LIVRE II, CHAP. X\ I
je dis pour pIIp spule, far file tire souvent à sa suiite plusieurs commodiiés, pour lesquelles elle se peult rendre désirable; elle nous accjuiert de la bien\ ueillance ; elle nous rend moins exposés aux injures el offenses d'àullruy, et choses semblables. CVsloii aussi des principaulx dogmes d'Epieurus; ear ce précepte de sa secte: Cache TA VIE, qui deffend aux hommes de s'empescher des ejjarges et negociaiions public(|ues, présuppose aussi nécessairement qu'on mesprise la gloire, qui est une approbation que le monde faicl des actions que nous mettons en évidence'. Celuy qui nous ordonne de nous cacher et de n'avoir soing que de nous, et qui ne veuli pas que noussojons connus d'auliruy, il veult encores moins que n lUs en soyons honnorés et glorifiés; aussi conseille il à Idomeneus de ne régler auicunement ses actions par Topinion ou réputation commune, si ce n'est pour éviter les aultres incommodités accidentales que le mespris des hommes luy pourroit apporter.
Ces discours là sont infiniment vrays, à mon advis, et raisonnables : mais nous sommes, je ne sçais comment, doubles en nous mesmes, qui faict que ce que nous croyons nous ne le croyons pas, et ne noas pouvons deslaire de ce que nous condamnon?. Veoyons les dernières paroles d'Epicurus, et qu'il dict en mourant : elles sont grandes, et dignes d'un tel philosophe; mais si ont elles quelque marcjue de la recommendation de son nom. et de ceste humeur qu'il avoii descriée par ses préceptes. Voicy une lettre ^ qu'il dicta un peu avant son dernier soupir :
EPICUP.US A IIERMACHUS, salut.
«Cependant quejepassois l'heureux, et celuy là mesme le dernier jour de ma vie , j'escrivois cecy,accompaigné toutesfoisde telle douleur en la vessie et aux intestins qu'il ne peult rien estreadjousté à sa grandeur : mais elle estoit compensée par le plaisir qu'apportoit à mon ame la
(I) Voyez le trailé de Plularque : Si ce mot commun : Cache la vie, est bien dit.
(a) Traduiie Odèloraenl du lalin de Cic, de Finib., n. 30. Daus Dioc. I.AERCF., X, a, celle leure est adressée à Idoniénée, autre disciple du philosophe. Le uoin d'Hermachns est souvent réfieté par Oiogène Laërce dans le testament d'Épicure. Oq le trouve encore dan-i Cicéron, de Finib., II, 31^ .4farfc/r».,n, 30. Mais Villoi>oiij^nrcdo<. r^EC., loin. II, p. 139) etViscoiiti(/coH03ra/)/i.gi'.,loin. I, p. ïlGJonl prouvé, daprès les tnuuiuucuti aucieus, et surtout d'après les papyrus d'Ilerculanum, qu'il vaul mieux lire Uermarctnu i. V. !..
souvenance de me« Inventions et de mes ditcours. Or toy, comme requiert l'alTection que tu as eu dès ion enfance envt^rs moy et la jibilosophie, embrasse la protection des enlanis de Metrodorus. »
Voilà .sa leilre. Et ce qui me faict intêrj roter que ce plaisir, qu'il dict sentir en .son ame de ses inventions, regarde auicunement la réputation qu'il en esperoit acquérir après sa mort, c'est l'ordonnance de son testament , par lequel il veult que • Amynomacl us el Timocraves, ses héritiers, fournissent pour la célébrai ion de son jour natal, touts les mois de janvier, les frais que Hcnnachus ordonneroit, et aussi pour la despense qui se feroit le vingtième jour de chaque lune, au traictement des philosophes ses familiers, qui s'assemblcroiem à Thon eur de la mémoire de luy et de Metrodoius'. »
Carneades a esté chef de ro|)iiiion contraire; et a maintenu tpie la gloire estoit pour elle mesme désirable^ : tout ainsi que nous embra.ssons nos posthumes poureulx mesmes, n'en ayant aulcune cojinoissance ni jouissance. Ccsie opinion n'a pasfailly d'estre |)lus commurement suyvie, comme .sont volontiers celles qui s'accommodent le plus à nos inclinations. Arisioie luy donne le premier reng entre les bitns externes: Evite, comme deux extrêmes vicieux, l'immoderalion et à la rechercher et à la fuN r^. Je crois que si nous avions les livresque Cicpro avoit escripts sur ce subjcct , il nous en conteroit de belles ^ car cest homme la l'eut si forcené de ceste passion ((\ie, s'il eust osé , il leust, ce crois je, volontiers tumbeen l'excès où lum berent d aultres, que la vertu mcsme n'esloit désirable que pour l'honneur qui se lenoit tousjours à sa suitte :
Paulum sepullœ dlstat inertiœ Cela ta virius * ;
; qui est un' opinion si faulse que je suis dospit qu'elle ait jamais peu entrer en l'entendement
(1) Cic, de Finib., n, 31. G.
(2) C'est nuK sloiciens*que CicùO!f libid.,in, Vf) atlrilM» celle doctrine; mais il ajoute qu'ils ne l'ont adiui-e que iKirc* qu'ils n'ont pu répondre à Carnéade. Montaigne avait donc le droit de fatlribuer à Carnéade lui-ménic, el Co^le n'avait pas ici d'erreur à relever. J. V. L.
(3) AxisT., Morale a Sicowaque, H, 7, etc. J. V. L.
U, La vertu cactiée diflere i>eu de l'obscure obiveté. f Ion.,' 0(i.,IV, 9, 29.
ESSAIS DE MONTAIGNE
d'homme qui eust cest honneur de porter le nom de philosophe.
Si cela estdit vray, il ne fauldroit estre vertueux qu'en public; et les opérations de l'ame, où. est le vray siège de la vertu, nous n'aurions que faire de les tenir en règle et en ordre, sinon autant qu'elles dcbvroient venir à la cognoissance d'aultruy. N'y va il doncques que de faillir finement et subtilement! «Si tu sçais, dict Carneades * , un serpent caché ea ce lieu auquel, sans y penser, se va seoir celuy de la mortduquel tu espères proufit, tu foys meschamment si tu ne l'en advertis ; et d'autant plus que ton action nedoibt estre cogneue que de toy.» Si nous ne prenons de nous mesmes la loi de bien faire, si l'impunité nous est justice ; à combien de sortes de meschancetés avons nous touts les jours à nous abandonner? Ce que Sext. Peduceus feit, de rendre fidèlement cela que C. Plotius avoit commis à sa seule science, de ses richesses 2,et ce que j'en ai faict souvent de mesme , je ne le treuve pas tant louable, comme je trouverois exsecrable que nous y eussions failly: et treuve bon et utile àramentevoirennosjours l'exemple de P. Sextilius Rufus , que Cicero^ accuse pour avoir recueilly une hérédité contre sa conscience, non seulement, non contre les loix, mais par les loix mesmes; et M. Crassus, et Q. Hortensius*, lesquels, à cause de leur auctoritéet puissance ayant esté, pour certaines quo;ités, appelés par un estrangier à la succession d'un testament fauls, à fin que, par ce moyen, ily establist sa part, se contentèrent de n'estre participants de la faulseté, et ne refusèrent d'en retirer du fruict; assez couverts, s'ils se tenoient à l'abry des accusateurs, et des tesmoings, et des loix : Meminerinl Deum se habere lestem, id est (ut ego arbitror) mentem suam'''.
La vertu est chose bien vaine et frivole, si elle tire sa recommendation de la gloire : pour
(1) Si scieris, inquit Carneades, aspidem occulte lalereuspiam, et velk aliquein imprudentem super eam assidere, cujus mors tibi emolumentuin factura sit ; improbe feccris nisi monueris ne aisideat ; sed imputie tamen : scisse enim le quis coarguere possil ? Cic, de Finib., II, 18.
(2» Cic, de Finih., Il, 18. C.
(5) ID., ibid., n, 17. C
(4) lD.,de Offic.,m, 18. C.
(5) Il faut se souvenir qu'on a DiPu pour témoin ; et ce témoin, à mon avis, c'est noire propre conscience. Cic, de O/Jîc, ni, 10.
néant entreprendrions nous de luy faire tenir son reng à part et la desjoindrions de la fortune; car qu'est il plus fortuite que la réputation? Profeclo forluna in omni re dominatur : ea res cunctas ex libidine magis quam ex vero célébrât, obscuratque ^ . De faire que les actions soient cogneues etveues, c'est le pur ouvrage de la fortune ; c'est le sort qui nous applique la gloire selon sa témérité. Je l'ay veue fort souvent marcher avant le mérite, et souvent oultrepasser le mérite d'une longue mesure. Celuy qui premier s'advisa de la ressemblance de l'umbre à la gloire feit mieulx qu'il ne vouloit : ce sont choses excellemment vaines: elle va aussi quelquesfois devant son corps et quelquesfois l'excède de beaucoup en longueur. Ceulx qui apprennent à la noblesse de ne chercher en la vaillance que l'honneur, quasi non sit honestum quod nobililatum non sit- : que gaignent ils par là, que de les instruire de ne se bazarder jamais, si on ne les veoid, et de pren^ drebien garde s'il y a des tesmoings qui puissent rapporter nouvelles de leur valeur : là, où il se présente mille occasions de bien faire sans qu'on puisse en estre remarqué? Combien de bellesaci ions particulières s'ensepvel issent dans la foule d'une bataille? quiconque s'amuse à contrerooller aultruy pendant une telle meslée, il n'y est gueres embesongné et produict contre soy mesme le tesmoignage qu'il rend des desportements de ses compaignons. Vera et sapiens animi magnitudo, honestum illud, quod maximenalura sequitur, in factis posilum, non in gloria, judicat ^.
Toute la gloire que je prétends de ma vie, c'est de l'avoir vescue tranquille: tranquille, non selon Metrodorus, ou Arcesilaus, ou Aristippus, mais selon moy. Puisque la philosophie n'a sceu trouver aulcune voye pour la trajiquillité, qui feust bonne en commun, que chascun la cherche en son particulier.
A qui doibvent César et Alexandre ceste grandeur infinie de leur renommée, qu'à la fortune ?
(1) Cerlainement l'empire de la fortune s'étend sur tout : elle rend les uns célèbres, et laisse les autres obscurs, moins selon leur mérite que selon son caprice. Sall., Bell., Caliliii., c. 8.
(2) Comme si une action n'était vertueuse que lorsqu'elle a été célèbre. Cic, de Offic, I, 4.
(3) C'est dans les aclioiis vertueuses, et non dans la gloire, qu'une âme véritablement grande place Tlionneur, qui est le principal but de notre nature. Cic, de Offic., I, 19.