‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 176 sur 402 · LIVRE II, CHAP. Xll · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. Xll

rien h quoy il n'ayt interposé son décret et preste particulier consentement.

Or, quelques jours avant sa mort, mon père, ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d'auUres papiers abandonnés, me commanda de le luy mettre en François. Ilfaict bon traduire les aucteurs comme celuy là, où il n'y a gueres que la matière à représenter; mais ceulx qui ont donné beaucoup à la grâce et à Telegan'C du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nomméeuient poar les rapporter à un idiome plus foible. Cestoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy -, mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur père qui feut oncques, j'en veins à bout comme je peus : à quoi il print un singulier plaisir et donna charge qu'on le feist imprimer^ ce qui feut exécuté après sa mort'. Je trouvay belles les imaginations decest aucteur, lacontexture de son ouvrage bien suyvie et son desseing plein de pieté. Parce que beaucoup de gents s'amusent à le lire, et notamment les dames à qui nousdebvons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour descharger leur livre de deux principales objections qu'on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse; car il entreprend, par raisons humaines et naturelles, d'estabUr et vérifier contre les atheïstes touts les articles de la religion chrestienne : en quoy , à dire la vérité , je le treuve si ferme et si heureux que je ne pense point qu'il soit possible de mieux faire en cest argument là ; et je crois que nul ne l'a egualé. Cest ouvrage me semblant trop riche et trop beau pour un aucteur duquel le nom soit si peu cogneu et duquel tout ce que nous.scavons, c'est qu'il estoit Espaignol. faisant profession de médecine à Toulouse il y a environ deux cents ans, je m'enquis aultresfois à Adrianus Turnebus, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoît estre de ce livre : il me respondit qu'il pensoit que ce feust quelque quintessence tirée de sainct Thomas d'Aquin ; car, de vray, cest esprit là, plein d'une érudition infinie et d'une subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginalioQs. Tant y a que, quiconque en soit l'auc-

(l) k Pariç, cnez Gabriel Bnon, en 15C9. Montaigne se plaignai» ici de l'rnfiny nombre de faillies atie fimprimeiir y laissa, nui en eusi la conduicte lity seul. \ Essais de 1580 et de «588. ) L'édition de Paris, I58i, est assez correcte.

teur ou inventeur (fit ce n'est pas raison d'oster sans plus grande occasion à Sebond ce tiltre), c'estoit un très suffisant homme et ayant plusieurs belles parties.

La première reprehension qu'on faict de son ouvrage, c'est que leschresliens se font tort de vouloir appuyer leur créance par des raisons humaines, qui ne se conceoit que par foy et par une inspiration particulière de la grâce divine. En ceste objection, il semble qu'il y ayt quelque zèle de pieté-, et, à ceste cause, nous faut il, avecques aultant plus de doulceur et de respect , essayer de satisfaire à ceulx qui la mettent en avant. Ce seroit mieulx la charge d'un homme versé en la théologie, que de moy qui n'y sçaisrien: toutesfois je juge ainsi, qu'à une chose si divine et si hauliaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme est ceste vérité de laquelle il a pieu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoing qu'il nous preste encore son secours, d'une faveur extraordinaire et privilégiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous ; et rie crois pas que les moyens purement humains en soient aulcunement capables; et, s'ils l'est oient, tant d'ames rares et excellentes et si abondamment garnies de forces naturelles es siècles anciens n'eussent pas failly. par leur discours, d'arriver à ceste cognoissance. C'est la foy seule qui embrasse vifvement et certainement les haults mystères de nostre religion ; mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une très belle et très louable entreprinse d'accommoder encores au service de nostre foy les utils naturels et humains que Dieu nous a donnés: il ne fkult pas doubter que ce ne soit l'usage le plus honorable qtie nous leur sçaurions donner, et qu'il n'est occupation ny desseing plus digne d'un homme chrestien que de viser, par touts ses estu les et pensements, à embellir, estendre et amplifier la veriié de sa créance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d'esprit et d'ame, nous luv debvons encores et rendons une révérence cor- I pofelle; nous appliquons nos membres mesmes, 1 et nos mouvements , et les choses externes à I l'honorer : il en fault faire de mesme ei accom- ; paigner nostre foy de toute la raison qui est en j nous; mais tousjours avecques ceste réservation, de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende ny que nos efforts et argu- , ments puissent attaindre k une si supernalu-

ESSAIS DE MONTAIGNE

relie et divine science. Si elle n'entre chez nous par une infusion extraordinaire , si elle y entre non seulement par discours, mais encores par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur : et certes je crains pourtant que nous ne la jouissions que par ceste voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'une foy vifve ; si nous tenions à Dieu par luy, non par nous ; si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n'auroient pas le pouvoir de nous esbranler comme elles ont ; nostre fort ne seroit pas pour se rendre à une si foible batterie ; l'amour de la nouvelleté, la contraincte des princes, la bonne fortune d'un party, le changement téméraire et fortuite de nos opinions n'auroient pas la force de secouer et altérer nostre croyance ; nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d'un nouvel argument et à la persuasion, non pas de toute la rhétorique qui feut oncques ; nous soustiendrions ces flots d'une fermeté inflexible et immobile :

lllisos fluctus rupes ut vasta refundit. Et varias circum lalrantes dissipa], undas Mole sua *.

Si ce rayon de la divinité nous touchoit aulcunement, il y paroistroit partout ; non seulement nos paroles, mais encores nos opérations en porteraient la lueur et le lustre ; tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de ceste noble clarté. Nous debvrions avoir honte qu'es sectes humaines il ne feut jamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que mainteinst sa doctrine, qui n'y conformast aulcunement ses desportements et sa vie : et une si divine et céleste institution ne marque leschrestiens que par la langue ! Voulez vous veoir cela? comparez nos mcfcurs à un mahometan, à un païen; vousdemeurez tousjours au dessoubs : là où, au regard de l'advantage de nostre religion, nous debvrions luire en excellence d'une extrême et incomparable distance ; et debvroit on dire : « Sont ils si justes, si charitables, si bons? ils sont donc chrestiens. » Toutes aultres apparences sont communes à toutes religions; espérance, confiance, événements, cerim.onies,pe-

(l)Tel, inébranlable sur ses base? profondes, un vaste rocher repousse les Dois qui grondent autour de lui, el brise leur rage impuissante. ( Vers imités do Viiic, .Eh., YII, 58", et qui ont été fails par un anonyme à la louange de ronsaf.d, tom. X des œuvres de ce poète. Paris, 1009, in-ià. G. ) ,

nitence, martyres : la marque peculiere de nostre vérité debvroit esire nostre vertu, comme elle est aussi la plus céleste marque et la plus difficile, et comme c'est la plus digne production de la vérité. Pourtant eust raison nostre bon sainct Louys, quand ce roy tartare qui s'estoit faict chrestien desseignoit de venir à Lyon baiser les pieds au pape et y recognoistre la sanctimonie qu'il esperoit trouver en nos mœurs, de l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire nostre desbordée façon de vivre ne le desgoustast d'une si saincte créance*. Combien que depuis il adveint tout diversement à cest aultre , lequel estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des prélats et peuple de ce temps là, s'cstablit d'autant plus fort en nostre religion, considérant combien elle debvoit avoir de force et de divinité' à maintenir sa dignité et sa splendeur parniy tant de corruption et en mains si vicieuses. Si nous avions une seule goutte de foy, nous remuerions les montagnes de leur place, dict la saincte parole^ : nos actions, qui seroient guidées et accompaignées de la Divinité, ne seroient pas simplement humaines ; elles auroient quelque chose de miraculeux comme nostre crovance : Brevis est institutio vitœ honestœ beatœque, si credas^. Les uns font accroire au monde qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas ; les aultres, en plus grand nombre, se le font accroire à eulx mesmes, ne sçachants pas pénétrer que c'est que croire : et nous trouvons esirange si, aux guerres qui pressent à ceste heure nostre estât, nous voyons flotter les événements et diversifier d'une manière commune et ordinaire ; c'est que nous n'y apportons rien que le nostre. La justice, qui est en l'un des partis, elle n'y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alléguée , mais elle n'y est ny receue, ny logée , ny espousée : elle y est comme en la bouche de l'advocat, non comme dans le cœvir et affection de la partie. Dieu doibt son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions : les hommes y sont conducteurs et s'y servent de la religion ; ce debvroit estre tout le contraire. Sen-

(J) JOINV., c. i9, p. 88, 89. C.

■ (i) Évany. S. Matth., XV1I,-.19. N.

(3) Crois, et tu con.naitras bientôt la route de la vertu et du bonheur. Qcint., XII, il. — 11 n'est pas besoia dédire que Montaigne détourne à un autre sens !e texte de Quiiiiilien. J. y, l

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