‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 224 sur 402 · CHAP. XV · texte numérisé non relu

CHAP. XV

tre les hommes d'ailleurs. Il y a nation où la closture des jardins M des champs qu'on veult conserver se faicl d'un filet de coton, ei f-e treuve bien plus .seure et plus ferme que nos fossés et nos hayes : Furem signala sollicitant.. . Aperta effracturius prœleril^.

A l'adventure sert, entre aultres moyens, l'aysance, à couvrir ma maison de la violence de nos guerres civiles; la deffense attire l'entreprinse, et la desfiance l'offense. J'ai affoibly le desseing des soldats, estant à leur ex|)loict le hazard, et toute matière de gloire militaire, qui a accoustumé de leur servir de tiltre et d'excuse; ce qui est faict courageusement est tousjours faict honorablement, eu temps où la justice est morte. Je leur rends la conqueste de ma maison lascheet traistresse; elle n'est close à personne qui y hurte; il n'y a pour toute prouvision qu'un portier, d'ancien usage et cerimonie, qui ne sert pas tant à deffendre ma porte qu'à l'offrir plus décemment et gracieusement ; je n'ay ny garde ny sentinelle que celle que les astres font pour moy. Un gentilhomme a tort de faire montre d'eslre en deffense, s'il ne l'est bien à poinct. Qui est ouvert d'un costé l'est par tout; nos pères ne pensèrent pas à bastir des places frontières. Les moyens d'assaillir, je dis sans batterie et sans armée, et de surprendre nos maisons, croissent touls les jours au dessus des moyens de se garder; les esprits s'aiguisent généralement de ce costé là; l'invasion touche touts; la deffense non, que les riches. La mienne estoit forte selon le temps qu'elle feut faicte; je n'y ai rien adjousté de ce costé là, et craindrois que sa force se tournasl contre moy mesme ; joinct qu'un temps paisible requerra qu'on les de.sforlilie. 11 est dangereux de ne les pouvoir regaigner, et est difficile de s'en asseurer, car, en matière de guerres intestines, vostre valet peult estre du pariy que vous craignez ; et où la religion sert de prétexte, les parentés niesmes deviennent infiables^ avecques couverture de justice. Les finances publicques n'entretiendront pas nos garnisons domestiques; elles s'y espuiseroient; nous n'avons pas de quoy le faire sans nostre ruyne, ou, plus incommodement et

(1) Les serrures alUrcnl les voleurs; ceux qui bri-ent les portes n'entrent pa^dnus les maisons ouvertes. Ses., £pù(.68. (-2) Suspecies.

ESSAIS DE MONTAIGNE

fnjuricnspment oneoTs, snns rrlle du pouple. LVstai de ma perle nv scroil de guiTe pire. Au deinourani , Vdus y perdez vous ; vos amis mesmt'S s'amusent à accuser voslre invigilance et improvideiicp', plus qu'à vous plaindre, et rignorancft ou nonchalance aux ollicesde vostre jjrolession. Ce que lanl de maisons gardées te sont perdue-j, ou cesie cy dure, me faict 8ou.s|)eç,)nner qu'elles se sont perdues de ce qu'elles esioienL gardées; cela donne el l'envie et la raison à rassaillanl; toute garde porte visage de guerre. Qui se jeclera, si Dieu veuli, chez moy; mais tant y a que je ne l*y appelleray pas; c'esl la retraicie à me reposer des gui'rres. J'essaye de soustraire ce coing à ta tempeste public», ue, comme je fois un aultre coing en mon ame. Nostre guerre a beau changer de lormes, se multiplier et diversilier en nouveaux partis, pour moy je ne bouge. Entre tani demaison8armees,n>oy seul,quejeseaclie, eu France, dtî ma condition, ay lie purement au ciel la protection de la mienne, et n'en a y jamais oste ny vaisselle d'argent, ny tiltre. ny tapisserie. Je ne veulx ny me craindre, nv me sauver à demy . Si une pleine recognoissance a'*.quiert la faveur divine, elle me durera jusuu'au bout ; sinon, j'ay tousjours assez duré pour rendre ma durée remarquable et enregiscrable. Comment? il y a bien trente ans.

CIIAPtTnE XVI.

De la gloire.

Il y a le nom et la chose : le nom, c'est une voix qui remarque et signifie la chose; le nom, ce n'est pas une partie de la chose, ny de la substance; c'est une pièce estrangicre joincte à la chose, et hors d'elle.

Dieu, qui est en soy toute plénitude et le conïble de toute perfection, il ne peuli s'augmi-nter et accroistre au dedans; mais son nom se peult augmenter et accroistre par la bénédiction et louange que nous donnons à ses ouvrages extérieurs, laquelle louange, puisque nous ne le pouvons incorporer en luy, d'autant qu'il n'y peult avoir accession de bien, nous l'attribuons h son nom. qui est la pièce hors de luy la plus voisine ; voilà comment c'est à Dieu seul à qui gloire et honneur appartient : et il

(*'; y^iprévoyance. '

n'est rien si esloingné de raison que de nous en mettre en queste pour nous; car, estants indigents et nécessiteux au dedans, nostre essence estant imparlaicte. et ayant conlinucUemenf besoingd amélioration, c'est là àquoi nous nous debvons travailler; nous sommes touts creux et vuides; ce n'est pas de vent et de voix que nous avons à nous remplir, il nous fault de ta substance plus solide à nous reparer; un homme aiïamé seroit l)ien simple de chercher à se pou)»veoir plutost d'un beau vestement que d'un bon re[)as; ii fault courir au plus pressé. Comme disent nos ordinaires prières. Gloria in exrelsis Deo, el in terra pax fumiinihus^. Nous sommes en disette de beauté, santé, sagesse, vertu, el telles parties essentielles; les ornements externes se chercheront, après que nous aurons pourveu aux clioses nécessaires. La théologie traicte amplement et plus pertinemment ce subject, mais je n'y suis gueres versé.

Chrysippuset Diogenes^ ont esté les premiers aucteurs, et les plus fermes, du mespris de la gloire; et, entre tout s les voluptés, ils disoient qu'il n'y en avoit point de plus dangereuse, ny plus à fuyr, que celle qui nous vient de lapproliation d'auliruy. De vray, l'expérience nous en faict sentir plusieurs trahisons bien dommageables; il n'est chose qui empoisonne tant les princes que la flatterie, ny rien par où les meschants gaignent |.lus ayséement crédit autour d'eulx, ny macqiierellage si propre et si ordinaire à corrompre la cbastetedes femmes, que de les paistre et entretenir de leurs louanges 5 le premier enchaniement que I''s sirènes employent à piper Ulysses est de ceste nature :

Doçf» vers iiôiis, cloçà, ô irès lonnhie eiysso,

Et le plus grand lioiiiieur dont la Grèce fleurisses.

Ces philosophes là disoient que toute la gloire du monde ne meritoit pas qu'un homme d'entendement esiendist seulement le doigt pour l'acquérir* :

Gloria quitulalibet quid erit, si gloria lanium esi^;

(1) Gliiire a Dieu dans les cinux, cl paii aux lionunes sur la lerre. S. \xc., Ëiam/., Il, li.

(3) Cic, de finib. bon. et mal., III, IT. C.

(5) lldM., Odyssée, XII, 184. Vers que i.icÉnoîc traduit aussi, (le riiti'j-, V, 1», ainsi que Louis Uacike, Réflejc. sur ta Poésie, cliMp. VI, art. 1. J. V. L.

(-i)Cic., de Fin., III, 17. C.

i.'i) Que sera la plus grande gloire, ^ elle u'est que Ue la gloire? jlv-, Sal. 7, v. 81.

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