LIVRE III, CHAR V
sein d'an roseul * , les presbtres plusieurs choses sacrées, les peintres umbragenl leur ouvrage pour luy donner plus de lustre ; et dict on que le coup du soleil et du vent est plus poisant par reilect ion qu'à droit fil. L'yEgypticn^ respondit sagement à celui qui lui demandoit : - Que portes tu là caché soubs ton manteau? — II est caché soubs mon manteau afin que tu ne sçaches pas que c'est ; » mais il y a certaines aultres choses qu'on cache pour les montrer. Oyez ccstuy là, plus ouvert,
E( nudam pressi corpus ad usque meum ^ .
il me semble qu'il me chaponne. Que Martial retrousse Venus à sa poste, il n'arrive pas à la faire paroistre si entière; celui qui dict tout, il nous saoule et nous desgouste. Celuy qui craint à s'exprimer nous achemine à en penser plus qu'il n'y en a ; il y a de la iraiiison en ceste sorte de modestie; et, notamment, nous entr'ouvrant, comme font ceulx cy*, une si l»elle route à l'imagination, et l'action et la peincture doibveni seniir leur larrecin*.
L'amour des Espaignols et des Italiens, plus respectueuse et craintifve, plus mineuse et couverte, me plaist ; je ne sais qui, anciennement 6, desiroit le gosier alongc comme le col d'une grue, pour savourer plus longtemps ce qu'il a\aloit ; ce souhait est mieulx à propos en ceste volupté visie et precipiteuse, mesme à telles natures comme est la mienne, qui suis si vicieux en soubdaineté. Pour arrester sa fuyte et l'estendre en préambules, entre eulx tout sert de faveur et de recompense ; une œuHIade, une inclination, une parole, un signe. Qui se pourroit disner de la fumée du rosi, feroit-il pas une belle espargne ? Cest une passion qui mesle, à bien peu d'essence solide, beaucoup plus de vanité et res\erie fiebvreuse ; il la fault payer et servir de mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, à nous amuser
(i) RfMau.
(2) plct., (le la eurionté, c. S. G.
(5) El je Pai pressée loule nue contre mon corps. Ovide, Amor.y I, 5, 2i,
(4) Virjïile et Lucrèce.
(5) o Seroii-ce point une invention forgée aa cabinet de vémr«, pour doiinfr prix à la l)esongnp, et en faire venir dadvaniagc IVnvie ? c\-si, avec un peu d'eau, allunier plus de feij, comme fai- 1 le raareschal... Au rebours, une lasclie, facile, toute lil.re et ouverte perniissinn et lonimodilé affadit, oste le gou-i et la poiiiclc. » Charr., de la S^.tsse, I, 23.
(6) Vo>ez ARisT., Elhic., m, 10; ATHOEE, 1, 6, etc. i. V. L.
et à nous piper; nous faisons nostre charge extrême la première, il y a lousjours de l'impétuosité françoise ; faisant filer leurs faveurs et les estalant en détail, c hascun, jusques à la v ieillesse ntiserable, y treuve quelque l)Out de lisière, selon son vaillant et son mérite. Qui n'a jouissance qu'en la jouï.ssance, qui ne gaigne que du bault poinct, qui n'aime la chasse qu'en la prinse, il ne luy appartient pas de se mesler à nostre eschole ; plus jl y a de marches et degrés, plus il y a de hauheur et d'honneur au dernier siège; nous nous debvrions plaire d'y. eslre conduicts, comme il se faict aux palais magnifiques, par divers portiques et passages, longues et plaisantes galeries, et plusieurs destours. Ceste dispensât ion reviendroit à nostre commodité; nous y arresterions et nous y aimerions plus longtemps; sans espérance et sans désir, nous n'allons plus rien qui vaille. Nostre maisirise et entière possession leur est infiniment à craindre; depuis qu'elles sont du tout rendues à la mercy de nostre foy'et con-' stanee, elles sont un peu bien bazardées ; ce sont vertus rares et difficiles ; soubdain qu'elles sont à nous nous ne sommes plus à elles;
Posiqnnm tupidœ mentis sniiala libido est, Verba nihil im-iiiere, nihil perjuria curant ' ;
ei Thrasonides 2, jeune homme grec, feut si amoureux de son amour, qu'il refusa, ayant gaigne le cœur d'une maistresse, d'en jouir, pour n'amon ir, rassasier el allanguir par lajouïssance ceste ardeur inquiète de laquelle il se glorifioit et se paissoil . La cherté donne goust à la viande ; veoyez combien la forme des salutations, qui est panieuliereà nostre riation, abastardii par sa facilité la grâce des baisers, lesquels Socrates^ dict estre si puissants et dangereux à voler nos cœurs. C'est uiiedesplaisantecoustume, et injurieuse aux dames, d'avoir à prester leurs lèvres à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu'il soit,
Cujui lividn naribiis eaninîs Depevdei glacies, tigetqiie baroa...
Ceiitum occurrere mulo culitingls 4 ;
(1) Dès que nous arons saii>Liit le caprice de notre passion, nous comptons i»our rien les promesses et les serments. Cat. Carm., LXIV, 147.
p! DioG. ijiERCE, vu, lôo. C.
(3) XE.NOPHOS. Kewoirei fur Sacrale, I, 3, 1 1 . C.
(4) Martial, VII, 9!. Quoique Montaigne ait changé le dernier mot, ce passage ne peut être traduit. Quaedam satàa est
AU
et nous mesmes n'y gaignons gueres; car, comme le monde se veoid party ', pour trois belles il nous en (ault baiser cinquante laides; et à un estoinacii tendre, eomme sont ceulx de mon aage, un mauvais baiser en surpaye un bon.
Ils font les poursuyvants en Italie, et les t^ansis, de celles mesmes qui sont à vendre, et se deifendent ainsi : Qu'il y a des degrés en la jouissance, et que par services ils veulent obtenir pour eulx celle qui est la plus entière; elles ne vendent que le corps ^ la volonté ne peuli estre mise en vente, elle est trop libre ei trop sienne. Ainsi ceulx cy disent que c'est la volonté qu'ils entreprennent, et ont raison ; c'est la volonté qu'il fault servir et pracliquei-. J'ai borreur d'imaginer mien un corps privé d'allection ; et me semble que ceste forcenerie est voisine à celle de ce garson, qui alla saillir par amour la belle image de Venus que Praxiteles avoit faicte^, ou de ce furieux argyptien, escbauflé après la charongne d'une morte qu'il embaumoit et ensuairoit^, lequel donna occasion à la loy qui feut faicte depuis en itgypte, que les corps des belles et jeunes femmes, et de celles de bonne maison, seroient gar«iés trois jours avant qu'on lesmeist entre les mains de ceulx qui avoieni cbarge de prouveoir à leur enierremenl*. Periander feit plui; merveilleusementi qui estendit l'affection conjugale (plus réglée et légitime) à la jouissance de Melissa sa femme irespassét". Ne semble ce pas esire une bumeur lunatique de la lune, ne pouvant aullrement jouir de Endymion, son mignon, l'aller endorn\ir pour plusieurs mois et sepaistre de la jouissance d'un garson qui ne se remuoit qu'en songe? Je dis pareilb'ment qu'on aime un corps sans ame ou sans sentiment quai d on aime un corps sans son cotisenieiuent et sans son désir. Toutes jouissances ne sont pas unes ; il y a des jouissances cliques et languissantes; mille aullres causes que la bienvueillance nous peuvent acquérir cest octroy des dames ; ce n'est suflisanl lesmoignage
cau^œ delrvnento tacere, quain verecundiœ diccre. M. Ses. , Coiuror., I, 2. C.
H) l'ariag(>. C.
(s; V\i. Maxime, Ylir, n, ext.5. C. •
fôi Couvrir d'un maire.
(4j llEU.. II, 89. J. V. I,.
ifi) DtOC. Laeuce, I, 9G. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
d'affection ; il y peut escbeoir par la trabison, comme ailleurs ; elles n'y vont parfois que d'une fesse,
Tanquam llnira merimqiie parent...
Àbseniern, marmoreamve paies ' :
J'en' sçais qui aiment mieulx prester cela que leur côcbe, et qui ne se communiquent que par là. Il fauli regarder si vostre compaignie leur plalst pour quelque aultre fin encores, ou pour Celle là seulement, comme d'un gros garson d'estable ; en quel reng, et à quel prix vous y estes logé,
Tibi si dntnr uni; Qno lapide illa diem candidiore noiet ».
Quoy, si elle mange vostre pain à la saulse d'une plus agréable imagination?
Te lenet, absentes alios suspirai amores^.
Comment? avons nous pas veu quelqu'un, en nos jours, s'estre servy de ceste action à l'usage d'une horrible vengeance, pour tuer par là, et empoisonner, comme il fcit, une bonneste femme?
Ceulx qui cognoissent l'Italie ne trouveront jamais estrange si, pour ce subject, je ne cheif-» cbe ailleurs des exemples; car ceste nation se j)eult di.-e régente du reste du monde en cela; Ils ont plus communément des belles fennnes^ et moins de laides que nous; mais des rares et excellentes beautés, j'estime que nous allons à pair *. Et en juge autant des esprits : de ceulx
(1) .\ussj graves que si elles offraient aux dieux le vin ot l'encens... Vous diriez qu'elles sont absentes, ou de marbre. Martial, XI. in5, 12 ; cl 39, 8.
(2) Si elle se donne à vous seul, si die regarde ce jour-là comme lieuwux. Cat., LXVIII, 147.
(3) Elle vous presse dons ses bras, et sou|Mrc pour un ami al)seiit. TiB., I, 6, Si».
(4) Montaisno a probahlf'menl extrait ce parallèle de son Journal de voyage, où l'on voit qii'il Tiisait les mêmes réflt'xioiis [)euilnnt son séjour à Rome en 1581 : Quant à là beaiilf parfairle et rare, il n'en est, disail-il, non plis qu'en France, et sauf en trois o:i quatre. Il n y lrou\ail nulle escellenre. Mais comniniemcnl elles sont pins agréables, t ne s'en veoid point tant de laitlrs qu'en Frame {Voija e, I. I, p. 3I!'). Vers le mèiiw; endroit, il parle avec plus (lliidnlitenre de la jalousie italienne : Par tout où 1rs fetntnrs se laissent vroir en publicqne, snii en roche, en fesle, on en théâtre , elles xont a part tiesfinmm-s: l'inie^fois eil s ont des danses nirelass'es assez librement, où il y a oicusion (te deviser <i de loucher à le main,.. Les hommes sont fort simplement vextns,... corlois an demouratil, et ijarieut luni cr qu'il est po.\sib!e, qitoij que die le vnlijUire des François, qui ne peuvent appjler g arietuc ceulx qui supportent mal ayséemenl leurs débordements et insolence or-