LIVRE II, CHAP. XH
nomem? D'aullres jurent qu'il n'y a point de nouvemcnt*, que rien ne bouge, comme les >uyvanis de Melissus ; car s'il n'y a rien qu'un, li ce mouvement spherique ne luy peull servir, ly le mouvement de lieu à aultre, comme Plaon preuve: d aultres, qu'il n'y a ny génération ly corruption en nature. Protagoras^dict qu'il l'y a rien en nature que le double ; quedetoues choses on peult egualement disputer ; et de ;ela niesme, si on peult egualement disputer de outes choses: Nausiphanes^, que, des choses lui semblent, rien n'est non plus que non est ; ju'il n'y a aultre certain que l'incertitude : Par- Ecnides, que de ce qu'il semble il n'est aul- ;une chose en gênerai ; qu'il n'est qu'un : Zelon, qu'un mesme n'est pas et qu'il n'y a rien ; i un cstoit, il seroit ou en un aultre ou en soy nesme; s'il est en un aultre, ce sont deux; s'il 'st en soy mesme, ce sont encores deux; le omprenant et le comprins*. Selon ces dognes, la nature des choses n'est qu'un umbre >u faulse ou vaine.
Il m'a tousjours semblé qu'à un homme îhreslien ceste sorte de parler est pleine d'inîiscretion et d'irrévérence : « Dieu ne peolt uounr -, Dieu ne se peult desdire ; Dieu ne peult aire cecy ou cela. » Je ne treuve pas bon d'en- "ermer ainsi la puissance divine soubs les loix le nostre parole : et l'apparence qui s'offre à îous en ces propositions, il la fauldroit repreienler plus reveremment et plus religieusement.
Kostre parler a ses foihiesses et ses defaults, omme tout le reste : la plus part des occasions les trouWes du monde sont grammairiennes ; los procès ne naissent que du débat de Tinteriretation des loix ; et la plus part des guerres, ie ceste impuissance de n'avoir sceu clairement exprimer les conventions et traictés d'accord les princes : combien de querelles et combien mportantcs a produict au monde le double du iCDs de ceste syllabe, hoe^'i Prenons la clause lue la logique mesme nous présentera pour la [)lus claire ; si vous dites : « 11 laict beau temps, " t que vous dissiez vérité, il faitdoncques beau temps. Voylà pas une forme de j)arler certaine?
(J) Dioc. Uerce, IX, 2i. C.
(l) Dioc. Uerce, IX, 51 ; Sra., l^tUt. 99. C.
p; Ses., Effisi. 8«. c
(4) Cic, Academ., 11,37; Ses., Epist. 88. C.
(5) Honlaigne veut parier Ici des coDlroverses des catbofiluaseï des proteslahis sur la trstn^substaniiatioD. A. D.
encores nous trompera elle : qu'il soit ainsi , suy vons l'exemple ; si vous dictes : «♦ Je ments, » et que vous dissiez vray, vous mentez doncques*. L'art, la raison, la force de la conclusion de ceste cy sont pareilles à l'autre ; toutesfois nous voylà embourbés. Je veois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aulcune manière de parler ; car il leur fauldroit un nouveau langage : le nostre est tout formé de propositions affirmatifves, qui leur sont du tout ennemies ; de façon que, quand ils disent : «Je double, » on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouer qu'au moins assiirent et sçavent ils cela qu'ils doublent. Ainsin on les a contraincts de se sauver dans ceste comparaison de la médecine, sans lacjuelle leur bumeur seroit inexplicable : quand ils prononcent « J'ignore, !• ou « Je double, » ils disent que ceste proposition s'emporte elle mesme quand et quand le reste, ny plus ny moins que la rubarbe qui poulse hors les mauvaises humeurs, et s'emporte hors quand et quand elle mesme 2, Ceste fantasie est plus seurement eonceue par interrogation : Que sçay je ? comme je k porte à la devise d'une balance.
Voyez comme on se prevauU de ceste sorte de parler^, pleine d'irrévérence : aux disputes qui sont à présent en nosire religios, si vous pressez trop les adversaires, ils vous diront tout destrousséement qu' « l\ n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. » Et ce mocqueur ancien^, comment il enfaictson proufit ! « Au moins, dict il. est ce une non legiere consolation à Ihomme de ce qu'il veoid Dieu ne pouvoir pas toutes choses : car il B€ se peult tuer quand il le vouWroit, qui est la plus grande faveur que nous a^ ons en nostre condition ; il ne peult faire les mortels immortels, ny revivTe les trespassés, ny que celuy qui a vescu n'ayt point veseu, cehiy qui
(J) C'est le sophisme appelé le Mentevr, ^î'j(Jî{*ev:;. Cic , Àcad.^ n, 29 ; Aclc-Gelle, XVUI, 2, etc. J V. L.
(2) DiOG. Uerce, IX, 76. C.
(3) Dont il est question plus haut, savoir : ùieu ne peut (ahi ceci, ou cela. C.
(4) Dans la première édition des EsuOs, publiée en 1580, et dans rédilion iii4o de 1388, chez Abel l'AageUer, Monlaigue aTait mis : Et ce mocgueur de Pliue, conaueni il en faict ton prwfit! Mais il a rayé lui-même de Pliae, et a écrit nu-dessus aniien. Voyez le passage auquel il fait alkisioii. Pim, U, 7. S.
ESSAIS DE MONtAIGNE.
a euaes honneurs ne les a yt point eus ; n'ayant aultre droict sur le passe que de l'oubliance : et à fin que ceste société de Tiiomme à Dieu s'accouple encores par des exemples plaisants, il ne peult faire que deux fois dix ne soient vingt. » Vo\ là ce qu'il dict, et qu'un chresUen debvroit éviter de passer par sa bouche : là où, au rebours , il semble que les hommes recherchent ceste folle fierté de langage, pour ramener Dieu à leur mesure :
Crus vel air a Nube polum Vater occupato, Vel sole puro ; non tamen irriium, Quodcutnque rttro est, cfficiei, neque Diffingel, infectumque reddel, Qitod fiigiens semel hora vexit '.
Quand nous disons que l'infinité des siècles, tant passés qu'à venir, n'est à Dieu qu'un instant ; que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avccques son essence, nostre parole le dict, nostre intelligence ne l'appréhende point^. Et toutesfois nostre oultrecuidance veult faire passer la Divinité par nostre estamine; et de là s'engendrent toutes les resveries et les erreurs desquelles le monde se treuve saisi, ramenant et poisant à sa balance chose si esloingnée de son poids^. Mirum quo procédai improbitas cordis humani, parvulo aliquo invilata successu*. Combien insolemment rebrouent Epicurus les stoïciens, sur ce qu'il tient Testre veritai)lement bon et heureux n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en avoir qu'un umbrage et similitude ! combien témérairement ont ils attaché Dieu à la destinée ! ( A la mienne volonté, qu'aulcuns du surnom de chrestiens ne le facent pas encores !) et Tlialès, Platon et Pythagoras l'ont asservy à la nécessité. Ceste fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeulx a faict qu'un grand
(0 Que demain l'air soit couvert de nuages épais, ou que le soleil brille dans un ciel pur; les dieux ne peuvent faire que ce qui a été n'ait point élé, ni détruire ce que le temps rapide a emporté sur ses ailes Hor., Od., III, 29, 43.
(2) !Se le comprend point.
(5) Montaigne, dans tout ce passage, contredit l'auteur qu'il a traduit, et qu'il défend. « L'homme, dit Sebond, est par sa nature, en tant qu'il est homme, la vraye et vive image-de Dieu. Tout ainsi que le cachet engrave sa flgure dans la cire, ainsi Dieu empreint en l'homme sa semblance, etc. » Théologie nanirelle.c.l'H, traduction de Montaigne. J. V. L.
fi) il est étonnant jusqu'où se porte l'arrogance du cœur de rhomrae, lorsqu'elle est encouragée par le moindre succôs. VLiyE, Kat.Htst., Il, 'S5.
personnage des nostres* a attribué à la Divinité une forme corporelle ; et est cause de ce qui nous advient tous les jours d'attribuer à Dieu touts les événements d'importance, d'une particulière assignation : parce qu'ils nous poisent, il semble qu'ils lui poisent aussi, et qu'il y regarde plus entier et plus attentif qu'aux événements qui nous sont legiers, ou d'une suitte ordinaire : Magna dii curant, parva negligunt^: escoutez son exemple, il vous esclaircira de sa raison : Nec in regnis quidem reges omnia minima curant^ ; comme si à ce roy là c'estoit plus et moins de remuer un empire ou la feuille d'un arbre ; et si sa providence s'exerceoit aullrement, inclinant l'événement d'une battaille, que le sault d'une pulce. La main de son gouvernement se preste à toutes choses, de pareille teneur, mesme force et mesme ordre ; nostre interest n'y apporte rien ; nos mouvements et nos mesures ne le touchent pas : Deus ita artifex magnus in magnis, ut minor non sit in parvis^. Nostre arrogance nous remet tousjours en avant ceste blasphemeuse appariation. Parce que nos occupations nous chargent, Straton a estrené lés dieux de toute immunité d'offices, comme sont leurs presbtres ; il faict produire et maintenir toutes choses à nature -, et de ses poids et mouvements construit les parties du monde, deschargeant l'humaine nature de la crainte des jugements divins: Quod beatum œternumque sit, id nec habere negotii quidquam, nec exhibere alleri^. Nature veult qu'en choses pareilles il y aye relation pareille : le nombre doncques infîny des mortels conclud un pareil nombre d'immortels; les choses infinies qui tuent et ruynent en présupposent autant qui conservent et proufitent. Comme les âmes des dieux, sans langue, sans yeulx, sans -aureilles, sentent entre elles chascune ce que l'aultre sent, et jugent nos pensées , ainsi les âmes des hommes, quand elles
(1) C'est TertuUien, dans ce passage si souvent cité: Qjiàs negat Deum esse corpus, eisi Deus spiritus sit ? N.
(2) Les dieux prennent soin des grandes choses, et négligent les petites. Cic, de Nat. deor., Il, 66. !
(S) Les rois mêmes n'entrent pas dans les petits détails de j l'administration. Cic, ibid., HI,55. j
(4) Dieu, qui est si parfait ouvrier dans les grandes choses. I ne l'est pas moins dans les petites. S. .\iccstin, de Civit. Dei.^ XI, 22. !
(3) Un être heureux et éternel n'a point de peine, et n'en fal j à personne. Cic, de Nat. deor., 1. 17. j
sont libres et desprinses du corps par le som- j ineil ou par quelque ravissement, divinent, j prognosiiqucnt. et voyent clioses qu'elles ne sçauroient veoir mesléesaux corps. Les lionimcs, dîct sainct Paul», sont devenus fols, pensants estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible en l'image de Thomme corrupiible. Voyez un peu ce bastelage des déifications anciennes : après la grande et superbe pompe de Tenterrement^, comme le feu venoit à prendre au bault de la pyramide et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en mesme temps eschapper un aigle, lequel s'envolant à mont signilioit que l'ame s'en alloil en paradis : nous avons mille médailles, et notamment de ceste honneste femme de Fausline^, où cest aigle est représenté emportant à la chevremorte vers le ciel ces âmes déifiées. C'est pitié que nous nous pipons de nos propres singeries et inventions ;
Quod finxere, liment * ;
comme les enfants qui s'effroyent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur compaignon : Quasi quidquam infeliciussithomine, eui suafigmenla dominnntur^. C'est bien loing d'honorer celuy qui nous a faicts que d'honorer celuy que nous avons faict. Auguste eut plus de temples que Jupiter, servis avec autant de religion et créance de miracles. Les Thasiens, en recompensedesbienfaictsqu'ilsavoient receus d'Agesilaus, lui veinrent dire qu'ils Tavoient canonisé : « Vostre nation, leur dict il 6, a elle ce pouvoir de faire dieu qui bon luy semble? Faictes en, pour veoir, l'un d'entre vous : et puis, quand j'auray veu comme il s'en sera trouvé, je vous diray grand mercy de vostre offre. » L'homme est bien insensé ! il ne soauroit forger un ciron et forge des dieux à douzaine ! Oyez Trismegisle"? louant nostre suffisance: « De toutes les choses admirables, cecy a surmonté l'admiration, que l'homme ayt peu
(I) Epiire aux Romainx, c. I, v. 33, ■25.
i) Toul cria csl cxarirmcul décrit par IIêbodien, I. IV. C.
', C'est par ironie que Montaigne l'appelle hontute femme. 5>es iKMitcaM» dcbauches n'étaient ignorées, dans l'empire, que (Je liarc-Aurèle, son uiari. A. D.
(4) IL> redoutent ce qu'Us ont eux-mêmes inventé. Li;cju>', I,
p>) Quoi de plus malticurcux que l'iiomme esclave des cdh mères qu'il ^'a-l t-iiies!
(6) Put., Apophiliegmesdes tactdémoniens. C.
fl) Axclepba dialog., op. L. APtuuni, éd. Bipont., t. U, p,ôOâ.
Mo5TXICX»
LIVKi: il, CHAI'. \n.
trouver la divine nature et la faire. » Voicy des arguments de l'eschole mesme de la philosophie.
yosse cui dlvos et cœli mtmlna toU, Aul toli nesclre, dalum ' :
«Si Dieu est, il est animal *r s'il est animal, il a sens ; et s'il a sens, il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame, et par conséquent sans action ; et s'il a corps, il est périssable. " Voyià pas triomphé! «Nous sommes incapables d'avoir faict le monde : il y a doncques quelque nature plus excellente qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cest univers : il V a doncques quelque chose de meilleur; cela c'est Dieu. Quand vous veoyez une riche et pompeuse demeure, encores que vous ne sachiez qui en est le maistre , ?i ne direz vous qu'elle soit faicte pour des rats : et ceste divine structure que nous veoyons du palais céleste, n'avons nous pas à croire que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne .sommes? Le plus haut est il pas tou.sjours le plus digne? et nous sommes placés au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peult pro duire un animant capable de raison: le monde nous produict; il a doncques ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous : nous sommes part du monde; le monde est donc fourny de sagesse et de raison, et plus ahondamment que nous ne sommes. C'est belle chose que d'avoir un grand gouvernement : le gouvernement du monde appartient doncques à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance ; ils sont doncques pleins de bonté. Nous avons hesoing de nourriture : aussi ont doncques les dieux, et se paissent des vapeurs de cà bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu : ce ne sont doncques pas biens à nous. L'offenser et l'estre offensé sont egualementtesmoignagesd'imbecillité: c'est doncques folie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature; l'homme par son industrie, qui est plus. La sagesse divine et l'humaine sagesse n'ont aultre distinction, sinon que celle là est éternelle : or, la durée n'est aukune accession à la
(I) QuVseuIe peut connaître les dîeox et les puissances célestes, ou savoir qu'on ne \tc\H les connaître. LcCiiM, 1 , 45i.
fî) C'csi-à-dire miimf. — Voy. Cic. de Sal.Deor., II! , «3, 14. Tous les arguments qui suivent sont eslralu aussi du ibéme ouvraje, D, 6, 8, 11, 12, 16, etc. C. ^g
ESSAIS DE MONTAIGNE
sagesse ; par quoy nous voylà compaignons. Nous avons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité et la justice ; ces qualités sont doncques en luy. »» Somme, le basliment et le desbasliment*, les conditions de la divinité, se forgent par l'homme, selon, la relation à soy. Quel patron! et quel modèle! Estirons^, eslevons et grossissons les qualités humaines tant qu'il nous plaira : enfle toy,. pauvre homme, et encores, et encores, et encores ;
Non, si tu ruveris, inqiiil '.
Profecto non Devra, quem cogitarè non possunt, sed semet ipsos pro illo cogilantes, non illum , scd se ipsos , non illi, sed sibi comparant *. Es choses naturelles, les effects ne rapportent qu'à demy leurs causes: quoy ceste cy? elle est au dessus de l'ordre de nature; sa condition est trop haultaine, trop esloignée et trop maislresse, pour souffrir que nos conclusions l'attachent et la garottent. Ce n'est point par nous qu'on y arrive, ceste route est trop basse: nous ne somme;^ non plus près du ciel sur le mont Cenis qu'au fond de la mer ; consultez en poui^Toir avecques vostre astrolabe. Ils ramènent Dieu jusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de fois, à cpmbiende générations : Paulina, femme deSaturninus, matrone de grande réputation à Rome, pensant coucher avec le dieu Serapis^, se trouva entre les bras d'un sien amoureux, par le macquerellage des presbtres de ce temple. Varro, le plus subtil et le plus savant aucteur latin, en ses livres de théologie, escripl^ique le sacristain de Hercules, jectant au sort d'une main pour soy, de l'aultre pour Hercules, joua contre luy un soupper et une garse; s'il gaignoit, auxdespens des offrandes ; s'il perdoit, aux siens : il perdit, j)aya son soupper et sa garse ; son nom feut Laurentine, qui veid de nuict ce dieu entre ses bras, luy disant au surplus que le lendemain le premier qu'elle ren-
(1) Le théisme et Caihiisme, tous ces arguments pour et contre la Diviiiilé, se forgent, elc, C.
(i) Eirudons, allongeons. E. i.
(3) Quaud lu crèverais, lu n'en approcherais pas. Hor., Sa/., II, 3, 19.
(4) Certes le^ hommes, croyanl penser à Dieu,donl ils ne peuvenl se lormcr l'itlée, ne peuseni point à I Ai, mais à eux-mêmes ; ils ne voient qu'eux, cl non pas lui ; c'est à eux, non à lùi-méme, •ju'ils le comparent. S. aigusti-n', de Civil. Dci, XII, 15.
(&\ Ou Antibis, selon JosÉrnE, Ani.jiid., \Vl\l, i. C. (B) bans s. .^uccstin, de Civil. Dei, M, 7. C.
; contreroit la payeroit celestement de son salaire : ce feut TarunciusS jeune homme riche, qui la mena chez luy, et avecques le temps la
I laissa héritière. Elle à son tour, espérant faire chose agréable à ce dieu, laissa héritier le peuple romain: pourquoy on lui attribua des honneurs divins. Comme s'il né suffisoit pas que, par double estoc 2, Platon feust originellement descendu des dieux, et avoir pour aucteur commun de sa race Neptune, il estoit tenu pour certain à Athènes que Ariston, ayant voulu jouir de la belle Perictione , n'avoit sceu ; et feust adverly en songe par le dieu Apollo de la laisser impollue et intacte jusques à ce qu'elle feust accouchée : c'estolent les père et mère de Platon 3. Combien y a il, es histoires, de pareils cocuages procurés par les dieux contre les pauvres humains? et des maris injurieusement descriés en faveur des enfants ? En la religion de Mahumet, il se treuve, par la créance de ce peuple, assez de Merlins, à sçavoir enfants sans père, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles ; et portent un nom qui le signifie en leur langue.
Il nous faut noter qu'à chasque chose il n'est rien plus cher et plus estimable que son estre (le lion, l'aigle, le dauphin, ne prisent rien audessus de leur espèce) ; et que chascune rapporte les qualités de toutes aultres ciioses à ses propres qualités; lesquelles nous pouvons
■ bien estendre et raccourcir, m'ais c'est tout ; car, hors de ce rapport et de ce principe, nostre imagination ne peult aller, ne peult rien diviner aultre, et est impossible qu'elle sorte de là et qu'elle passe au delà : d'où naissent ces anciennes conclusions : « De toutes les formes, « la plus belle est celle de l'homme ; Dieu donc- " ques est de ceste forme. Nul ne peult estre '* heureux sans vertu ; ny la vertu estre sans « raison ; et nulle raison loger ailleurs qu'en « l'humaine figure : Dieu est doncques revestu « de l'humaine figure*. » Ita est informatum anticipatumque mentibus nostris , ut homini, quum de Dec cogitet, forma occurrai humana ".
(1) Ou Tariitius. Voyez Pllt., Vie de Romutwt, c. 5 de la trad. d'Amyot. C.
P) Du côté paternel et maternel. — Estoc , ligne d'estraclion.
(3) DioG. LAEr.CE,III,2; Plut., Symposiaques, VIII, 1. C.
(4) Cic, de Nat. deor., 1, 18. C.
(5) C'est une habitude et un préjugé de notre aiml (|itu
LIVKE II, CHAP. XIL
Pourtant disoit plaisamment Xcnnplianes • que si les aniiiiaulx se forgent des dieux, comme il est vraysemblable qu'ils le facenl, ils les forgent ceriainement de mesme eulx, et se glorifient eoniine nous. Car pourquoy ne dira un ovson ainsi : - Toutes les pièces de l'univers me regardent^ la terre me sert à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilcsàm'inspirer leurs influeiices*; j'ay telle commodité des vents, telle des eaux ; il n'est rien que ceste voulte regarde si favorablement que moy ; je suis le mignon de nature? Est ce pas l'homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert? c'est pour moy qu'il faict et semer et mouidre ; s'il me mange, aussi faict il bien l'homme son compaignon; et si foys je moy les vers qui le tuent et qui le mangent. » Autant en diroit une grue^ ; et plus magnifiquement encores, pour la liberté de son vol, et la possession de cesie belle et haulte région ; Tarn blanda concilialrix, et tam sui est lena ipsa nalura^ \
Or doncques, parce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde; il luict, il tonne pour nous ; et le créateur et la créature, tout est pour nous; c'est le but et le poinct où vise l'université des choses. Regardez le registre que la philosophie a tenu, deux mille ans et plus, des affaires célestes; les dieux n'ont agi, nom parlé que pour l'homme ; elle ne leur attribue aulire consultation et aultre vacation. Les voylà contre nous en guerre ;
Doos ne pouvons penser A Dieu sans nous le représenler soiis une forme humaine. Cic, ibid., I, 27.
(1) EisÈM, Prtp. évangél., Xni, 15. C.
(a) Moutaigiie se trouve ici de nouveau en conlradiclion avec celui donl il faii l'apologie. Sel)Oud. dans sa Theoloyie naturelles exprime ainsi, cliap. 97, til. 99, édilioa de 1581 : a Le ciel te Uicl (à riiomino) : Je le fournis de lumière le jour, à fin que tu veilles ; d'ombre la nuict, à On que lu dormes el reposes : pour ta récréation et commodité je renouvelle les saisons, je le donne la fleurissante doulceur du printemps, la dialeur de resté, la fertilité de l'automne, les froideurs de lliiver... L'air : le le communique la respiration vitale, et offre à ton oIhîÎssance tout le genre de mes oyseaux. L'eau : Je te fournis de quoy boire, de quoy te laver. La terre : Je te soutiens ; tu as de moy le pain de quoy se iHMirrissent tes forces.le vin de quoy lu ei>jou'û tes c^priu. etc., etc. « Montaigne, |>lusieiu-s fois encore, semble réfuter plutôt que défendre l'auteur qu'il a traduit. Lorsqu'il iuiiiula ce diapiire Apologie dr. Raimond Scbond, il avait sans doute oublie de le relire ; car ou sait qu'il manquait de mémoire. J. v. L.
(3) Tant la nature, adroite el indulgente, porte lotà Icséircs
s'aimer eux-mêmes : Cic, de Kat. deor., I, i7.
Domilosque Bereulea manu Telluri% Inveiies, unde periculum
Fulgetis coutreptuit domus Salitrni veteris*.
Les voicy partisans de nos troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs :
Neptunus murot, magnoque emota tridmli Fundamenia quaiil, lotamque a ledihut urbtm Eniit : hic Jutio Scœat sœvistima portai Prima lenet*.
Les Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs dieux propres, prennent armes en dos le jour de leur dévotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l'air par cy, par là, à touts leurs glaives, pourchassants ainsin àoultrance, et bannissants les dieux estrangiers de leur territoire-^. Leurs puissances sont retrenchées selon nostre nécessité : qui guarit les chevaulx, qui les hommes, qui la pesie, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de gale, qui une aulire; adeo minimis etiam rébus praca religio inscrit deos * î qui faict naisire les raisins, qui les aulx ; qui a la charge de la paillar- Qise, qui - de la marchandise ; à chasque race d'artisans un dieu; qui a sa province en orient et sont crédit ; qui en ponent :
Bie illius arma, Bic currus fuit^.
O sancte Apollo,fiui umbilicum certum terrarum obtinetH
Pallada Cecropidœ, Min&fa Creia Dianam, Vulcanum lellut Byptipylea coîit,
Junonem Sparte, Pçlop&adesque Myceiwe pinigerum Fauni Mœnalis ora caput ;
Mars Laiio venerandus trait .*
(1) Les enbnts de la terre flrent trembler rauguste palais du vieux Saturne, et tombèrent enfin cur les bras d'Uercule. Uoa. I Od; II, li, 6.
[î) .N'eptune, de son trident redoutable, ébranleles murs de Troie, el renverse de fond en comble cette cité superbe ; plus loin, rimpitoyable Junon occupe tes portes Scées. Vue, Entid., H, 610.
f3|) nte., ï, 17Î. J. V. L,
(4) Tant la superstition aime à placer la Divinité même dans les plus petites choses. Tit. Liv., XX\11,â5.
(5) là étaient les armes et le char de Junon. tnélde.,\, 16.
(6) Vénérable Apollon, qui habitez le centre du monde. Cjc, de Divin., M, 5G. — DeIpUes passait pour le nombril ou le centre de la terre, peut-être par un abus du mot ^tXçl;, tuerut. Voyez TiT.-Liv , XXXVIII. 48; XLI,23; Ovipp, UeKu'n., X, iWj
i XV, 03» ; Stage, Thebalde. I, 1 18, cic. J. V. L.
CI) Atliènes adore Pallas ; file de liiuos, Diane ; Lemnoc, Je dieu du feu. Sparte et Mycène honorent Juuon. Pan est to dieu du Ménale, et Mars celui du LatuuD. OnpE, wm-, (O.tl-
ESSAIS DE M0^^TA1G^E
qui n'a qu'un bourg ou une famille en sa possession; qui loge seul; qui en compaignie ou volontaire ou nécessaire,
Jumlaqite sniil magiio lempla uepoiis avo^ :
il en est de si cliestifs et populaires (car le nombre s'en monte jusques à trente six mille^), qu'il en fault entasser bien cinq ou six à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers; trois à une porte, celuy de Tais, celuy du gond, celuy du seuil ; quatre à un enfant, protecteurs de son maillot, de sou boire, de son manger, de son telter : auicuns certains, aulcuns incertains et doubteux ; auicuns qui n'entrent pas encores en paradis :
Quos, quoiiiam cœli iiondum difjiinmur honore, Quas ded.mus, ceite terras liubilare niiuimus 3 :
il en est de pbysiciens, de poétiques, de civils : aulcuns, moyens entre la divme el l'Immaine nature, médiateurs , entremetteurs de nous à Dieu; adorés par certain second ordre d'adoration et diminutif; infinis en tiltreset ollices; ies uns bons, les aultres mauvais : il en est de vieux et cassés, et en est de mortels ; car Chrysippus* estimoit qu'en la dernière conllagration du monde touts les dieux auroient à finir, sauf Jupiter. L'bomme forge mille plaisante^ sociétés entre Dieu et luy : est il pas son compatriote?
Jovis incunabula Creten^.
Voycy l'excuse que nous donnent, sur la considération de ce subject, Scevola, grand pontife , et Varron , grand tbeologien en leur temps : « Qu'il est besoingque le peuple ignore beaucoup de choses vrayes et en croye beaucoup de faulses : » Quum veritatem qua liberelur inquirat, credatur ei expedire quod fallilur^. Les yeulx bumains ne peuvent ap-
(1) El le loniplo du pclil-fils est réuni à celui de son divin aïeul. Ovide, F«s<., 1, 294.
(2) Monlaisne a j)ris cela dans Hésiode, Opéra et Die-i, vers 232; mais Hésiode n'en compte que trente mille : sur quoi Maxime de Tyr observe qu'Hésiode a fait trop petit le noml)rc des dieux, vu qu'il y en a une multitude innombrable [Oissert. 1). Voyez aussi Var/on, dans saint Augustin, de Civil. Dei, IV, 51, N.
(ô) Puisque nous ne les jugeons pas encore dignes d'être admis dans le ciel, permettons-leur d'habiter les terres que nous leur avons accordées. Ovide, Mciam., I, 194.
(4) l'LUT., Des commîmes concepiiom, etc., c. 27. G.
{;>) L'ile de Crcle, berceau de Jupiter, ovu)!., Mctam., VIII,
<6) Comme il ne cherche la vérité que pour se délivrer du
percevoir les choses que par les formes de leur cognoissance : et ne nous souvient pas quel sault print le misérable Phaëthon pour avoir j voulu manier les resnes des chevaulx de son \ père d'une main mortelle? Nostre esprit rcj lumbe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa témérité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matière est le ciel et le soleil, que vous respoiidra elle, sinon de fer, ou, avecquesAnaxagoras' de pierre, ou aullre estof.e de son usage? S'enquiert on à Zenon que c'est que nature? «Un feu,dict il^, artiste, propre à engendrer, procédant regléement. » Arcbimedes, maistre de ceste science qui s'attribue la presseance sur toutes les aultres en vérité et certitude : « Le soleil , dict il, est un dieu de fer enflammé. » Voylà pas une belle imagination produicte de la beauté el inévitable nécessité des démonstrations géométriques! non pourtant si inévitable et utile que Socrates^ n'ayt estimé qu'il suffisoit d'en sçavoir jusques à pouvoir arpenter la terre qu'on donnoit et recevoit ; et que Polyaenus*, qui en avoil esté fameux et illustre docteur, nelesayt prinses à mespris, comme pleines de faulseté et de vanité apparente, après qu'il eust gousté les doulx fruicts des jardins poltronesquesd'Epicurus. Sucrâtes, en Xenophonï», sur ce propos d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus de louis aultres es choses célestes et divines, dicl qu'il se troubla du cerveau, comme font touts hommes qui perscrutent immoderéement les cognoissances qui ne sont de leur appartenance : sur ce qu'il faisoit le soleil une pierre ardente, il ne s'advisoit pas qu'une pierre ne luictpoint au feu ; et. qui pis est, qu'elle s'y consomme : en ce qu'il faisoit un du s ileil et du feu, que le feu ne noircit pas ceulx qu'il regarde, que nous regardons fixement le feu, que le feu tue les plantes et lés herbes. C'est, à l'advis de Sucrâtes, et au mien aussi, le plus
joug, croyons qu'il lui est avantageux d'être trompé. S. .\lgls- TiM, de Civ. Dei, IV, 51. — Montesquieu, Politique des Rowains dans la relicjion, cite l'opinion de Scévola el de Varron presqiie dans les mêmes termes que Montaigne, el il njoulc : « Saint Augustin dit que Varron avoil découvert par là tout le secret des politiques et des ministres d'état. «J. V. L.
(1) Xe-n., Steinor., IV, 7, 7; Plut., t/e Plac. philos. U, 20. J. V. L.
(2) Cic, de Snt. denr., 2-2. C.
(5) Xen., Mémoires sii>- Sacrale, IV, 7, 2. G.
(4) etc., Àcad., U,ô».C.
(5) xés., Mànoires sur Sacrale, IV, 7, 6 et 7. C