LIVRE II, CHAP. XII
le doigt se nipat, o\ qae le pi«l se meut, qu'aulconcR parties se branslent d'elles mesmes.sans nostre congé, et que d'aullres nous les agitons par nostre ordonnance ; que certaine appréhension engendre la rougeur , certaine aullre la pasieur; telle imagination agit en la rate seulement , telle aultre au cerveau ; l'une nous cause le rire, l'aultre le pleurer; telle aultre transit et estonne touts nos sens, et arreste le mouvement de nos membres ; à tel object l'estomach se soubleve, à tel aultre quoique partie plus basse ; mais comme une impression spirituelle face une telle faulsée* dans un subjcct massif et solide, et la nature de la liaison et cousturede ces admirables ressorts, jamais homme ne l'a sceu : Omnîa incerta raiione, et innatxtrœ majestate abdita^, dict Pline: et sainct Augustin, 3Iodu$, quo corporibus adhœrent spiritus...omnino mirus est, nec comprehendi ab homitie polesl ; et hoc ipse homo est '; et si ne le met on pas pourtant en double; car les opinions des hommes sont receues, à lasuitte des créances anciennes, par auctorité et à crédit, comme si c'esloit religion et loix : on receoit comme un jargon ce qui en est communément tenu ; on receoit ceste vérité avec tout son baslimentetattelaged'arguments et de preuves, comme un corps ferme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge pluç ; au contraire, chascun, à qui mieulx mieulx, va plastrant et confortant ceste créance receue, de tout ce que peult sa raison, qui est un util soupple, conlournable, et accommodable à toute figure; ainsi se remplit le monde, et se confit en fadese et en mensonge. Ce qui faict qu'on ne double de gueres de choses, c'est que les communes impressions on ne les essaye jamais ; on n'en sonde point le pied, où gist la faulte et la foiblesse ; on ne débat que sur les branches ; on ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin entendu ; on ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille, mais s'il a dict ainsin ou aultrement. Vrayement c'esloit bien raison que ceste brideet contraincte de la liberté de nos jugements, et ceste
(I) Trouée.
^ Tow ces mystères sont impénétrables à la raison humaine, ; restent carliés dxns la majesté de la nainre. Pi.!5e, II, 57.
(5) La manière dont les esprits sont unis am corps est lo«ià-tiil menreilletise et ne peut être comprise par rtiomn;e ; et celle union est fhomme mémo. S. Ace, de Cicit Dei. \Xi. 10.
tyrannie de nos créances s'estendi.st jusques aux escholes et aux arts; le dieu de la science scholastique, c'est Aristote ; c'est religion de débattre de se<i ordonnances, comme de colles de Lycurgus à Sparte; sa doctrine nous sert de loy magistrale, qui est, à l'adventure, autant faulse qu'une aullre. Je ne sçay pas pourquoy je n'acceptasse autant volontiers,ou les idées de Platon, ou les atomes d'Epicurus, ou Ip plein et le vuldc de Leucippus et Democritus, oul'eau de Thaïes, ou l'infinité de nature d'Anaximander, ou l'air de Diogenes*, ou les nombres et symmetrie de Pyihagoras, ou Finfiny de Parmenides, ou l'un de Mu.«œus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus, ou les pafties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et amitié d'Empedocles, ou le feu de Hcraclitus, ou toute aultre opinion de ceste confusion infinie d'advis . et de sentences que produict ceste belle raison humaine, par sa certitude et clairvoyance, en tout ce de quoy elle se mesle, que je ferois l'opinion d'Aristote sur ce subject des principes des choses naturelles ; lesquels principes il bastit de trois pièces, matière, forme et privation. Et qu'est il plus vain que de faire l'inanité mesme cause de la production des choses? La privation, c'est une negatifve; de quelle humeur en a il peu faire la cause et oi igine des choses qui sont? Cela loutesfois nes'oseroil esbransler que pour l'exercice de la logique; on n'y débat rien pour le mettre en double, mais pour dcffendre l'aucteur de l'e.schole des objections esirargieres ; son auctorité, c'est le but au delà duquel il n'est pas permis de s'enquérir. Il est bien aysé,sur des fondements advoués, de baslir ce qu'on veult ; car, selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pièces du basliment se condulct ayséement sans se desmenlir. Par ceste voye, nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à bou- , leveue;carnos maistres préoccupent et gaignent avant main autant de lieu en nostre créance qu'il leur enfault pour conclure après ce qu'ils veulent, à la mode des geometriens, par leursdemaU' des advouées, le consentement et approbation quenouslcurprestons,leur donnant dequoynous traisner à gauche et à dextre, et pous pirouetter à leur volonté. Quiconque est créa de ses
(0 De Diogène d'ApolSonie, Sfat. Esn>iRic., Pyrrhon. Utipotyp,m, s. c.
ESSAIS DE MOÎSTAIGNE,
presuppositions, il est nostre maistre et nostre dieu ; il prendra le plan de ses fondements si ample et si aysé que par iceulx il nous pourra monter, s'il veult, jusques aux nues. Eu ceste praciique et négociation de science, nous avons prins pour argent comptant le mot de Pythagoras: « Que chasque expert doibt estre creuen son art:» le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification des mots ; le rlietocien emprunte du dialecticien les lieux des arguments ; le poëte du musicien les mesures; le geometrien de Tarithmeticien les proportions; les métaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique; car chasque science a ses principes présupposés; par où le jugement humain est bridé de toutes parts. SI vous venez àchocquer ceste barrière en laquelle gist la principale erreur, ilsont incontinent ceste sentence en la bouche : « Qu'il ne fauU pas débattre contre ceulx qui nient les principes; « or n'y peult il avoir des principes aux hommes, si la Divinité ne les leur a révélés; de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu, et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceulx qui combattent par presupposition, il leur (ault présupposer au contraire le mcsme axiome de quoy on débat; car toute presupposition humaine et toute enunciationa autant d'auctorité quel'aultrcsi la raison n'en faict ladiflérence. Ainsin illes'fault toutes mettre à la balance, et premièrement les générales et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude est un certain tesmoignage de folie et d'incertitude extrême ; et n'est point de plus folles gents ny moins philosophes que les philodoxes' de Platon ; il fault sçavoir si le feu est chauld, si la neige est blanche, s'il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance.
Et quant à ces responces, de quoy il se faict des contes anciens, comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur à qui on dict qu'il se jectast dans le feu , à celuy qui nioit la froideur de la glace qu'il s'en meist dans le sein, elles sont très indignes de la profession philosophique. S'ils nous eussent laissé en nostre estât naturel, recevants les apparences estrangieres
\^) Gens qui se reniplissenl l'esprit d'opinions dont ils ignorctit les fondements, qui s'cnlétenl de mots, qui n'^iiment et ne voient que les apparences des choses. — Celte délinilion est prise de Platon, qui les a caractérisés très particulièrement à la fin du cinquième livre de sa Rt^ublique. G,
selon qu'elles se présentent à nous par no.s sens, et nous eussent laissé aller après nos appétits simples et réglés par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi : mais c'est d'eulx que nous avons apprins de nous rendre juges du monde; c'est d'eux que nous tenons ceste fantasie: « Que la raison humaine est contreroolleuse générale de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voulte céleste ; qui embrasse tout, qui peult tout, par le moyen de laquelle tout se sçait et cognoist.» Ceste response seroit bonne parmy les Cannibales, qui jouissent l'heur d'une longue vie, tranquille et paisible, sans les préceptes d'Aristote, et sans la cognoissance du nom de la physique ; ceste response vauldroit mieulx à l'adventure, et au-î roit plus de fermeté .que toutes celles qu'ils] emprunteront de leur raison et de leur invention; de ceste cy seroient capables avec nous touts les animaulx, et tout ce où le commandement est encores pur et simple de la loy naturelle ; mais eulx , ils y ont renoncé. Il ne fault pas qu" me dient : « 11 est vray ; car vous le voyez sentez ainsin ; » il fault qu'ils me dient si ce qi je pense sentir je le sens pourtant en effect ; si je le sens, qu'ils me dient après pourquoy jî le sens, et comment, et quoy ; qu'ils me dient le" nom, l'origine, les tenants et aboutissants de la chaleur, du froid, les qualités de celuy qui agit et de celuy qui souffre; ou qu'ils me quittent leur profession, qui est dene recevoir ny approuver rien que par la voyede la raison ; c'est leur touche à toutes sortes d'essays ; mais, certes, c'estune touche pleine de faulseté, d'erreur, de foiblesse et défaillance.
Par où la voulons nous mieuîx esprouver que par elle mesme? s'il ne la fault croire parlant de soy, à peine sera elle propre à juger des choses estrangieres ; si elle cognoist quelque chose, au moins sera ce son estre et son domicile ; elle est en l'ame, et partie ou effect d'icelle ; car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrohbons le nom à faulses enseignes, elle loge dans le sein de Dieu ; c'est là son giste et sa retraicte , c'est de là où elle part quand il plaist à Dieu nous en faire venir quelque rayon, comme Pallas saillit de la teste de son père pour se communiquer au monde.
Or, veoyons ce que l'humaine raison nous a apprins de soy, et de l'ame ; non de l'ame en gênerai, de laquelle quasi toute la philosophie