LIVRÉ II, CHAR XII
Sœpius olim Ktlllgio peperit scelerosa atque impia facta '.
Or, rien du nostre ne se peult apparier ou rapporter, en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d'autant d'imperfection. Ceste infinie beauté, puissance et bonté, comment peult elle souffrir quelque correspondance et similitude à clwse si abjecte que nous sommes, sans un extrême interest et deschet de sa divine grandeur ? Infirmum Dei fortius est hominibus; etsiultum Deisapienlius est hominibus^. Stilpon le philosophe, interrogé si les dieux s'esjouïsseni de nos honneurs Cl sacrifices : « Vous estes indiscret , respondit il'; retirons nous à part si vous voulez parler de cela. » Toutesfois, nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiégée par nos raisons (j'appelle raisons nos rcsveries et nos songes, avecques la dispense de la philosophie qui dict : « Le fol mesme et le meschant forcener par raison ; mais que c'est une raison de particulière forme»), nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se faict de rien , Dieu n'aura sceu bastir le monde sans matière. Quoi ! Dieu nous a il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance? s'est il obligé à n'oultrepasser les bornes de nosire science? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects ; penses tu qu'il y ayl employé tout ce qu il a peu et qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées en cest ouvrage? Tu ne veois que l'ordre et la police de ce petit caveau où tu es logé; au moins si tu la veois :' sa divinité a une jurisdiciion infinie au delà ; ceste pièce n'est rien au prix du tout :
Omiiia cum cœlo, terraqiie, marique, KU 3uni ad summam summai lotius omnem 4;
ceux qïd croient se les rendre propices par des crimes ?.. . On a TU des hommes qui ont été faits eunuques pour servir aux plaisirs de« rois ; mais jamais esclave ne s'est mutilé lui-même, lorsque son mailre lui commandait de ne plus être bomme. s. AcccsTis, de Civil. Dei., VI, 10, d'après Sénèque.
(1) «.utrefois la religion a souvenî inspiré des Actions impies et détestables. Licr., î, 83.
(2» La faiblesse de Dieu est plus fortt que la force des hommes ; sa folie est plus sage que leur sagesse. S. Pail, Coriuih., I, 1, 95.
Crt Dioc. Uutce, n, HT. G."
{*} te ciol, la terre ei la mer, pris ensemble, ne sont rien, «Ji comparsi^fiD oc Timmcnsité du grand tout. Lccr..VJ, 6"a.
c'est une loy municipale que tu allègues, tu ne sçais pas quelle est Ttiniverselle. Attache toy à ce à quoy tu es subject, mais non pas luy ; ii n'est pas ton confrère, ou concitoyen, ou comp^ignon. S'il est aulcunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se ravaller à ta petitesse ny pour te donner le contrerool le de son pouvoir : le corps humain ne peult voler aux nues ; c'est pour toy. Le soleil bransie, sans séjour, sa course ordinaire; les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre; l'eau est instable et sans fermeté ; un mur est, sans froissure, impénétrable à un corps solide; l'homme ne peult conserver sa vie dans les flammes; il ne peult estre et au ciel, et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement : c'est pour toy qu'il a faict ces règles ; c'est loy qu'elles attachent : il a tesmoigné aux chrestiens qu'il les a toutes franchies quand il luy a pieu. De vray, pourquoy, tout puissant comme il est, auroit il restreinct ses forces à certaine mesure? en faveur de qui auroit il renonce son privilège? Ta raison n'a, en aulcune aultre chose, plus de verisimilitude et de fondement qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes;
Terramqiie, et soient, lunam, mare, cèlera quœ sunl, Kon esse unica, sed numéro magis innumerali '.
les plus fameux esprits du temps passé l'ont creue, et aulcuns des nostres mesmes, forcés par l'apparence de la raison humaine; d'autant qu'en ce bastiment que nous veoyons il n'y a rien seul et un,
Quum in summa res nulla sit una, Vnica quœ gignalur, et unica solaque crescat *,
et que toutes 4es espèces sont multipliées en quelque nombre ; par où il semble n'esire pas vraysemblable que Dieu ayt faict ce seul ouvrage sans compaignon et que la matière de ceste forme ayt esté toute espoisée en ce seul individu ;
Quare eiiam atque etiam taies fateare necesse est.
Esse alios alibi congressus maieriaf,
Qualis hic est, avido eomplexu quem tenel œther ^ :
(1) Que la terre, le soleil, la lune, la mer, et tous les êtres, ue sont point uniques, mais en nombre infini. Lcca., U, in^.
(2) Qu'il n'y a point, dans la nature, d'élre unique de son t-spèce, qui natse et qui croisse isolé. Lccr., U, «077.
(3J On ne peut donc s'empêcher de convenir qu'il a dd se foire ailleurs d'autres agrégations de matière, seii blables à celle que Félber embrasse dans son \asie contour. Lcca., H 10C4.
'im
ESSAIS DE MONTAIGNE
notamment, si c'est un animant, comme ses mouvements le rendent si croyable que Platon l'asseureS et plusieurs des nostres, ou le confirment, ou ne l'osent infirmer -, non plus que ceste ancienne opinion que le ciel, les estoiles et aultres membres du monde sont créatures composées de corps et ame, mortelles en considération de leur composition , mais immortelles par la détermination du Créateur. Or , s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que savons nous si les principes et les règles de cestuy cy touchent pareillement les aultres? ils ont, à l'adventure, aultre visage et aultre police. Epicurus ^ les imagine ou semblables ou dissemblables. Nous veoyons en ce monde une infinie différence et variété pour la seule distance des lieux : ny le bled ny le vin ne se veoid, ni aulcun de nos animaulx en ces nouvelles terres que nos pères ont desc.ouvertes ; tout y est divers : et, au temps passé, veoyez en combien de parties du monde on n'avoit cognoissance ny de Bacchus ny de Cerès. Qui en vouldra croire Pline et Hérodote s il y a des espèces d'hommes, en certains endroicts, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre ; et y a des formes mestisses et ambiguës entre l'humaine nature et la brutale: il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeulx et la bouche en la [wictrîne ; oiî ils sont touts androgynes ; où ils marchent de quatre pattes; où ils n'ont qu'un "œil au front et la teste plus semblable à celle d'un chien qu'à la nostre ; où ils sont moitié poisson par embas et vivent en l'eau ; où les femmes accouchent à cinq ans et n'en vivent que huict ; où ils ont la teste si dure et la peau du front que le fer n'y peuh mordre et rebouche contre; où les hommes sont sans barbe; des nations sans usage et cognoissance de feu ; d' aultres qui rendent le sperme de couleur noire ; quoy, ceulx qui naturellement se changent en loups, en juments et puis encores en hommes? et, s'il est ainsi, comme dict Phitarque*, qu'en quelque endrolct
(1) Dans son Timfe, page 327. C.
('2) Dioc. Laerce, X, 85. C.
(3) Les exemples suivants sont tirés du troisième et du qua~ iTième livre d'HénonoTE, et dessixiôrac, septième et huiiiôme livres de Pline. Mais la plupart de ces traditions sont révo quées en doute par l'un et l'autre. J. V. L.
(4) Plut , Oc ta face é; la lune; et Pli>ë, vn, 2. C.
des Indes il y ayt des hommes sans bouche, se nourrissant de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulses?Il n'est plus risible, ny à l'adventure capable de raison et de société ; l'ordonnance et la cause de nostre bastiment interne seroient, pour la pluspart, hors de propos.
Davantage, combien y ail de choses en nostre cognoissance qui combattent ces belles règles que nous avons taillées et prescriptes à nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu mesme ! Combien de choses appelions nous miraculeuses et contre nature? cela se faict par chasque homme et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance : combien trouvons nous de propriétés occultes et de quintessences? car « aller selon nature,» pournous ce n'est qu' « aller selon nostre intelligence, » autant qu'elle peult suyvre et autant que nous y veoyons: ce qui est au delà est monstrueux et desordonné. Or, à ce compte, aux plus advisés et aux plus habiles tout sera doncqvies monstrueux : car à ceulx là l'humaine raison a persuadé qu'elle n'avoit ny pied ny fondement quelconque, non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche, et Anaxagoras la disoit estre noire* ; s'il y a quelque chose ou s'il n'y a nulle chose ; s'il y a science ou ignorance, ce que Metrodorus Chius-nioit l'homme pouvoir dire; ou si nous vivons, comme Euripides est en double, «si la vie que nous vivons est vie ou si c'est ce que nous appelions mort qui soit vie : »>
Tb Çp (Je, Ov^flcxciv 1071';
et non sans apparence ; car pourquoy prenons nous tiltre d'estre de cest instant qui n'est qu'une éclistre * dans le cours infiny d'une nuict éternelle, et une interruption si briefve de nostre perpétuelle et naturelle condition, la mort occupant tout le devant et tout le derrière de ce moment et encores une bonne partie de ce
(1) Cic, Àcadem., IF, 23 et 31 ; Episl. ad Quint, fr., II, 13. On peut consulter, sur cette opinion d'Anaxagore, Sextus Empiricus, nypoiijp. Pyrrlion., I, 13; Galieu, de Simpl. medicam., II, 1; Lactance, Divin. Inslil., III, 23; V, 3, etc. Un Allemand, Voigt, a publié aussi une dissertation Adversus alborcm nivh J. V. L.
(2) Cic, Acad., II, 23 ; Sext. EMpiriccs, p. 146. C
(3) Plat., Govgias, p. 300; Diog. Laerce, IX, 73; Sext. EmpiuiCL's, Hijpoiyp., III, 2i. C.
(4) Eclair. Les anciens textes donnent : une cMse; c'est un mol mal !u.