LIVRE II, CHAP. XII
*>ffpment jugé du ciel que n'en juger point. Platon, ayant à paVier des daimons au Timée' : - C'est enlreprinse, dict il, qui surpasse nostre portée; il en fault croire ces anciens, qui se sont dicis engendrés d'eulx : c'est contre raison de refuser {oy aux enfants des dieux , encores que leur dire ne soit estably par raisons nécessaires ny vra semi labiés, puisqu'ils nous respondeni de parler de choses domestiques et familières. »
Veoyons si nous avons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles. N'est ce pas une ridicule enlreprinse, à celles ausquelles, par nostre propre confession, nostre science ne peult atteindre, leur aller forgeant un aultre corps, et presiant une forme laulse, de nostre invention ; comme il se vooid au mouvement des planètes, auquel, d'autant que nostre esprit ne peult arriver ny imaginer sa naturelle conduicte, nous leur preslons, du nostre, des ressorts matériels, lourds, et corporels :
Temo aureu^, avre.a mmmce Curvatura roiœ, radiorum argeuieus ordo ' :
vous diriez que nous avons eu des cochers, des charpentiers et des peintres, (,ui sont allés dresser là hault des engins à divers mouvements, et renger les rouages et entrelassements des corps Cl l s es bigar es en couleur, autour du fuseau de la Nécessité, selon Platon ^r
Mundiis domus exl rroxima renim.
Quant qiilnque aliiionœ fragmine zonœ Cf»gu>il, per quant limbus pitlus bi» sex signis Stdlimicuniibus, allai in obliqua œihere, limes Kgat acceptai '^ :
ce sont touts songes et fanatiques folies. Que ne plaist il un jour à nature nous ouvrir son sein, et nous faire vcoir au | ropre les moyens et la conduicte de ses mouvements, et y prepa-
(1) Pag. l(K5, E, éd. de 1602 ; Pensées de Platon, éd. de 1«4, page 80, cl les noies page 4*>9. J. V. L.
p) Le limon éiail d'or, les roues de même mêlai, el les rayons étaient d'argent. Ov., kéiam., Il, lOT.
(S) th'puvlique, X, «2, ou tome 11, page CIG de l'éd. d'Esiienae ; Penstes de Platon, page 122. f. V. L.
(4) Le monde est une mai^^on immen^^e, environnée de cinq MMies, et Iraversee obliquemenl par une bordure enrichie de dooze «ignés rayonnants d'étoiles, où sont admis le cli.ir cl les deux coursiers de la lune. — Ces vers sont de Varron ; et cesl le gramii;airicn Valcrius Prohusquik^; rapporte» la n<!-os notes sur la si\ièine cgiogue de Virgile. Mais i! y a, dans le r-n'mier, nnuàma homuUi; el dans le dernier, Bigas soiisque retrpuu.C.
rer nos yeulx?(> Dieu! quels abus, quels mescomptes nous trouverions en nosire pauvre science! Je suis trompé, si elle tient une seule chose droiclement en son poincf: et m'en partiray d'icy plus ignorant toute aultre chose que mon ignorance.
A y je pas veu. en Platon, ce divin mot, « que nature n'est rien qu'une poésie ainigmat ique • ? » comme, peuhesire, qui diroii une peiniure voilée et ténébreuse, enireluisant d'une infinie variété de fauls jours à exercer nos conjectures: Latent ista omnia crassis occullala et circumfusa tenebris ; ut nulla acies humani ingenii tanla sil quœ pcnelrare in cœlum, terram intrure possit-. Et certes la philosophie n'est qu'une poésie sophistiquée. D'où tirent sesaucteurs anciens toutes leurs auctorités que des poètes? et les premiers feurent poêles eulx mesmes, et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'un poète descousu : Timon^ l'appelle, par injure. Grand forgeur de miracles. Toutes les sciences surhumaines s'accoustrent du style poétique. Tout ainsi que les femmes emplo) ent des dents d'y voire où les leurs naturelles leur manquent , et au lieu de leur vrav teinct en forgent un de quelque matière estrangiere , comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoint de coton, et, au veu et sceu d'un chascun, s'embellissent d'une beauté faulse et empruntée, ainsi faict la science (et nosire droicl mesme a, dict on, des fictions légitimes sur lesquelles il fonde la vérité de sa justice) ; elle nous donne en payement et presupposilion les choses qu'elle mesnie nous apprend estre inventées; car ces epicycles excentriques, concentriques, de quoy l'astrologie s'ayde à conduire le bransle de ses estoiles, elle nous les donne pour le mieulx qu'elle ^yt sceu inventer en ce subject : comme aussi, au reste, la philosophie nous présente, non pas ce
(1) Montaigne a mal pr s le sens de Platon, dont voici les propri-s paroles : È<rrt rs çudti ircir-tzr r, Eôji— aox aîv™ ^[jMiToi^T.;, Second Alcibiaile, p. 42, ce qui siguilie : n Toute poésie esl, de sa ualure, énigmaiiquc.» G.
(2) Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses ténèbres, el il n'y a |)oint d'esprit asH-z perçant pour pénétrer dans le ciel, ou dans les profondeurs de la terre. Cic, Acad., n, 39.
(S) Tmos le sillographe, cité par Dioc. Laebce dans la rie de Platon. La phrase suivante. Truies lei srieiires.elc, mnnque dans Pexemplaire vante |«ar les éditeurs de IX02. On donnerait, en ne suivant que cet exemplaire, un fort mauvai? texte de Montaigne. J. V. L.
ESSAIS DE MONTAIGINE,
qui est, ou ce qu'elle croit, mais ce qu'elle forge, ayant plus d'apparence et de genlillesse. Platon •, sur le discours de Testât de nostre corps, et de celuy des bestes : « Que ce que nous avons dict soit vray, nous en asseurerions, si nous avions sur cela confirmation d'un oracle ; seulement nous asseurons que c'est le plus vraysemblablement que nous ayons sceu dire. »
Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle envoyé ses cordages, ses engins et ses roues ; considérons un peu ce qu'elle dict de nous mesmes et de nostre contexlure : il n'y a pas plus de rétrogradation, trépidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps célestes, qu'ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là raison de l'appeller le petit Monde *, tant ils ont employé de pièces et de visages à le massonner et bastir. Pour accommoder les mouvements qu'ils voycnt en l'homme, les diverses functions et facultés que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils divisé nostre ame? en combien de sièges logée ? à combien d'ordres et d'estages ont ils desparty ce pauvre homme, oultre les naturels et perceptibles? et à combien d'offices et de vacations? Ils en font une chose publicque imaginaire : c'est un subject qu'ils tiennent et qu*ils manient ; on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler et estoffer, chascun à sa fantasie : et si ne le possèdent pas encores. Non seulement en vérité, mais en songe mesme, ils ne le peuvent régler qu'il ne s'y treuve quelque cadence ou quelque son qui eschappe à leur architecture, toute énorme qu'elle est, et rappiecée de mille loppins fauls et fantastiques. Et ce n'est pas raison de les excuser : car, aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escariées, nous leur condonnons^ qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legiere, et, comme dechoses ignorées, nous contentons d'un tel quel umbrage et feincte ; mais quand ils nous tirent après le naturel, ou aultre subject qui nous est familier et cogneu, nous exigeons d'eulx une parfaicte et exacte représentation des linéaments et des couleurs-, et les mesprisons, s'ils y faillent.
(1) Dans le TinWe, éd. d"Eslienne, tome m, p. 72. J. V. I,.
(») Microcoime.
(3) Sous kitr arcordonx, mol pris di; laliu.
Je sçais bon gré à la garse^ milesienne, qui, voyant le philosophe Thaïes s'amuser continuellement à la contemplation de la voulte céleste, et tenir toujours les yeulx élevés contremont, lui meit en son passage quelque chose à le faire bruncher, pour l'advertir qu'il seroit. temps d'amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues quand il auroit prouveu à celles qui estoient à ses pieds : elle lui conseillcit certes bien de regarder plustost à soy qu'au ciel ; car, comme dict Democritus, par la bouche de Cicero,
Quod est anle -pedcs, nemo speclni : cœli scrutanlur plcujas ' .
Mais nostre condition porte que la cognoissance de ce que nous avons entre mains est aussi esloingnée de nous, et aussi bien au dessus des nues, que celle des astres : comme dict Socrates en Platon 3 que à quiconque se mesle de la philosopliie, on peult faire le reproche que faict ceste femme à Thaïes, qu'il ne veoid rien de ce qui est devant luy : car tout philosophe ignore ce que faict son voisin -, ouy, et ce qu'il faict lui mesme; et ignore ce qu'ils sont touts deux,' ou bestes, ou hommes.
Ces gents icy, qui treuvent les raisons Sebond trop foibles, qui n'ignorent rien, q% gouvernent le monde, qui sçavent tout,
Qtiœ mare cotttpescnvl cnnsoe, qttld temperet anrtwn fl SU'llœ sponte sua, jnssœve, vagemiir el en-enti Qnid premat obscurum luuie, qitid proférai orbem; Quid velu et pouil rerum concordla discors ^ :
n'ont ils pas quclquesfois sondé parmy leurs H vres les diflicullés qui se présentent à cognoiî tre leur estre propre? Nous veoyons bien
{{) A la jeune servante, non pas de Milot, mais de Thrac 0:ârr7. âJoaTratv'C, comme dil Plalon dans le Theétàle, éd titni d'Esiirnne, lom I, p. 173. .Monlaigne imagine aussi qu'elle mil quelque chose sur !e passage de Thaïes, pour le (aire bruncher : Plalon n'en dil rien. i. V. L.
(il Sans rien voir sur la lerre, on .se perd dans les cieux.
Le vers lalin, imité | ar La Fontaine, Fables, H, ir;, n'exprime pas une pensée de Domocrile; mais il est dirigé par Cicéron contre Dcmocriie lui-même, de Diviiial., U, 13. L<îs nouveaux fragments de la ^publique, I, 18, où ce vers est cité, nous apprennent qu'il est extrait d'une tragédie d'Iphigi'me. 3. V. L.
(3) Dans le même endroit du ThMcte, éd. d'Estienne^ t. L p. 173; Pensées de'Platrm, p. 2.ni. J V. L.
(4) Ce qui relient la mer dans ses bornes, ce qiiî règle les saisons; si les astres ont un mouvement propre, ou sonl emportés par une force étrangère ; d'où vient que la lune croit et décroit régulièrement ; et comment la discorde des clé-
' rpenls fait l'harmonie de Tunivers. lion., Epist.,\, 12, IC.