lettres, non plus que ses prédécesseurs. Moy, je les aime bien ; mais je
(i)nF,R., Vt, 103; EUES, Btst. des ûntm.jXll, 40. J. V. L. {2) Sur un cap ou promontoire. C.
(5) Cijnossema. Plet., Vie de Caton le Censeur, c. 5. C. (4; Ibid. c.
(3) Appelé aussi Sebon, Sebeyde, Sabonde, ou de Sebonde ; né à Barcelone, dans le quatorzième siècle; mort en 1452, à Toulouse, où il professait la médecine et la théologie. Joseph Scaligcr disait de cette apologie de Sebond : « Eo omnia faciunt, ut Slaguificat ù maiincs.^yy Scalic. lia.
(6) Dioc. Laerce.VII, 165. C.
ne les adore pas. Entre âullres Pierre Bunel*, homme de grande réputation de sçavoir en son temps, ayant arreslé quelques jours à Montaigne, en la compaignie de mon père, avecques d'aultres hommes de sa sorte, luy feit présent, au desloger, d'un livre qui s'intitule : Theologia naluralis , sive Liber creaturarum,magistri Raimondi de Sebonde- ; et parce que la langue italienne et espaignoUe estoient familières à mon père, et que ce livre est basly d'un espai^ gnol baragouiné en terminaisons latines, il esperoit qu'avecques bien peu d'ayde il en pourroit faire son proufit, et le luy recommenda comme livre très utile et propre à la saison en laquelle il le luy donna ; ce feut lors que les nouvelletés de Luther commenceoient d'entrer en crédit et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne créance: en quoy il avoit un très bon advis , prévoyant bien , par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit ayséement en un exécrable athéisme : car le vulgaire n'ayant pas la faculté de juger des choses parelles-mesmes,se laissant emporter à la fortune et aux apparences, après qu'on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contrerooller les opinions qu'il avoit eues en extrême révérence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on a mis aulcuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jecte tantost après ayséement en pareille incertitude toutes les aultres pièces de sa créance, qui n'avoient pas chez luy plus d'auctorité ny de fondement que celles qu'on luy a esbranlées, et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions qu'il avoit rcceues par l'auctorité des loix ou révérence de l'ancien usage,
Xam cupide conculcatur nimis anie metulum^i
entreprenant dès lors en avant de ne recevoir
(i) Toulousain, un des plus habiles cicéroniens du seizième siècle, au jugement d'Henri Eslienne {Dedlcar, Eptst. P. Bunelli, etc., 1581 ) ; né en i499, mort à Turin en 1546. Il fut précepteur de Pibrac. Voyez son article dans Bayle. J. V. L,
(2) Dai/S la première édition des Essais, et dans celle dé 1588, iii-4*', il y a simplement ici, la Théologie naturelle de Raimond Sebcnd. L'ouvrage Ir.lin du théologien espagnol, publie pour la première fois à Dteventelr, en 1487, a été souvent réimprimée en France dans le cours du seizième et du dix-septième siècle. Voyez à la (in de ce volume Textralt qui en a été fait par ,M. Aimé Martin.
(3) On foule aux pieds avec joie ce qu'on a craint et révéré. UCR., V, 1139. .