CHAP. \VII
! à produire en public; c'est l'irrésolution : de- I fault tns incommode à la négociation des af- I faires du monde. Je ne sçais pas prendre party t*s entreprinses doubleuses :
.\e si, ne no, nel cor mi suona iuiet a ' .
je sais bien soustenir une opinion, mais non pas la choisir. Parce qu'es choses humaines, à quelque bande qu'on penche, il se présente force apparences qui nous y confirmt'nt (et le philosophe Chrysippus disoit- qu'il ne vouloit apprendre, de Zenon et Cleanthes ses maistres, que les dogmes simplement; car quant aux preuves et raisons qu'il en fourniroit assez de luy mesme), de quelque costé que je me tourne, je me fournis tousjours assez de cause et de vraysemblance pour m'y maintenir: ainsi j'arreste chez moy le doubte et la liberté de choisir jusqu'à ce que l'occasion me presse; et lors, à confesser la vérité, je jecte le plus souvent la plume au vent, comme on dict, et m'abandonne à la mercy de la fortune ; une bien legiere inclination et circonstance m'emporte;
Dvmin dubio esl atûmus, paulo momento hue alque lUuc impellitur '.
L'incertitude de mon jugement est si egualement balancée en la pluspari des occurrences, que je compromettrois volontiers à la décision du sort et des dés ; et remarque, avecques grande considération de nostro foiblesse humaine, les exemples que l'histoire divine mesme nous a laissés de cest usage de remettre à la fortune et au hazard la détermination des eslectionsès choses doubteuses : Sors ceeidil super Afathiam*. La raison humaine est un glaive double et dangereux; et en la main mesme de Socrates, son plus intime et plus familier amy , voyez à quant de bouts c'est un baston^! Ainsi, je ne suys propre qu'à suy vre et me laisse ayséement emporter à la foule : je ne me fie pas assez en mes forces pour entreprendre de commander ny guider; je suis bien ayse de trouver mes pas tracés par les aultres. S'il fault courre le hazard
(I) Le cœur ne me dit ni oui, ni non. Petrarca, p. 208, édition de Gabr. Giolilo , Venise, 1557. (31 DioG Laekce, VII, 179. G.
(3) Lors<iue re<prit esl d m* le doute, le moindre poids le fait |)enclier de l'un ou de l'auire côté, téresce, Andr., ad. I, se. 6, V. 32.
(4) lei sort tomba sur Mathias. Acl. Apost. , 1 , 96. 'Jf, Combien. G.
ESSAIS DE MONTAIGNE
d'un chois incertain, j'aime mieulx que ce soit soubs tel qui s'asseure plus de ses opinions et les espouse plus que je ne foys les miennes ausquelles je treuve le fondement et le plant glissant.
Et si ne suis pas trop facile pourtant au change; d'autant que j'apperceois aux opinions contraires une pareille foiblesse: ipsa consuetudo assenliendi periculosa esse videtur, et lubrica^; notamment aux affaires politiques, il y a un beau champ ouvert au bransle et à îa contestation :
Jusla pari premitur veluti quiim pondère libra Prona, nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa *.
Les discours de Machiavel, pour exemple, estoient assez solides pour le suhject ; si y a il eu grand' aysance à les combattre, et ceulx qui l'ont faict n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs: il s'y trouveroil tousjours, à un tel argument, de quoy fournir res|)onses, dupliques, répliques, tripliques, quadrupliques, et cesle inlinie contexture de débats que nostre chicane a alongée tant qu'elle a peu en faveur des procès ;
Cœdimur, et toiidem plagis consutnimus hoslem^ ;
les raisons n'y ayant gueres aultre fondement que l'expérience, et la diversité des événements humains nous présentant infinis exemples à touies sortes de formes. Un sçavant personnage de nostre temps diel qu'en nos almanacs, où ils disent chauld qui voudra dire froid, et au lieu de sec humide, et meilre tousjours le rebours de ce qu'ils prognostiquent , s'il debvoit entrer en gageure de l'événement de Tun ou Taulire, qu'il ne se soulcieroit pas quel party il prinsl ; sauf es choses oîi il n'y |)eull escheoir incertitude , comme de promettie à ISoël des chaleurs extrêmes et à la Sainct Jean des rigueurs de l'hiver : j'en pense de mesme de ces discours politiques; àquelqui' roollequ on vous mette, vous avez aussi beau jeu que vostre compaigr.on, pourvu que vous ne veniez à chocquer les principes trop grossiers et appa-
(1) L'hal>ilude même de donner son assentiment paraît entraîner l)ien des erreurs et des dangers. Cic. . Acad. , II, 2t.
i2) Ainsi, lorsque les l)as^iins de la balanresonl cliargés d'un |Mii<ls égal, elle ne penche ni ne s'élève d'aucun côté. TiBii.L. , IV , 41.
'5) L'ennemi nous bal , et nous le baUons à notre tour. Hor., llpisi., 11,2,97.
rents : et pourtant, selon mon humeur, es affaires publifques, il n'est aulcun si mauvais train, pourveu qu'il aye de l'aageet de la constance, qui ne vaille mieulx que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement; de nos loix et usances, il y en a plusieurs harbjires et monstrueuses: toutesfois, pour la difficuhé de nous mettre en meilleur estât et le dangicr de ce crouUement, si je pouvois planter une cheville à no.stre roue et Tarresltr en ce poincl, je le ferois de bon cœur :
Kunquam ndeo fœdis, adeoqve pitdendis Vlimur exemplis , ut non pejora supersint '.
Le pis que je treuve en nostre estât, c'est l'instahiUté; et que nos loix, non plus que nos veslements, ne peuvent prendre aulcune forme arrestée. Il est bien a\ se d'accuser d'imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines; il est bien aysé d'engendrer à un peuple le me.<;pris de ses anciennes observances; jamais homme n'entreprint cela qui n'en veinst à bout : mais d'y restablir un meilleur estât en la place de celuy qu'on a ruyné, à cecy plusieurs se sont morfondus de ceulx qui l'av oient enlreprins. Je foys peu de part à ma prudence de ma conduicte; je me laisse volontiers mener à l'ordre publicque du monde. Heureux peui)le qui faict ce qu'on commande mieulx que ceulx qui commandent, sans se tormenter des causes; qui se laisse mollement rouler après le roulement céleste! L'ohcïssance n'est jamais jiuieny tranquille en celuy qui raisonne et qui plaide.
Somme, pour revenir à moy,ce seul par oià je m'estime quelque chose, c'est ce en quoy jamais homme ne s'estima défaillant: ma recommendation est vulgaire, communeet populaire; car qui a jamais cuidé avoir faulte de sens? ce seroit une proposition qui impliqueroit en .soy de la contradiction : c'est une maladie qui n'est jamais oij elle se veoid ; elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant le premier rayon de la veue du patient perce et dissipe, comme le regard du soleil un brouillas opaque : s'accuser, ce seroit s'excuser en ce subject là; et se condamner, ce seroii s'absouidre. Il ne feut jamais crocheteur ny femmelette qui ne pensast
(11 Citez l'action la plus honteuse, la plus infâme; il en est de pires encore. Ji\.,V!II, 183.