LIVRE lï, CHAI' \n
" Ce qui est mpalile de raison, dit Zono*, csH mi'illeiir que ce qui n'en est point capable : il j n'est rien meilleur que le monde; il est donc capable de raison? » Cotta^ par ceste mesme \ arsumentation, faict le monde mathématicien; (H le faict musicien et organiste par ceste auhre argumentation aussi de Zeno : «Le tout est plus nue la partie : nous sommes capables de sagesse sommes partie du monde-, il estdoncques >.ige. » Use veoid infinis pareils exemples, non d'arguments fatuls seulement, mais ineptes, ne se tenants point et accusants leurs aucleurs, non tant d'ignorance que d'imprudence, es reproches que les philosophes se font les uns aux aultres sur les dissentions de leurs opinions et de leurs sectes.
Qui fagot teroit suffisamment un amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merv«'illes. J'en assemble volontiers, comme une montre, par quelque biais non moins utile à considérer que les opinions saines et modérées. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison, puis qu'en ces grands personnages et qui ont porté si hault l'humaine suffisance , il s'y treuve des defaults si apparents et si grossiers.
Moy j'aime mieulx croire qu'ils ont traictéla science casuellement, ainsi qu'un jouet à toutes mains, et se sont esbattus de la raison comme d'un instrument vain et frivole, mettants en avant toutes sortes d'inventions et de fantasies, tantost plus tendues, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui définit l'homme comme une poule, dict ailleurs^, après Socrates, «qu'il ne sçait à la vérité que c'est que l'homme; et que c'est l'une des pièces du monde d'autant difficile cognoissance. » Par ceste variété et instabilité d'opinions, ils nous mènent, comme par la main, tacitement à ceste resolution de leur irrésolution. Ils font profession de ne présenter pas lousjours leur advis à visage descouvert et a|)parent ; ils l'ont caché tantost soubs des umbrages fabuleux de la poésie, tantost soubs quelque aulire masque; car nosire imper (m ion porte encores cela, que la viande crue n'est pas tousjours propre à nostre estom-\ch : il !a faull asseicher, altérer et corrom-
M Cic, (te. yta. denr.. m, 9. G.
(i ID., ibkt., ni, 9; H, M. J. V. L.
C^) Dnns le pn-mior Akibiade, pa?c 129, E. C'est Sncraie «lui, p.ir s<>s arguments, réduit Alàbiade à le dire. C.
pre : ils, font de mesme ; ils obscurcisstmt par fois leurs naïfves opinions et .jugement» et les falsifient pour s'accommoder à l'usage publicque. Ils ne veulent pas faii e profession expresse d'ignorance et derimbecilUtéde laraison humaine pour ne faire peur aux enfants: mais ils nous la descouvrent assez soubs l'apparence d'une science trouble et inconstante.
Je conseillois, en Italie, à quelqu'un qui estoit en peine de parler italien, que pourveu qu'il ne cherchast qu'à se faire entendre, sans y vouloir aultrement exceller, qu'il employast seulement les premiers mots qui luy viendroient à la bouche, latins, françois, espaignols ou gascons, et qu'en y adjoustant la terminaison italienne, il ne fauldroit jamais à rencontrer quelque idiome du païs, ou toscan, ou romain, ou vénitien, ou piemontois, ou napolitain, et de se joindre à quelqu'une de tant de formes : je dis de mesmes de la philosophie ; elle a tant de visages et de variété, et a tant dict, que touts nos songes et resveries s'y treu vent ; l'humaine fantasie ne peult riien concevoir , en bien et en mal, qui n'y soit ; nihil tam absurde dicipotest, quod non dicatur ah aliquo philosophorumK Et j'en laisse plus librement aller mes caprices au public : d'autant que bien qu'ils soient nays chez moy et sans patron, je sçais qu'ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne et ne fauldra quelqu'un de dire : « Voylà d'où il le print. » Mes mœurs sont naturelles ; je n'ay point appelé à les bastir le secours d'aulcuhe discipline; mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand l'envie m'a prins de les réciter, et que, pour les faire sortir en public un peu plus décemment, je me suis mis en debvoir de les assister et de discours et d'exemples; c'a esté merveille à moy mesme de les rencontrer, par cas d'adventure, conformes à tant d'exemples et discours philosophiques. De quel régiment estoit ma vie, je ne l'ay apprins qu'après qu'elle est exploictée et •employée : nouvelle figure, un philosophe impremedité et fortuite.
Pour revenir à nostre ame*, ce que Platon a
(t) On ne peut rien dire de si nb«iirde, qui n'ait été dit par quelque pliilo?oplic. Cic.,de Dh'inal., Il, 58.
ii) L'édition de 1588, /b*. Î28, ajoute ui: «(f-ar j'ay rhoi>:cc seul exein|4e pour le plu» couimixic à tesmoi^iKT iio«ir«' foil)I<s5eel vaiiitéj ». L'analyse suivante de la doctrine de praton est prise de la seconde partie du Ttnéè, ou simplement de Diocé?tE Lacr'E, ni, G7, J. V. L. •
ESSAIS DE MONTAIGNE
mis la raison au cerveau, Vire au cœur et la cupidité au foye, il est vraysemblable que c'a este pluslost une interprétation des mouvements de l'ame qu'une division et séparation qu'il en ayt voulu faire, comme d'un corps en plusieurs membres. Et la plus vraysemblable de leurs opinions est que c'est tousjours une ame qui, par sa faculté, ratiocine, se souvient, comprend, juge, désire et exerce toutes ses aultres opérations par divers instruments du corps; comme le nocher gouverne son navire, selon l'expérience qu'il en a, ores tendant ou laschant une chorde, ores haulsant l'antenne ou remuant l'aviron par une seule puissance conduisant divers effects: et qu'elle loge au cerveau; ce qui appert de ce que les bleceures et accidents qui touchent ceste partie offensent incontinent les facultés de l'ame : de là il n'est pas inconvénient qu'elle s'escoule parle reste du corps;
Médium non deseril iinquam Caeli Phœbus iler ; radiis lumen omnia lustrât^ ;
comme le soleil espand du ciel en hors sa lumière et ses puissances, et en remplit le ' monde :
Cetera pars anîmœ, per totiim dissita corpus, Paret, et ad numen mentis momenqiie movetur*.
Aulcuns ont dict qu'il y avoit un' ame générale, comme un grand corps duquel toutes les âmes particulières estoicnt extraictes et s'y en relournoient , se remeslant tousjours à ceste matière universeller:
neiim namqiie ire per omnes Terrasqiie, traciusque maris, cœlumque profundnrr. : Hinr pecudes, armenta, viro.s, geniis omne ferarum, Qnemque sibi tenues nasceniem arressere vilas: Siilirei hue reddi deinde, ac resoluta referri Omnia; nec morli esse locum':
d'aultrés, qu'elles ne faisoient que s'y rejoindre et r'attacher; d'auUres, qu'elles estoient pro-
(1) Le soleil ne s'ccarle jamais, dans sa course, du milieu descieux. n poiirlanl il éclaire loul de ses rayons. Clald., de sexto consul. Uonorii, v. 4U.
(2 L'aulre partie d(! l'âme, répandue par lonl le cbrpç, est soumise à l'iiiU-lIigonre, elsomeul au gré de celle puissance suprême. H;c., Ill, 144.
(.■)) Dieu remplil, disenl-ils, le ciel, la terre el l'onde, Dieu circule parloiil, et son âme féconde A lous les aiiimngx prête un souffle léger- Aucun ne doit périr, mais lous doivent changer, El., reloumanl aux cieux en globes de lumière , Vont rejoindre leur être à la masse première
ViKC, Gcorg., IV, £21, irad. de Delilic,
duictes de la substance divine ; d'aultrés, par les anges, de fou et d'air : aulcuns, de toute ancienneté; aulcuns, sur l'heure mesme du besoing ; aulcuns les font descendre du rond de la lune et y retourner ; le commun des anciens cxoyoit qu'elles sont engendrées de père en fils d'une pareille manière et production que toutes aultres choses naturelles, argumentant cela par la ressemblance des enfants aux pères ;
Instillata patris virtus tibi >;
Fortes.creantur fortibus, el bonis ' ;
et de ce qu'on veoid escouler des pères aux enfants , non seulement les marques du corps, mais encores une ressemblance d'humeurs, de complexions et inclinations de l'ame :
Denique cur acris violentia triste leonum Seminiiim sequitur? dolu' vulpibus , et fiiga cei-vis A patribus datur, et patritts pavor incitât artus?
Si non certa suo quia semine, seminioque Vis animi pariier crescil cum corpore toio ■'.'
que là dessus se fonde la justice divine, punissant aux enfants la faulte des pères ; d'autant que la contagion des vices paternels est aulcunement empreinte en l'ame des enfants et que le desreglement de leur volonté les touche* : dadvantage, que si les âmes venoicnt d'ailleurs que d'une suitte naturelle et qu'elles eussent esté quelque aultre chose hors du corps, elles auroient reCDrdation de leur estre premier, attendu les naturelles facultés qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souvenir:
Si in corpus nascentibiis insinttatur, Cur super anteactam œlatem meminisse nequimus', Necvestigia gestarum rerum ulla tenemus'^?
car, pour faire valoir la condition de nos âmes comme nous voulons, il les fault présupposer toutes .sçavantes lorsqu'elles .sont en leur simplicité et pureté naturelle : par ainsi elles eus-
(1) La vertu de ton père l a été transmise avec la vie. f2) D un père plein de valeur uail un fils courageux. IIor., Od., IV, 4. 29.
(3) Enfin, pourquoi le lion transmel-il à sa race sa férocité? pourquoi la ruse esl-elie héréditaire aux renarde ; aux cerfs, la fuite cl la timidité?... si ce n'est que l'âme ayant, commele coips, sou germ'i el ses éléments, les qualités de l'âme croissent el se développeiil en même temps que celles du corps ? Luc, m, 7 il. 740.
(4) PLUT., Pourquoi la justice divine, Q\c.,c. 19. G.
fa) Si l'âme s'in.'inue dans le C(ir[)s au moment où il n-iit, pourquoi n<' pouvons-nous nous rnpijclcr notre vie passée ? pourtiuoi ne conservons-nous aucune trace de nos ancicmies Uitipns? Luc.,lII,C7i,