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LIVRE ÏII, CHAP. V

glés? Nous prononcpons hartliiuent , tuer, deS' robber, trahir • ; et cela, nous n'oserions qu'entre les dents. Est ceàdire que moins nous en exhalons en parole, d'autant nous avons loy d'en grossir la pensée? car il est bon qde les mots qui sont le moins en usage, moins escripts, et mioalx teus , sont les mieux sceus et plus généralement cogneus; nul aage, nulles mœurs lignorent non plus que le pain : ils s'impriment en chascun, sans estre exprimés, et sans voix et sans figure ; et le sexe qui le faict le plus a charge de le taire le plus. 11 est bon aussi, que c'est une action que nous avons mis en la franchise du silence, d'où c'est crime de l'arracher, non pas mesme pour l'accuser et juger; ny n'osons la fouetter, qu'en périphrase et peincture. Grand' faveur à un criminel d'estre si exsecrable que la justice estime injuste de le toucher et de le veoir , libre et sauvé par le bénéfice de l'aigreur de sa condamnation. N'en va il pas comme en matière de livres, qui se rendent d'autant plus venaulx et publicques de ce qu'ils sont supprimés? Je m'en voys, pour moy, prendre au mot l'advis d'Aristoie, qui dict^ « l'estre honteux , servir d'ornement à la jeunesse; mais de reproche à la vieillesse. » Ces vers se preschent en l'eschole ancienne ; eschole à laquelle je me tiens bien plus qu'à la moderne : ses vertus me semblent plus grandes, ses vices moindres :

Ceuix qui par trop fayaDt Venus estrirent. Paillent autant que ceulx qui trop la suyvent 5.

Tu, dea, tu rerum naturam sola gubemas, yec sine te quidquam dias in luminis oras Exoriiur, neque fit lœtum, nec amabile quidquam *.

Je ne sçais qui a peu malmesler^Pallas et les Muses avecques Venus, et les refi-oidir envers l'Amour; mais je ne veois aulcunes deités qui s'adviennent mieulx ny qui s'eniredoibvent plus. Qui estera aux Muses les- imaginations

(1) Nos caaem ridicule : si dicimus, Ilte patrem stranguta- Vtt, honorem non prœfamur, etc. Cic, Episl.fam., IX, S. Voy. toute /;ette lettre à Pétus, où Cicéron a expose, sur la liberté du langage, les principes des stoïciens. }. V. L.

(i) Morale a Sicomaque, IV, 9, p. 8t de l'édit. de M. Coray, il*4i.J.V. L.

(3) Vers de la traduction d'Amyot, dans le traité de Plct., Qu'il faut qi^un philosophe converse avec les princes, c.5. C.

(4) O Vénus ; toi seule tu gouvernes la nature ; sans toi, rien ne s'élève aux rivages célestes du jour; sans toi, rien n'est charmant, rien n'est aimable. Li'cr., I, 22.

(5) Broudler. C.

amoureuses leur desrobbera le plus bel entretien qu'elles ayent et la plus noble matière de leur ouvrage, et qui fera perdre à l'Amour la communication et service de la poésie l'affoiblira de ses meilleures armes : par ainsin on charge le dieu d'accointance et de bienvueillance, et les déesses protectrices d'humanité et de justice, du vice d'ingratitude et de mesco gnoissance. Je ne suis pas de si longtemps cassé de Testât et suitte de ce dieu que je n'aye la mémoire informée de ses forces et valeurs;

Agnotco veieris vestigia fïatnmœ • ;

il y a encores quelque demeurant d'esmotion et chaleur après la fiebvre :

fiec mihi deficiat calor hic, hiemantibus amtis * !

Tout asseiché que je suis et appesanty, je sens encores quelques tiedes restes de ceste ardeur passée:

Quai r alto Egeo perche Aquilone o Jfoto Cessi, che tuito prima il volse e scosse. Non s'accheia egli perd ; ma 'l suono e 'l moto Ritien delV onde anco agitate e grosse^ :

mais, de ce que je m'y entends, les forces et valeur de ce dieu se treuvent plus vifves et plus animées en la peincture de ta poésie qu'en leur propre essence ,

Et versus digitos habet^z

elle représente je ne sçais quel air plus amoureux que l'Amour mesme. Venus n'est pas si belle toute nue, et vifve, et haletante, comme elle est icy chez Virgile :

ùixerat ; et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctantem amplexu molli fovet. llle repente Accepit solitam flammam; noiusque medullas Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit : •Son secus atque olim tonitni quum rupia corusco Ignea rima micaus percurrit lumiiie limbos,

Ea verba locutus,

Opiatos dédit amplexus ; placidumque petivit Conjugis infusus gremio per membra soporem^.

(1) Du ieu dont j'ai brûlé je reconnais la trace.

ViRG.. Êneide, IV, 25.

(2) Heureux si, dans fhiver de mes ans, ce reste de chaleur ne m'abandonne pas ; — Ce vers parait être d'un moderne.

(3) Ainsi la mer Egée, bouleversée par le Xolus oul'.Aquilon ne s'apaise pas après la tempête; longtemps irritée, elle s'agite en murmure encore. Torq. Tasso, Cens. Ubertaa, c. \n, st. 63.

(4) Le vers sait chatouiller. Jirv.,vi, 196.

(5) Elle dit; et, comme il balance, la déesse passe autour d loi ses bras blancs comme la neige, et le récbauflè d'un doox

Ce qije j'y trenve a con?>iderer, c'est qu'il la | peint qn peu bien esmcqe pour une Venus n^firitâle*; ça ce 3age niarché, les appétits ne §e treuvent pas si folastres ; ils sont sombres et plus mousses. L'amour hait qu'on se tienne par ailleurs que par luy, et §e mesje Iftschemept aux accointances qui sont dressées et entretenues SQus aultre tiltre, comme est le mariage ; l'alliance, les moyens, y poisent par raison^, autant ou plus que les grâces et la beauté. Qn ne se marie pas pour soy, quoy qu'on die; on se marie autant, ou plus, pour sa postérité , pour sa famille; l'usage et l'interest du mariage touche nostre race bien loing pardelà nous : pourtant me plaist ceste façon, qu'on le conduise plustost par main tierce que par les propres, et par le sens d'aultruy que par le sien : tout cecy, combien à l'oppositedes conventions amoureuses? Aussi est ce une espèce d'inceste d'aller employer, à ce parentage vénérable et sacré, les efforts et les extravagances de la licence amoureuse, comnie il me seuîble avoir dict ailleurs^: il fault, dict Aristote, toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu'en la chatouillant trop lascifvement le plaisir ne la face sortir hors des gonds de raison . Ce qu'il dict pour la conscienci?, les metiecins le disent pour la santé : « Qu'un plaisir excessivement chauld, voluptueux et assidu, altère la semence et empesche la conception ; » disent d'aultre part: « Qu'à une congression languissante, comme celle là est de sa nature, pour la remplir d'une juste et fertile chaleur, il s'y fault présenter rarement et à notables intervalles ,»

embrassemenl. Aussitôt Vnlcain sent renaître son ardeur accoutumée; un feu qu'il connaît le pénètre et court jusque dans la moelle do sei os. Ainsi un éclair brille dans la nuée fendue par le tonnerre, et parcourt de ses rubans de fou les nuages épars dans la région de l'air... Enfin, il donne à son épouse les embrassements qu'elle attend, et couché sur son sein, il s'abandonne tout entier aux charmes d*un paisible sommeil. ViRC, Én^dc, vin, 387, 392. (Traduction de Bernardin <ie Saint-Pierre, Préambule de l'Arcadie. )

(1) « Mais pour affaiblir ce que ce tableau a de licencieux et de contraire aux mœurs conjugales, le sage Virgile oppose immédiatement après à la déesse de la volupté qui demande 4 son mari des armes pour son fils naturel, une mère de famille chaste el pauvre, occupée des arts de Minerve pour élever ses petit» cnfanis ; et il applii^ue cette image louchante aux mêmes heures de la nuit, pour présenter un nouveau contraste (jes djfférents usages que fait du .même temps le vice et la vertu. » ft>t>..4ARDin DE Saint-Pierre, ibid.

'^} Doivenl y entrer en compte. G,

:s) Liv. I, c. 89, t. H, p. 44,

Quo rapiat siliens Yenerem, iriterimque recondat ^,

Je ne vèois point de mariages qui faillent plustost et se troublent que ceulx qui s'acheminent par la beauté et désirs amoureux : il y : fault des' fondements plus solides et plus con- | stants, et y marcher d'aguet a , ceste bouillante j alaigresse n'y vault rien 3.

Ceulx qui pensent faire honneur au mariage pour y joindre l'amour font, ce me semble, de mesme ceulx qui, pour faire faveur à la vertu, tiennent que ta noblesse n'est aulire chose que vertu. Ce sont choses qui ont quelque cousinage; mais il y a beaucoup de diversité: on n'a que faire de troubler leurs noms et leurs tiltres; on fait tort à l'une ou à l' aultre de les confondre. La noblesse est une belle qualité, et introduicte avec raison ; mais d'autant que c'est une qualité despendant d'aultruy, et qui peult tumber en un homme vicieux et de néant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu: c'est une vertu, si ce l'est, artificielle et visible ; despendant du temps et de la fop^ tune; diverse en forme, selon les contrées; vi- * vante, et mortelle ; sans naissance, non plus que la rivière du Nil; généalogique et commune; de suite et de similitude; tirée par conséquence et conséquence bien foible. La science, la iorce, la bonté, la beauté, la richesse, toutes aultres qualités, tumbent en communication et en coinrmerce ; ceste cy se consomme eu soy, de nulle emploite au service d'aultruy. On proposoit à l'un de nos ro\ s le chois de deux compétiteurs en une mesme chargé, desquels l'un estoit gentilhomme, l'aultre ne l'estoit point : il ordonna que, sans respect de ceste qualité, on choisist celuy qui auroit le plus de mérite ; mais où la valeur seroit entièrement pareille, qu'alors on

(1) Afin qu'elle saisisse plus avidemept les dons de Vénus et les recelé profondément dan§ son sejn. VjRQ,, G^org. Ill, 13"

(2) En se tenant ù l'agnet.

(3) « En l'accointance et usage de mariage, il fault delà modération ; c'est une religieuse et dévote liaison : voyià pourquoy !e plaisir qu'on en tire doibt esire mflsié à quelque sévérité ; une volupté prudente et consciencieuse. Il fault toucher sa femme sévèrement : et pour l'honnestelé, < omme dict est, et de peur comme dict Aristote, qu'en la ehalouillanl trop lascifvement, le plaisir ne la face sortir hors des gonds de raison: et pour la santé; car le plaisir trop chauld et assidu altère la semefice et empesrhe la génération, a pn, d'aultre part, qu'elle ne soit trop languissante, morfondue et stérile, il s'y fault présenter rarement : Solon l'a taillé à trois fois le mois ; mais il ne s'y peult donner loy ny règle certaine. » CBABBOH.d* I9 ior gesse, ITI, ta, p. 3S0, édit. du Panthéon.

Ll\ lU: III, CHAP. V.

eust respect à la noblesse: c'estoit justement luy donner son reng. Antigonus*, à un jeane homme incogneu qui luy demandoit la charge de son perc homme de valeur, qui venoit de mourir: » Mon amy, feit il, en tels bienfaicts, je ne reganlo pas tant la noblesse de mes sol- j data comme je fois leur prouesse. - De vray, il n'en doibt pas aller comme des officiers des roys de Sparte, trompettes, menestriers, cuisi- , mers, à qui en leur charge i^uccedoient les en- ' fants, pour ignorants qu'ils feussent , avant les mieulx expérimentés du mestier. Ceulx de Calecui font, de* nobles, une espèce par dessus l'humaine: le mariage leur est interdict, et toute aultre vacation que bellique; de concubines, ils en peuvent avoir leur saoul, et les femmes autant de rufiiens, sans jalousie les nns des aultres : mais c'est un crime capital et irrémissible de s'accoupler à personne d'aultre condition que U leur; et se tiennent poilus s'ils en sont seulement touchés en passant, et, comme leur noblesse en estant merveilleusement injuriée et intéressée, tuent ceulx qui seulement ont approché un peu trop près d'eulx : de manière que les ignobles sont tenus de crier en marchant comme les gondoliers de Venise, au contour des rues, pour ne s'ent reheurter; et les nobles leur commandent de se jecter au quartier qu'ils veulent: ceulx cy évitent par là ceste ignominie, qu'ils estiment perpétuelle; ceulx là , une mort certaine. Nulle durée de temps, nulle faveur de prince, nul office, ou vertu, ou richesse, peult faire qu'un roturier devienne noble : à quoy ayde ceste coustume, que les mariages sont deffendus de l'un mestier à l'aultre ; ne peult une de race courdonniere espouser un charpentier ; et sont les parents obligés de dresser les enfants à la vacation des pères , précisément , et nonli aultre vacation; par où se maintient la distinction et continuation de leur fortune.

Un bon mariage', s'il en est, refose la conpaignie et conditions de l'amour: il tasche à représenter celles de l'amitié. C'est une doalce société de vie, pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infiny d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aulcune femme qui en ftavoure le goust,

(t) Plct., de la Matacdse honte, c. 10. G. (9} voj. sar le mariage de la Sayesse de Cbarron, 1, 46 : H a beaucoup proGlé de ce cfaapitre de Montaigne. J. V. L.

Opialo quam pitait Umine tœda «',

ne voaldroft tenir lien de maistreiM à son mary : si elle est logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honnorablement et searemenl logée. Quand U fera Tesmen aillears et l'empressé, qu'on luy demande pourtant lors, -à qui il aimeroit mieulx arriver une honte, on à sa femme on à sa maistresse? de qui la desfortune l'affligeroit le plus? à qui il désire plus de grandeur? »» ces demandes n*ont aulcun doubte en un mariage sain.

Ce qu'il s'en veoid si peu de bons est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus belle pièce en nostre société : nous ne nous en pou» vous passer, et Talions avilissant. U en advient ce qui se veoid aux cages : les oyseaux qui en sont dehors désespèrent d'y entrer , et d'un pareil soingen sortir ceulx qui sont au dedans. Socrates, enquis* , qui estoit plus commode, prendre ou ne prendre point de femme î • Le quel des deux on face, dict il, on s'en repen» tira. » C'est une convention à laquelle se rapporte bien à poinet ce qu'on dict, Homo homini, ou deus, ou lupus^; il fauU la rencontre de beaucoup de qualités à le bastir. Il se treuve en ce temps plus commode aux âmes simples et populaires, où les délices, |a curiosité et l'oysifveté ne le troublent pas tanti les humeurs desbauchées, comme est la mienne, qui hait toute sorte de liaison et d'obligation, n'y sont pas si j^opres ;

Et mihi âulce magis resolvte vh>er8 coUo *,

De mondes^ing'', j'eusse fuy d'espouser la Sagesse mesme, si elle m'eust voulu : mais, nous avons beau dire, la coustume et l'usage de la vie commune nous emporte; la pluspartdemes actions se conduisent par exemple, non par

(1) Cnie à celui qu'elle aimait- Catth.e, de Catm Beren. car"!; LXIV, V. "9.

{ij DiOG. Laerce., JI, 35. C.

(5) L'horame est h rhomme, ou on dieu, on un loup.— La première sentence, Homo homM deus, est du poète comique Cecllli», qui avait dit, au rapport de Syrtmaque, Eplsl., %, 104 1 a Homo bomini deus, si suum officiuin sciât. » L'aplre pro» Terbe, Ho»no homhû lupus, se trouve dans Plactk, Ashtar., act. II, se. IT, V. 88 : « Ijjpus est homo hominî, ooo lîomo quum, qnalis sit, non noTit.-» J. V. L.

1 4) Il est plus doux pour moi d'être exempt de ce joug. Pseudo-GaUtU, U 61

(5) De mon propre mouvemenL C.

ESSAIS DE MO.NTAIGNE

chois : toutesfois je ne my conviay pas proprement, on m'y mena, et y feus porté par des occasions estrangieres ; car non seulement les choses incommodes, mais il n'en est aulcune si laide et vicieuse et evitable, qui ne puisse devenir acceptable par quelque condition et accident : tant l'humaine posture est vaine ! et y feus porté, certes, plus mal préparé lors, et plus rebours, que je ne suis à présent, après Savoir essayé; et tout licencieux qu'on me tient, j'ay en vérité plus sévèrement observé les loix de mariage que je n'avois ny promis ny espéré. Il n'est plus temps de regimber , quand on s'est laissé entraver : il fault prudemment mesnager sa liberté; mais depuis qu'on s'est soubmis à l'obligation, il s'y fault tenir soubs les loix du debvoir commun, au moins s'en efforcer. Ceulx qui entreprennent ce marché pour s'y porter avec hayne et mespris font injustement et incommodéement : et ceste belle règle, que je veois passer de main en main entre elles, comme un saint oracle,

Sers ton mary comme ton maistre, Et t'en garde comme d'un traistre.

qui est à dire. «Porte toy envers luy d'une révérence contraincte, ennemie et desfiante, ♦» cry de guerre et de desfi, est pareillement injurieuse et difficile. Je suis trop mol pour desseing si espineux : à dire vray, je ne suis pas encores arrivé à ceste perfection d'habileté et galantise d'esprit, que de confondre la raison avecques l'injustice, et mettre en risée tout ordre et règle qui n'accorde à mon appétit : pour haïr la superstition, je ne me jecte pas incontinent à l'irréligion. Si on ne faict tousjours son debvoir, au moins le fault il tousjours aimer et recognoistre : c'est trahison de se marier sans s'espouser. Passons oultre.

Nostre poète représente un mariage plein d'accord et de bonne convenance, auquel pourtant il n'y a pas beaucoup de loyauté. A il voulu dire qu'il ne soit pas impossible de se rendre aux efforts de l'amour, et c.e neantmoins reserver quelque debvoir envers le mariage ; et. qu'on le peult blecer, sans le rompre tout à faict? tel valet ferre la mule au maistre * qu'il ne hayt pas pourtant. La beauté, l'opportunité. la destinée, car la destinée, y met aussi la main,

(i) Yole son mailre. — Ferrer la mule, c'est profiter sur fâchai qu'on fait pour un autre.

Fatum est in parlibus illis Quas sinus abscondit : nam, si libi sidéra cessent, Nil faciet lougi mensura incoffnita nervi ',

l'ont attachée à un estrangier, non pas si entière peult estre, qu'il ne luy puisse rester quel-

' qoe liaison par où elle tient encores à son mary. Ce sont deux desseings, qui ont des routes dis-

; tinguées et non confondues ; une femme se peult rendre à tel personnage que nullement elle ne vouldroit avoir espousé ; je ne dis pas pour les conditions de la fortune, mais pour celles mesme de la personne. Peu de gentsont espousé des amies, qui ne s'en soyent repentis; et , jusques en l'auUre monde , quel mauvais mesnage a faict Jupiter avecques sa femme, qu'il avoit premièrement practiquée et jouïe par amourettes^? c'est ce qu'on dict, Chier dans le panier, pour après le mettre sur sa teste. J'ay veu de mon temps, en quelque bon lieu, guarir honteusement et deshonnestement l'amour par le mariage : les considérations sont trop aultres. Nous aimons, sans nous empes- chers, deux choses diverses et qui se contra- i rient. Isocrates^ disoit que la ville d'Athènes plaisoit, à la mode que font les dames qu'on sert par amour : chascun aimoit à s'y venir promener et y passer son temps ; nul ne l'aimoit pour l'espouser, c'est à dire pour s'y habituer et domicilier. J'ay avecques despit veu des maris haïr leurs femmes, de ce, seulement, qu'ils leur font tort : au moins ne les fault il pas moins aimer, pour raison de nostre faulte; par repentance et compassion au moins, elles nous en doibvent estre plus chères.

Ce sont fins différentes, et pourtant compatibles, dict-il, en quelque façon. Le mariage a, pour sa part, l'utihté, la justice, l'honneur et la ^ constance; un plaisir plat, mais plus universel: l'amour *se fonde au seul plaisir, et l'a, de vray, pluschastouilleux,plusvif et plus aigu; un plaisir attizé par la difficulté; il y fault de la picqueure et de la cuisson : ce n'est plus amour , s'il est sans flèche et sans feu. La liberaUtédes dames est trop profuse^au mariage, etesmousse la poincte de l'affection et du désir ; pour ftiyr

(1) Il y a une fatalité attachée à ces orgaues que voilent nos habits : car il ne vous servira de rien d'avoir cic bien traité de la nature si le malheur vous en veut. Juv., Sat., IX, 52.

(2) noM., lUiade, XIV, 295. J. V. L.

(3) Sans nous engager. C.

(i) ÊLiEn, Hist. diverses, Xll, s<2. G. (5) Prodigue. .

IJVRE m, CHAI'. V

à cest inconvénient, veoyez la peine qu'y prennent en leurs loix Lycurgus et Platon.

Les femmes n'ont pas tort du tout, quand elles refusent les règles de vie qui sont introduictes au monde : d'autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles. Il y a naturellement de la brigue et riotte* entre elles et nous ; le plus estroict consentement que nous ayons avecques elles, encores est il tumultuaire et tempestueux. A l'advis de nostre aucteur, nous les traictons inconsideréement en cecy : après que nous avons cogneu qu'elles sont, sans comparaison , plus capables et ardentes aux effects de l'amour que nous, et que ce presbtre ancien l'a ainsi tesmoigoé, qui avoit esté tantost homme, tantost femme ,

venus huic eral utraque nota * ;

et, en oukre, que nous avons apprins de leur propre bouche la preuve qu'en feirent aultrefois, en divers siècles, un empereur et une emperiere de Rome, maistres ouvriers et fameux en ceste besongne; luy''despucela bien en une nuict dix vierges sarmates ses captifves : mais elle* fournit réellement, en une nuict, à vingt et cinq entreprinses, changeant de compaignie, selon son besoing et son goust ,

Àdhuc ardens rigidœ teniigine vulvœ , Et lassata viris, nondum satiata, recessit ' ;

et que, sur le différend advenu à Cateloignes entre une femme se plaignant des efforts trop assiduels de son mary, non tant, à mon advis, qu'elle en feust incommodée ( car je ne crois les miracles qu'en foy), comme pour retrencher, soobs ce pretexte,et brider, en ce mesme qui est l'act ion fondamentale du mariage, l'auctorité des maris envers leurs femmes, et pour montrer que

(1) QuereUe. E. J.

(21 Qui connaissait les plaisirs des deux sexes. Ov., Mélam., in, 335. — Ce presbtre ancien, c'est Tirésias , dont Thistoire se trouve dans Ovide même ; daiis la Bibliothèque d'ApoUodore, in, 7 ; Kstan. Libekaus, Métamorph., i7 ; Tzetzès, etc. J.V.L.

p) Procolos. qui s'en glorifie hû-méme dans une lettre à llétiaDus,cn ces termes : Centum ex Sarmatia virgines cepi. Ex his una noaeaecem inivi. Omnes lamen, quod in me erat, mulierei intra aies qutndecim reddkii. Voyez Flat. Vopiscts, vers le milieu de la Vie de Proculus. G.

(4) Messaline, femme de l'empereur Claude. C.

(5) Brùiaute encore de volupté, elle se retira enfin plus laliguée qu'assouvie. Jcy., Soi., VI, lag.

f6) En Catalogne. C.

leurs hergnes * et leur malignité passent oultre la couche nuptiale, et foulent aux pieds les grâces et doulcenrs mesmes de Venus; à laquelle plaincte le mary respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu'aux jours mesme de jeusne il ne s'en sçauroit passer à moins de dix; intervint ce notable arrest de la royne d'Aragon, par lequel, après meure délibération de conseil, ceste bonne royne, pour donner règle et exemple, à tout temps, de la modération et modestie requise en un juste mariage, ordonna pour bornes légitimes et nécessaires le nombre de six par jour, relaschant et quittant beaijcoup du besoing et désir de son sexe, « pour establir, disoit elle, une forme aisée, et par conséquent permanente et immuable ^ : » en quoy s'escrient les docteurs : - Quel doibt estre l'appétit et la concupiscence féminine, puisque leur raison, leur reformation et leur vertu se taille à ce prix !»» considérants le divers jugement de nos appétits; carSolon^, patron de l'eschole légiste, ne taxe au'à trois fois par mois, pour ne faillir point , ceste hantise conjugale : après avoir creu , dis je, et presché cela*, nous sommes allés leur donner la continence peculierement en partage, et SOT peines dernières et extrêmes.

U n'est passion plus pressante que ceste cy , à laquelle nous voulons qu'elles résistent seules, non simplement comme à un vice de sa mesure, mais comme à l'abomination et exsecration,pIos qu'à l'irréligion et au parricide ; et nons nous y rendons ce pendant sans coulpe et reproche. Ceulx mesme d'entre nous qui ont essayé d'en venir à bout ont assez advoué quelle difficulté, ou plustost impossibilité il y avoit ; usant de remèdes matériels, à mater, affoibhr et refroidir le corps : nous, au contraire, les voulons saines, vigoreoses, en bon poinct, bien nourries, et

(1) Humeur acariâtre, doù hargneux. C

(i\ Xicolas Bohier (Boerras), jurisconsulte de Montpellier, mort en 1553, raconte ce fait dans ses Décisions du parlement de Bordeaux, dont il était président : Decisiones in senatu Burdegalensi diseuss. ac promutgatœ; Décision 317, n. 9, p. 563 de l'édition de Lyon, 1579. Vnde, dit-il naïvement, de potenlia viri non tantum mtrari oportet, quantum de quereta uxoris. Les Décisions de Bohier ont été traduites en français (1611. tn-4o ) par le fameux Jacques Corbio, nommé dans VArt poétique dt Boileau. J.V.L.

(3) Pttrr., traité de t Amour, t. n, p. 769, éd. de lfâ4. G.

(41 Que les femmes sont plus ardentes aux effets de Camour que nout. C'est ce que Montaigne prétend une quarantaine de •ignés plus haut ; et Ton ne trouve qu'ici la fin de celle période, «iont le sens a été longtemps suspendu. A. I).

i:SSÂlS DE MOINTAIGNE,

chastes- ensemble ; c'est à dire , et chauldes et froides; car le mariage, que nous disons avoir charge de les empescher de brusler.leur apporte peu de refresehissement, selon nos mœurs. Si elles en prennent un à qui la vigueur de l'aage boult encores, il fera gloire de l'espandre ailleurs ;

su tandem pudorf aiu eamus in jus :

lUultis meiituln millibus redempia , Non est hœc tua. Basse; vendidisti * ;

le philosophe Polemon feut justement appelé en justice par sa femme^, de ce qu'il alloit semant en un champ stérile le fruit deu au champ génital. Si c'est de ces aultres cassés ^ les voylà, en plein mariage, de pire condition que vierges et veufves. Nous les tenons pour bien fournies, parce qu'elles ont un homme auprès d'elles ; comme les Romains teindrent pour violée Clodia Lseta*, Vestale, que Caligula avoit approchée, encores qu'il feust avéré qu'il ne l'avoit qu'approchée; mais, au rebours , on recharge par là leur nécessité, d'autant que l'attouchement et la compaignie de quelque masle que ce soit esveille leur chaleur, qui demeureroit plus quiète en la solitude ; et à ceste fin , comme il est vraysemblable, de rendre par ceste circonstance et considération leur chasteté plus méritoire, Boleslaus^et Kinge sa femme, roys de Poloigne, la vouèrent d'un commun accord, couchés ensemble, le jour mesme de leurs nopces, et la mainteindrent à la barbe des commodités maritales.

Nous les dressons, dès l'enfance, aux entremises de l'amour ; leur grâce, leur attifeure,leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu'à ce but : leurs gouvernantes ne leur impriment aultre chose que le visage de l'amour, ne feust qu'en le leur représentant con» tinuellement pour les en desgouster. Ma fille ( c'est tout ce que j'ay d'enfants) est en l'aage

(1) Rougis enOn de ta conduite, ou allons en justice. Tu m'as vendu ce meuble, Bassus ; je l'ai aciieié à beaux deniers comptants : il n'est plus à toi. Mart., Xn, 90, 10.

(8) ÔiOG. LAErCE, III, 17. C.

ftj) Si les femmes prennent des hommes cassés, vieux. Dans l'édition de 1388, fol. 374, cette phrase suivait immédiatement les vers de Martial; et alors on en voyait mieux le rapport avec la phrase qui les précède. A. D.

(4) Et la firent enterrer vive, comme le rapporte Xiphilin, dans l'abrégé de la Vie de Caligula. G.

(51 Qui, à cause de cela, fut surnommé le Pudique, comme ou peut Toir dans Ckoher, de Rébus Polon. liv. vm, p. 904. C

auquel les loix excusent les plus eschauffées de se marier; elle est d'une complexion tardifve, mince et molle, et a esté par sa mère eslevée de mesme, d'une forme retirée et particulière, si qu'elle ne commence encores qu'à se desniaiser de la naïfveté de l'enfance : elle lisoit un livre françois devant moy ; le mot de fouteau * s'y rencontra, nom d'un arbre cogneu; la femme qu'eir a pour sa conduicte l'arresta tout court un peu rudement, et la feit passer par dessus ce mauvais pas. Je la laissay faire, pour ne troubler leurs règles ; car je ne m'empesche aulcunement de ce gouvernement ; la police féminine a un train mystérieux, il faut le leur quitter; mais, si je ne me trompe, le commerce de vingt laquays n'eust sceu imprimer en sa fantaisie , de six mois, l'intelligence et usage et toutes les conséquences du son de ces syllabes scelerées-, comme feit ceste bonne vieille par sa réprimande et son interdiction.

Motus doceri gaudet lonicos Maiura vfrgo, et frangttur artiibus Jarii nunè^ et incestos amoret De tenero meditatur ungui '.

Qu'elles se dispensent un peu de la cefimonié; qu'elles entrent en liberté de discours : nous ne sommes qu'enfants au prix d'elles en ceste | science. Oyez leur représenter nos pour.suittes et nos entretiens ; elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien qu'elles n'ayent sceu et digéré sans nous. Seroit ce, ce que dict Platon, qu'elles ayent esté garsons desbauchés aultréfois? Mon aureille se rencontra un jour'en lieu où elle pouvoit desrobber aulcun des discours faicts entre elles sans souspeçons; qiie ne puis je le dire? Nostre Dame(feis je) î allons à ceste heure estudier des phrases d'Amadis et des registres de Bocace et de l'Aretin, pour faire les habiles : nous employons vrayement bien riostre temps! Il n'est ny parole , ny exemple , ny desmarche , qu'elle* ne

(1) Uêtre. E. J.

(2) trimineUes. E. J.

(5) Voyez celte beauté sous les yeux de sa mère ;

Elle apprend, en naissant, l'art dangereux de plaire, Et d'irriier en nous de funestes penchants : Son enfance prévient le temps d'être coupable ; Le vice trop aimable Instruit ses premiers ans.

Hor..,Od., m, 6, 21.— Celle traduction est de Voltaire, i l'âge de quinze ans. — On lit dans Horace, et fingilur artutus

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