‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 226 sur 402 · LIVRE H, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAP. XVI

combien d'hommes a elle esieincts sur le cominencemeni de leur progrès desquels nous n'avons aulcune cogioissance, qui y apportoient mesme courage que le leur, si le malheur de leur sort ne les eust arrestés tout court sur la naissance mesme de leurs entreprinses? Au travers de tant et si extrêmes dangiers, il ne me souvient point avoir leu que Cœsarayt esté jamais blecé : mille sont morts de moindre périls que le moindre de ceulx qu'il franchit. Infinies belles actions se doibvent perdre sans tesmoignage avant qu'il en vienne une à proufil: on n'est pas tousjours sur le hault d'une brèche ou à la teste d'une armée, à la veue de son gênerai comme sur un eschaffaud -, on est surprins entre la baye et le fossé ; il fault tenter fortune contre un poulailler; il fault dénicher quatre cheslifs harquebusiers d'une grange; il fault seul s'escarter de la troupe et entreprendre seul, selon la nécessité qui s'offre. El si on prend garde, on trouvera, à mon advis, qu'il advient par expérience que les moins esclatantes occasions sont les plus dangereuses; et qu'aux guerres qui se sont passées de nostre temps il s'est perdu plus de gents de bien aux occasions legieres et peu importantes et à la contestation de quelque bicoque qu'es lieux dignes et honnorables.

Qui tient sa mort pour mal employée, si ce n'est en occasion signalée, au lieu d'illustrer sa mort il obscurcit volontiers sa vie, laissant eschapper ce pendant plusieurs justes occasions de se bazarder; et toutes les justes sont illustres assez, sa conscience les trompettant suffisamment à chascun: Gloria nostra est leslimonium conscientiœ nostrœ^. Qui n'est homme de bien que parce qu'on le sçaura et parce qu'on l'en estimera mieulx après l'avoir sceu; qui ne veult bien faire qu'en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy là n'est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de service.

Credo che'l resta di quel verno, cose Facesie degne di tenerne conlo ; Ua fur sin da Quel tempo si nascose , Che non è colpa mia s'or non le conlo : Perché Orlando a far l'opre virtuose Più ch'a narrarle poi, sempre era pronto yi mai fu alcimo de'suoi falti espresso. Se non quando ebbe i testimom oppressa

(f) Sotre gloire, c'est le témoignage de notre consciedce. S. PauL Épirf. adCorinth., n, 1, lî.

fi Je croU quo, le re^te de cet hiver, Roland fit des choses

Il fault aller à la guerre pour son debvoir et en attendre ceste recompense qui ne peuli faillira toutes belles actions pour occultes qu'elles soyent, non pas mesme aux vertueuses pensées; c'est le contentement qu'une conscience bien réglée receoit en soy de bien faire. Il fault estre vaillant pour soy mesnie et pour l'advantage que c'est d'avoir son courage logé en une assiette ferme et asseurée contre lesassaults de la fortune:

yirlus, repulsœ nucia tordldœ, Jnlaminalis fulget honoribus;

Tiec sumtt, aut ponil secures

Àrbilrio popularis aurœ'.

Ce n'est pas pour la montre que nostre ame doibt jouer son roolle, c'est chez nous, au dedans, où nuls yeulx ne donnent que les nostres : là elle nous couvre de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme; elle nous asseure là de la perte de nos enfants, de nos amis et de nos fortunes; et quand l'opportunité s' y présente, elle nous conduict aussi aux hazards de la guerre, non emolumenlo aliqiio, sed ipsius honestatis décore-. Ce proufit est bien plus grand et bien plus digne d'estre souhaité et espéré que l'honneur et la gloire, qui n'est aultre chose qu'un favorable jugement qu'on faict de nous.

II fault trier de toute une nation une douzaine d'hommes pour juger d'un arpent de terre : et le jugement de nos inclinations et de nos actions, la plus difficile matière et la plus importantequi soit, nous le remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mère d'ignorance, d'injustice et d'inconstance. Est ce raison de faire despendre la vie d'un sage du jugement des fols? An quidquam stultius, quam, quos singulos conlemnas, eos aliquid pu lare esse universos^? Quiconque vise à leur plaire,

très dignes de sa mémoire; mais jusqu'ici elles ont éie si secrètes que ce n'est pas ma faute si je ne les raconte point ; car Roland a toujours été plus prompt à faire de t)clles actions qu'à les publier; et jamais ses exploits n'ont été divulgués que lorsqu'il en a eu des témoins. Akioste, Orlando, cant. xi, stanz. 8i.

tlj La véritable vertu brille d'un édat que rien ne peut ternir ; elle ne connaît point les refus honteux ; elle ne prend pas, elle ne quitte pas les faisceaux au gré d'un peuple volage. HOR., Od., m. 2, 17.

(2) Non pour notre intérêt personnnel, mais pour rhonoeu r alUdié & la vertu. Cic, de Finit), 1, 10.

(3) Quoi de plus insensé, que d'estimer réunis ceux que Foo méprise chacun à part? Cic, Tusc. quœst., T,36.

ESSAIS DE MONTAIGNE

il n'a jamais faict ; c'est une butte qui n'a ny forme ny prinsi» : Nil tirn inœslimabile est, quam animi malliludinis^. Demetrius - disoit plaisamment delà voix du peuple qu'il ne laisoit non plus do recepie de celle qui luy sorloit par en hault que de celle qui luy sorloit par en bas: celuv là dict encores plus; Ego hvcjudico, si guiindo turpe non sit, tamen non esse non turpe. quum id a muUitudine laudetur~\ Null' art, nulle soupplesse d'esprit pourroit conduire nos pas à la suitte d'un guide si desvoyé et si desrej^lé : en ceste conlusion venteuse de bruits, de rapports et opinions vulgaires qui nous poulsint, il ne se peult establir aulcune route qui vaille. Ne nous proposons point une fin si flottante et volage; allons constamment après l<i raison : que l'ypprobation publicque nous suyvc par là si elle veult; et, comme elle despcnd toute de la fortune, nous n'avons point loy de l'espérer j)lustost par aullre voye que par celle là. Quand, pour sa droicture, je ne swyvrois ledroict chemin, je le suyvrois pour avoir trouvé, par expérience, qu'au bout du compte c'est communemrnt le plus heureux et le plus utile: Dédit hoc providcnlia hominibus munus, ut honesla magisjuvarcnt^. Le marinier ancien disoit ainsi à Neptune en une grande tempeste : « 0 dieu, tu me sauveras si tu veub ; si lu veulx, tu me perdras: mais si tiendray je tousjours droict mon timon s. » J'ay veu de

(1) Rien de mo'ns n|)préoial)le que les jugements de la multitude. Tit. I.iv., XXXI, 54. — Le sens et rorigine de celle cllatioM avaient ecliajipé à Co~le vl aux autres éditeurs. J.V. L.

'2) C'était un pliilosoplie cynique, fameux à Rome sous le règne de Néron. Séncque, qui eu parle comme d'un liomme comparalfte aux plus grands pliilosoplies de ranliquilé(de Benef., VII, 1, 8, 9, etc.), nous a conservé te mol que .Montaigne lui donne ici. o Kle<ja>itir, dil-il, Veweirius nosler solel direre, eo'cm locn xibi esse voces iniperilnrinii qiio rentre reddilns crepitiis : Quid evim , ùiqiiii , mea referl sursum isli, an deor.wm .çoxcu?» Sén., Eplsi. 91. G.

(5' i;i moi, liiei! qu'une cliose ne soil pas honteuse en ellemême, je dis cependant qu'elle .«iemljlc Tétre si elle est louée par la niuliilude C\c., de F inib.. II. 15.

(4) C'est un liienfail de la providence des dieux que les choses lionnéles sont aussi les plus utiles. Quintil., InsC. oral., I, 12.

i5; Montaigne, se plaît ici à paraphraser ces paroles ae Scnèque: » Qui Irw pntuil dicere, Neptune, nunquam liane na- Veni, nisi rectam, arli sallsfecU. « Ep'sl. 83. Ces mots d(!veiius proverhes, ôfOiv -av vxjv, se Irouvenl aussi dans un ancien écrivain riié |)ar Siot)ée, Senn. 100; dans une leliredeCicéron à Qtinlu-i -S'iu frère, l, 2, et dans un discours [Oral. lUiod.) du rhéteur .\rislide. J. V. I..

mon temps mill' hommes soupples,mestis, am bigus et que nul ne doubloit plus prudents mondains que moy, se perdre où je me suis sauvé :

Ilisi successu passe carere dolos*.

Paul Emile, allant en sa glorieuse expédition de Macédoine, adverlit surtout le peuple à Rome « de contenir leur langue de ses actions pendant son absence^. » Que la licence des jugemcnls est un grand dostourbier^ aux grandes allaires! d'autant que chascun n'a pas la fermeté de Fabius à l'encontre des voix communes contraires et injurieuses , qui aima miculx laisser démembrer son auctorité aux vaines fantasies des hommes que faire moins bien sa charge avecques favorable réputation et populaire consentement.

Il y a je ne sçais quelle doulceur naturelle à se sentir louer ; mais nous luy prestons trop de beaucoup :

Laiidari hattd meltiam, neqtte euim mihi cornea fibra est, Sed recii /inemiiue, exlrernumqne esserecuso, Euge luum, ei belle *.

Je ne me soulcie pas tant quel je sois chez aultruy comme je me soulcie quel je sois en moy mesme : je veulx estre riche par moy, non par emprunt^. Les estrangiers ne veoyent que les événements et apparences externes ; chascun peult faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d'elfroy : ils ne veoyent pas mon cœur, ils ne veoyent que mes contenances. On a raison de descrier l'hypocrisie qui se treuve en la guerre : car qu'est il plus aysé à un homme pratique que de gauchir aux dangicrs et de contrefaire le mauvais ayant le cœur plein de mollesse? Il y a tant de moyens d'éviter les occasions de se bazarder en particulier que nous aurons trompé mille fois le monde avant que de nous engager à un

(Ij J'ai ri de voir que la ruse pouvait échouer. Ov., Uérod. 1, 18. Il y a dans l'original, Flebam successu, etc. C.

(2) C'est à la fin de la harangue que Tile Live lui prête, XUV, 22. C.

(S) Trouble, obstacle, empêchement.

(4) Je ne hais pas d être loué, car je ne suis pas de pierre; mais jamais un Que cela est beau .' ne me paraîtra le terme et le l)ul qu'on doive proposer à ta vertu. Peiise, Sal.,\, 47.

(5) Édition de 1588, fol. 207. «Je veulx cslre rictie de mes propres rictiesses, non des rictiesses empruntées. » On voil que Montaigne a rendu la phrase plus concise et plus vive. Mille autres passages encore prouvent qu'il corrigeait sans ces.v, J. V. I..

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