I.IVRt: Illj CIIAP
de la commune façon, Ils en ont beaucoup plus, et evidcininrnt ; la brutalité y est sans comparaison plus rare: d'amos singulières et du plus liaull estage, nous né leur en debvons rien. Si j'avois à eslenJre ci'ste similitude, il me sembleroit pouvoir dire de la vaillance, qu'au rebours elle est, au prix d'eulx, populaire chez nous et naturelle ; mais on la veoid par fois en leurs mains si pleine et si vigoreuse qu'elle surpasse louts les plus roides exemples que nous en ayons. Les mariages de ce païs là clor chent encecy: leurcoustume donne communément la loy si rude aux femmes, et si serve, que la plus esloingnée accointance avecques l'estrangier leur-est autant capitale que la plus voisine. Geste loy faici que toutes les approches se rendent nécessairement substantielles; et, puisque tout leur revient à mesme compte, elles ont le chois bien aysé: et ont elles brisé ces cloisons, croyez qu'elles font feu : Luxuria xpsisrinculis, sicul fera bestia, irrUata, deinde emissa •. Il leur faull un peu lascher les resnes :
Yidi ego nuper eqmim, conlra sua frena tenacem, Ore relucianii fulminis ire modo * :
on allanguit le désir de la compaignle, en luy donnant quelque liberté^. Nous courons à peu près mesme fortune : ils sont trop extrêmes en contraincte; nous, en licence. C'est un bel usage de nostre nation, qu'aux bonnes maisons nos enfants soyent receus, pour y estre nourris et eslevcs pages, comme en une eschole de noblesse; et est discourtoisie, dict on, et injure, d'en refuser un gentilhomme : j'ai appf-rceu (car autant de maisons, autant de divers styles et formes) que les dames qui ont voulu donner aux filles de leur suitte les règles plus austères n'y ont pas eu meilleure advenlure; il y fault de la modération, il fault laisser bonne partie de leur conduicte à leur propre discrétion; car, ainsi comme ainsi, n'y a il discipline
dinafre : noiK faîwns, en toutes façons, ce que nous pouvons pour nous y faire descrier. J. V. L.
(1) La luxure esl comme une bêle féroce qui s'irrile de ses chaînes, et qui s'échappe avec plus de fureur. Tite Live, XXXIV, 4.
lajje vis nagnère un cheiral qui, rebelle au ft«'n,liiuait coDire les rênes ei s'élançait comme la foudre. OTTDE,ilTnor., 01, 4, 15.
(3) Dans rédiUon de 15SS, fol. SSs, Monlaigne, après cette phrase, ajoutait : « Ayant tant de pièces à mettre en communication, on les achemine â y employer toa«jour8 la dcr- «icre^ puisque c'est tout d'un pritts. r.
qui les sceust brider de toutes parts. Mais il est bien vray que celle qui est eschappw, bagues saufves, d'un escholage libre, apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui soft saine I d'une eschole severe et prisonnière.
I Nos pères dressoieni la contenance de leurs I filles à la honte et à la crainte (les courages et ! les désirs tousjours pareils ; nous, à l'asseurance: nous n'y entendons rien; c'est à faire aux Sarmates, qui n'ont loy de coucher avecques homme, que de leurs mains elles n'en ayent tué un aultre en guerre'. A moy, qui n'y ay droicl que par les aureilles, suffît si elles me retiennent pour le conseil, suyvant le privilège de mon aage. Je leur conseille doncques, et à nous aussi, l'abstinence; mais, si ce siècle en est trop ennemy, au moins la disct*etion et la modestie; car, comme dict le conte d'Aristippus-, parlant à des jeunes gents qui rougissoient de le venir entrer chez une courtisane: « Le vice est de n'en pas sortir, non pas d'y entrer : n qui ne veult exemjtter sa conscience, qu'elle exempte son nom; si le fonds n'en vault gucres, que l'apparence tienne bon. Je loue la gradation et la longueur en ladispensation de leurs faveurs : Platon montre qu'en toute espèce d'amour la facilité et promptitude est interdicte aux tenants. C'est un traict de gourmandise, laquelle il fault qu'elles cotivrent de toute leur art, de se rendre ainsi temerairenient en gros, et tumuliuairement ; se conduisant en leur dispensation ordonnéement et mesuréementi elles pipent bien mieulx nostre désir, et cachent le leur. Qu'elles fuvent tousjours devant nous; je dis celles mesmes qui ont à se laisser attrapper: elles nous battent mieulx en fuyant, comme leS Se ihes. De vray, selon la loy que nature leur donne, ce n'est pas proprenieni à elles de vouloir et désirer; leur rooHe est souflrir, obeïr, consentir: c'est pourquoy nature leur a donné une peirpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine: elles ont tou.sjours leur heure , afin qu'elles soyent tousjours prestes à la nostre, pofiHflfcp*: et où elle a voulu que nos appétits eussent montre et déclaration prominente, elle a faict que les leurs (eussent occultes et intestins, et les a fournies de pièces impropres à l'ostenta-
(1) UÉR., n, 117. c.
(2 Bioc. Laerce, Fie d'Arislippe, h, 69. C. (5) Xées pour souffrir. î»e>.. Epist. 95.
ESSAIS DE MONTAIGNE
tion, et simplement pour la dcffensifve. Il fauU laisser à la licence amazoïiiene les Iraicls pareils àcesluy cy : Alexandre passant par THyrcanie, Thaleslris, roynedes Amazones, leveint trouver avec trois cents gents d'armes de son sexe, bien montés et bien armés, ayant laissé le demeurant d'une grosse armée qui la suvvoit, au delà des voisines montaigncs: et luy dict tout hault, et en public: « Que le bruit de ses victoires et de sa valeur l'avoit menée là, pour le veoir, luy offrir ses moyens et sa puissance au secours de ses entreprinscs; et que le trouvant si beau, jeune et vigore^ux, elle, qui estoit parfaicte en toutes ses qualités, luy conseilloit qu'ils couchassent ensemble, afin qu'il nasquit, de la plus vaillante femme du monde et du plus vaillant homme qui feust lors vivant, quelque chose de grand et de rare pour l'advenir. I» Alexandre la remercia du reste ; mais, pour donner temps à 1 accomplissement de sa dernière demande, il arresta treize jours en ce lieu, lesquels il festoya le plusalaigremenl qu'il peut, en faveur d'une si courageuse princesse*.. ® Nous sonmies, quasi en tout, iniques juges de leurs actions, comme elles sont des nostres : j'advoue la vérité, lors quelle me nuit, de mesme que si elle me sert. C'est un vilain desreglement qui les poulse si souvent au change, et les empesche de fermir leur affection en quelque subject que ce soit ; comme on veoid de cesle déesse à qui Ton donne tant de changements et d'amis: mais si est il vray que c'est contre la nature de l'amour, s'il n'est violent, et contre la nature de la violence, s'il est constant. Etceulx qui s'en esionnenl, s'en escrient, et cherchent les causes de ceste maladie en elles, comme desnaturée et incroyable, que ne veoyent ils corahien souvent ils la receoivent en eulx, sans espovantement et sans miracle? Il seroit à l'adventure plus estrange d'y veoir de l'arrest; ce n'est pas une passion simplement corporelle: si on ne treuve point de bout en l'avarice et en l'ambition, il n'y en a non plus en la paillardise ; elle vit encores après la satiété; et ne luy peult on prescrire ny satisfac-
(1) DiOD. DE Sicile, XVII, 16 ; Ocinte-Ci'rce, VI, S. G.
(î) Dans réciilion de 1588, fol. ôsg verso, ce paragraphe suit imoiédialemcnt la phrase du précédent, où Monlaigne clilque la nature a fourni les femmes de pièces uniquement propres à la deffensive. il a ajouté depuis toute l'histoire de Tlialestris. A. 0.
tion constante, ni fin; elle va tousjours oul- •tre sa possession. Et si, l'inconslance leur est à l'adventure aulcunement plus pardonnable qu'à nous: elles peuvent alléguer, comme nous, l'inclination, qui nous est commune, à la variété et à la nouvelleté; et alléguer secondement, sans nous, qu'elles achètent chat en sac*. Jeanne, royne de ISaples, feit estrangler Andreosse^, son premier mary, aux grHIes de sa fenestre, avecques un laqs d'or et de soye, tissu de sa main propre ; sur ce qu'aux corvées matrinioniales elle ne luy trouvoit ny les parties, ny les efforts assez respondanls à l'espérance qu'elle en avoit conceue à veoir sa taille, sa beauté, sa jeunesse et disposition, par où elle avoit esté prinse et abusée. Que^ l'action a plus d'effort que n'a la souffrance; ainsi, que de leur part tousjours au moins il est pourveu à la nécessité, de nostre part il peult advenir aultrement. Platon*, à ceste cause, establit sagement par ses loix, avant tout mariage, pour décider de son opportunité, que les juges veoyent les garsons qui y prétendent tout fin nuds, et les filles nues jusqu'à la ceincture seulement. En nous essayant^, elles ne nous treuvent , à l'adventure , pas dignes de leur chois:
Experla atns, madidoque simUUma loro Imjiiina, uec lasS'i sinre coacia vianu, Deserii imbelles ihalamos°.
Ce n'est pas tout que la volonté charie droict; la foi blesse et l'incapacité rompent légitimement un mariage,
Et quœrendum aliunde foret nervosiiis illiid, Quod posseï zonaiii solvere virgineam ' ;
(I) On dit aujourd'hui acheter chat en poche; et tel est même le texte de l'édilion de ioSS,/b/. 588 verso. J. V. L.
{2} André, fils de Charles, roi de Hongrie, et qui fut raariéà Jenniielre deXnplcs. Les Italiens rappelèrent Andreasso^
(ô) C'est la suite de la phrase qui comnionce par: eU s peU' V"7U aUi'guer. Depuis l'édition de 1588, Montaigne a intercalé l'exemple de Jeanne de Naples, ce qui a rendu la liaison des idées moins sensible. A D.
(41 Traité des Lois, XI, p. 923. C.
(3) Suppléez, Il peut adv nir qu'en nous essayant, etc. Dans rédition de l">88, la liaison était facile, parce que après ces mots, // peult advenir aultrement, on Usait tout de suite. En nous essayant. A. D.
(G) Après avoir tenlé, par de longs et vains efforts, d'exciter la vigueur de son époux, elle abandonne une couche impuissante. Mart., VII, 58, 3.
(7) Et il faut chercher ailleurs un époux capable de délier la ceinture virginale. Cat., Carm., LXVII, 27.
LTVar. III, CHAP. V.
pour(jaoy non? et, selon sa mesure, une intelligence amoureuse plus licencieuse et plus actifve,
Si blando nequeat superesse labori ' .
Mais n'est ce pas grande impudence, d'apporter nos imperfections et foiblesses en lieu ou nous desirons plaire et y laisser bonne estime de nous et recommendation? Pour ce peu qu'il m'en fault à ceste heure, .
Aâuimm
UoUis opus *,
je ne vouidrois importuner une personne que j'ay à révérer et craindre ;
Fuge stupicari, Cujus undenum trepidavit œtas Claudere lustrum'.
Nature se debvoit contenter d'avoir rendu cest aage misérable sans le rendre encores ridicule. Je hais de le veoir, pour un pouice de chestifve vigueur qui l'eschauffe trois fois la sepmaine, s'empresser et se gendarmer de pareille aspreté, comme s'il avoit quelque grande et légitime journée dans le ventre, un vray feu d'estoupe, et admire sa cuisson, si vifve et frétillante, en un moment si lourdement congelée et esteincte. Cest appétit nedebvroit appartenir qu'à la fleur d'une belle jeunesse ; fiez vous y pour veoir à seconder ceste ardeur indefatigable , pleine, constante et magnanime qui est en vous; il \ous la lairra vrayement en beau chemin; renvoyez, le hardiement plustost vers quelque enfance molle, estonnée et ignorante qui tremble encores soubs la verge et en rougisse :
Indum sanguineo veluti violaverii ostro
Si qiiis ebur, vel mi.tla rubent uhi lilla mulia
Âlba rosa*
Qui peult attendre le lendemain, sans mourir de honte, le desdaing de ces beaux yeulx consents de sa lascheté et impertinence.
Et lacili facere iamen eonvicia vultus ^,
(1) S'il succomt)e, au plaisir inhabile.
ViRc, Géorcj., m, 127, trad. de Delille. (4 Pouvant à peine réussir une fois. Hor., Epod., XII, lo. (3^ Ne craignez rien d'un bommc dont le onzième lustre est déjà lermé. Hor., Od., II, 4, 12.
(4) Comme un ivoire éclatant marqué de pourpre, comme des lis mêlés arec des roses. Virc, Enéide, XU, 67.
(5) Qu'ils nous reprodient dans leur silence même. Ov., Jmor., 1,7, âl.
MOWTAICKE.
il n'a jamais senty le contentement et la fierté de les leur avoir battus et ternis par le vigoreux exercice d'une nuicl officieuse et aciifve. Quand j'en ay veu quelqu'une s'ennuyer de moy, je n'en ay point incontinent accusé sa légèreté j j'ay mis en donbte si je n'avois pas raison de m'en prendre à nature plustost. Certes elle m'a traicté illégitimement et incivilement.
Si non longa salis, si non bene mentula rrassa :
yimirum supiunt, videittque parvam Malronœ quoque mentulam iUibenler ' ;
et d'une lésion enormissime. Chascune de mes pièces est egualement mienne que toute aultre, et pulle aultre ne me faict plus proprement homme que ceste cy.
Je doibs au public universellement mon pourtraict. La sagesse de ma leçon est en vérité, en liberté, en essence toute ; desdaignant, au roolle de ses vrays debvoirs, ces petites règles feinctes, usuelles, provinciales •,. naturelle toute, constante, générale, de laquelle sont filles, mais bàstardes, la civilité, la cerimonie. Nous aurons bien les vices de l'apparence quand nous aurons eu ceulx de l'essence ; quand nous aurons faict à ceulx icy, nous courrons sus aux aultres si nous trouvons qu'il y faille courir ; car il y a dangier que nous fantasions des offices nouveaux pour excuser nostre négligence envers les naturels offices et pour les confondre. Qu'il soit ainsin, il se veoid qu'es lieux où les faultes sont maléfices, les maléfices ne sont que faultes; qu'es nations où les loix de la bienséance sont plus rares et lasches, les loix primitives de la raison commune sont mieulx observées, l'innumerable multitude de tant de debvoirs suffoquant nostre soing, l'allanguissant et dissipant. L'application aux legieres choses nous retire des justes. Ohî que ces hommes superficiels prennentune route facile et plausible au prix de la nostre î Ce sont unibrages de quoy nous nous plastrons et entre payons ; mais nous n'en payons pas, ains en rechargeons nostre debte envers ce grand juge qui trousse nos panneaux et haillons d'autour nos parties honteuses et ne se feind point à
(1) De ces trois vers, le premier est le commencement d'une épigramme des Yelerian Poetantm Calalecta, intitulée Priapus ; les autres sont tirés d'une autre épigramme du même recueil, intitulée ad ilaironas. Aucun des trois vers ne peut être
traduit G.
ESSAIS UE M01NTA1GJNE,
nous veoir par tout, jusques à nos intimes et plus secrettes ordures, utile décence de nostre virginale pudeur si elle luy pouvoit interdire cesle descouverte. Enfin, qui desniaiseroit l'homme d'une si scrupuleuse superstition verbale n'apporteroit pas grande perte au monde. Nostre vie est partie en lolie, partie en prudence. Qui n'en escript que reveréement et régulièrement, il en laisse en arrière plus de la moitié. Je ne m'excuse pas envers moy, et si je le faisois, ce seroit plustost de mes excuses que je m'excuserois que d'aultre mienne faulte ; je m'excuse à certaines humeurs que j'estime plus fortes en nombre que celles qui sont de mon costé. En leur considération je diray encores cecy (car je désire de contenter chascun, chose pourtant très difficile : Esse unum hominem accommodalum ad tantam morum ac sermonum ad volunlatum varietatem^) : qu'ils n'ont à se prendre proprement à moy de ce que je fois dire aux auctorités receues et approuvées de plusieurs siècles, et que ce n'est pas raison qu'à faulte de rhythme.iis me refusent la dispense que mesme des hommes ecclésiastiques, des nostres et des plus cretés, jouissent en ce siècle. En voicy deux :
liimula, dispeream, ni monogramma tua etl*. Un vit d'amy la contente et bien traicte.
Quoy tant d'aultres? J'ayme la modestie, et n'est pas jugement cfue j'ay choisi ceste sorte de parier scandaleux ; c'est nature qui l'a choisi pour moy. Je ne le loue non plus que toutes formes contraires à l'usage receu ; mais je l'excuse, et, par circonstances tant générales que particulières, eh allège l'accusation.
Suy vons. Pareillement d'oîi peult venir ceste usurpation d'auctorité souveraine que vous prenez sur celles qui vous favorisent à leurs despens,
Si furttva dédit nigra munuacula nocte s,
(1) Qu'un seul homme se conformes cette 'grrande variété de mœurs, de discours et de volontés. Q. Cic, de Petit, cunsut., c. 14
(-2) Ce vers est de Théodore de Bèze, et il se trouve dans ui)e épigramrac de ses Juveuilia. Voyez la page J05, édit. de Lyon, sans date, jk-16. a l'égard du vers français, cité immédiatement après, il est tiré d'un rondeau de Sainl-Gelais. Voyez SCS (Xuvrcs poétiques, page 99, édit. de Lyon, 1574, in-12. N.
(.") Si, durant une nuit obscure, elle vous a accordé furtivement quelques faveurs. Cat., Carm. LXVIII, US.
que vous en investissez incontinent l'interest, la froideur et uneauctorité maritale? C'est une convention libre : que ne vous y prenez vous comme vous les y voulez tenir ? il n'y a point de prescription sur les choses volontaires. C'est contre la forme, mais il est .vray pourtant, que j'ay en mon temps conduict ce marché, selon que sa nature peult souffrir, aussi consciencieusement qu'aultre marché et avecques quelque air de justice, et que je ne leur ay tesmoigné de mon affection que ce que j'en sentois, et leur en ay représenté naïfvement la décadence, la vigueur et la naissance, les accès et les remises ; on n'y va pas tousjours un train. J'ay esté si espargnant à promettre que je pense avoir plus tenu que promis ny deu. Elles y ont trouvé de la fidélité jusques au service de leur inconstance, je dis inconstance advouée et par fois multipliée. Je n'ay jamais rompu avecques elles tant que j'y tenois, ne feust ce que par le bout d'un filet, et, quelques occasions qu'elles m'en ayent donné, n'ay jamais rompu jusques au mespris et à la haine; car telles privautés, lors mesme qu'on les acquiert par les plus honteuses conventions, encores m'obligent elles à quelque bienvneillance. De cholere et d'impatience un peu indiscrette, sur lepoinct de leurs ruses et desfuytes*, et de nos contestations, je leur en ay faiet veoir par fois; car je suis, de ma complexion, subject à des esmotions brusques qui nuisent souvent à mes marchés, quoyqu'elles soient legieres et courtes. Si elles ont voulu essayer la liberté de mon jugement, je ne me suis pas feinct à leur donner des advis paternels et mordants, et à les pincer où il leur cuisoit. Si je leur ay laissé à se plaindre de moy, c'est plustost d'y avoir trouvé un amour, au prix de l'usage moderne, sottement consciencieux. J'ay observé ma parole (S choses de quoy on m'eust ayséement dispensé ; elles se rendoient lors par fois avec réputation et soubs des capitulations qu'elles souffroient ayséement estre faussées par le vainqueur. J'ay faict caler, soubs l'interest de leur honneur, le plaisir en son plus grand effort plus d'une fois, et où la raison me pressoit les ay années contre moy, si qu'elles se conduisoient plus seurement et sévèrement par mes règles, quand elles s'y estoyent franche-
(1) Faux-fuyants.
LIVIU: III, CHAI*. V.
ment remises, qu'elles n'eussent faict par lei» leurs propres. J'ay. autant que j'ay peu, chargé sur moy seul le hasard de nos assignations pour les en descharger, et ay dressé nos parties tousjours par le plus aspre et inopiné pour estre moins en souspeçon, et en oultre, par mon advis, plus accessible. Ils sont ouverts principalement par les endroicls qu'ils tiennent de soy couverts; les choses moins craintes sont moins deflendues et observées; on peult oser plus ayséement ce que personne ne pense que vous oserez, qui devient facile par sa dilliculté. Jamais homme n'eut ses approches plus impertinemment génitales*. Geste voye d'aimer est plus selon la discipline ; mais combien elle est ridicule à nos gents et peu effectuelle. Qui le sçait mieulx que moy si ne m'en viendra point le repentir? Je n'y ay plus que perdre :
Me tabula sacer Totiva parie» indicat uvida
Suspendisse poienti Veslimenta maris deo ' :
il est à ceste heure temps d'en parler ouvertement. Mais, tout ainsi comme à un aultre, je dirois à Tadventure : • Mon ami, tu resves; l'amour de ton temps a peu de commerce avecques la foy et la preud'hommie. »
Eœc si tu postules BaUone certa facere, tiihilo plus agas, iitiam si des operam, *t cttm raiione insamas ^ :
Aussi, au rebours, si c'estoit à moy de recommencer, ce seroit certes le mesme train Pt par mesme progrès, pour infructueux qu'il me peust estre ; l'insuffisance et la sottise est louable en une action meslouable; autant que je m'esloigne de leur humeur en cela, je m'approche de la mienne. Au demeurant, en ce marché, je ne me laissois pas tout aller ; je m'y plaisois, mais je ne m'y oubliois pas. Je reservois en son entier ce peu de sens et de discrétion que nature m'a donné pour leur service et
(I) Uootaigoe avait d'abord ajouté : Ledessàuj d'engendrer doibl estre purement Ugilime ; mais cette additiou lui a >TaisembUblfeneat paru ioutile, et il Fa rayée sur sou manuscrit.
(iQ lie tableau sacré que r>t> suspendu dans le temple de ■epume déclare à tout le monde que j'ai consacré à ce dieu mes habits tout mouillés encore de mon naufrage. Uoe., Od., I, 5, 13.
(3) Prétendre l'assujettir à des règles, c'est vouloir allier la folie avec la raison. lm.,Eunuch,, aa. I, se. i, v. 16.
pOQf le mien; on pea d'esmotion, mais point de resverie. Ma conscience s'y engageoit aussi jusques à la desbauche et dissolution ; mais jos^ ques à l'ingratitude, trahison, malignité et cruauté, non. Je n'achetois pas le plaisir de ce vice à tout prix, et me contentois de son propre et simple coust : Nullum intra se vitium es<*. Je hais quasi à pareille mesure une oysifveté croupie et endormie comme un embesongnement espineux et pénible ; Tun me pince, l'aultre m'assoupit. J'aime autant les bleceu- Tes comme les meurtrisseures, et les coups trencbants comme les coups orbes 2. J 'ay trouvé en ce marché, quand j'y esiois plus propre, une juste modération entre ces deux extrémités. L'amour est une agitation esveillée, vifve et gaie ; je n'en estois ny troublé ny affligé, mais j'en estois eschauffé et encores altéré. Il s'en fault arrestcr là ; elle n'est nuisible qu'aux fols. Un jeune homme demandoit au philosophe Panetius s'il sieroit bien au sage d'estre amoureux. « Laissons là le sage, respondit il 3; mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons point en chose si esmue et violente qui nous esclave à aultruy et nous rende contemptibles à nous. • Il disoit vray qu'il ne fault pas fier chose de soy si precipiteuse à une ame qui m'aye de quoy en soustenir les venues et de quoy rabaitre par efieci la parole d'Agesilaûs*, • que la prudence et l'amour ne peuvent allerensenible. «G'estuue vaine occupation, il est vray, messeante, honteuse et illégitime; mais, à la conduire en ceste façon, je 1 estime salubre, propre à desgourdir un esprit et un corps poisant, et, comme médecin, je l'ordonnerois à tm homme de ma forme et condition, autant volontiers qu'aulcune aultre recepte, pour l'esveiller et tenir en force bien avant dans les ans
(1) Kul vice n'est renfermé en lui-même. Séx., Ep. 95. — 0 y a, dans Séoëque, uuaut au Meu d'est. La Foiuaine a dit de même dans la taiÀe des deux Chiens et l'Âne mort, L VIII, table 25:
. Les Tcrtu* derraicot être sœurs.
Ainsi que les TÏees sont frères :
Des que l'un de ceux-ci s'empare de dos eoara. Tous TÏenuent i la Gle : H ne s'en ouaque guères
(3) Coupqui ne faU que meurtrir.
(S)SÉsi.,Epi»t.in.C.
(4) O qu'il est malaisé, dit Agéalaûs, d^aimer et être sage toal etisemUe! Purr., dans la Vie (TAgéMUaMs, c. 4 de la tradoctioa d'Amyot. C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
et le dilayer* des prinses de la vieillesse. Pendant que nous n'en sommes qu'aux fauxbourgs que le pouls bat encores,
Dum nova caniiies, dum prima et recla senectus, Dum siiperest Lachesi quod torqu^t, et pedibus me Porto mets, nullo dexlram subeuute bacillo*;
nous avons besoing d'estre solicités et chatouillés par quelque agitation mordicante comme est ceste cy. Voyez combien elle a rendu de jeunesse, de vigueur et de gayeté au sage Anacreon, et Socrates, plus vieil que je ne suis, parlant d'un object amoureux : « M'estant, dict iP, appuyé contre son espaule de la mienne et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans un livre, je sentis, sans mentir, soubdain une picqueure dans l'espaule comme de quelque morsure de beste, et feus plus de cinq jours depuis qu'elle me fourmilloit, et m'escoula dans le cœur une démangeaison continuelle. » Un attouchement, et fortuite, et par une espaule, alloit eschauffer et altérer une ame refroidie et esnervée par l'aage et la première de toutes les humaines en reformation! Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre ny sembler aultre chose. La philosophie n'estrive point contre les voluptés naturelles, pourveu que la mesure y soit joincte, et en presche la modération, non la fuyte. L'effort de sa résistance s'employe contre les estrangieres et bastardes ; elle dict que les appétits du corps ne doibvent pas estre augmentés par l'esprit, et nous advertit ingénieusement de ne vouloir point esveiller nostre faim par la saturité ; de ne vouloir farcir, au lieu de remplir, le ventre; d éviter toute jouissance qui nous met en disette et toute viande et boisson qui nous altère et affame, comme au service de l'amour elle nous ordonne de prendre un object qui satisface simplement au besoing du corps, qui n'esmeuve point l'ame, laquelle n'en doibt pas faire son faict, ains suyvre nuement et assister le corps. Mais ay je pas raison d'estimer que ces préceptes, qui ont
(1) Et différer pour hù les prises, les attaques de la vieillesse. On lit dans l'édition de 1588, fol. 391, et le retarder des prises de la vieillesse. J. V. L.
(i) Pendant que:
Mon corps n'est point courbé sous le faix des années ; Qu'on ne voit point mes pas sous Fâge chanceler, Et qu'il reste A la Parque encor de quoi filer.
Juv., Sat., III, 26, trad. de Boileau.
(3) XÉN., Banquet, IV, 27. c.
pourtant d'ailleurs, selon moy, un peu de rigueur, regardent un corps qui face son office, et qu'à un corps abbattu, comme un estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art, et, par l'entremise de la fantasie, luy faire revenir l'appétit et l'alaigresse, puisque de soy il l'a perdue?
Pouvons nous pas dire qu'il n'y a rien en nous, pendant ceste prison terrestre, pure-* ment ny corporel ny spirituel, et qu'injurieusement nous desmembrons* un homme tout vif, et qu'il semble y avoir raison que nous nous portions envers l'usage du plaisir aussi favorablement au moins que nous faisons envers la douleur? Elle^ estoit (pour exemple) véhémente jusques à la perfection en l'ame des saincts par la pénitence; le corps y avoit naturellement part par le droict de leur colligance et si pouvoit avoir peu de part à la cause. Si ne se sont ils pas contentés qu'il suyvist nuement et assistast l'ame affligée; ils l'ont affligé luy mesme de peines atroces et propres, à fin qu'à l'envy l'un de l'autre l'ame et le corps plongeassent l'homme dans la douleur, d'autant plus salutaire que plus aspre. En pareil cas, aux plaisirs corporels, est ce pas injustice d'en refroidir l'ame et dire qu'il l'y faille entraisner comme à quelque obligation et nécessité contraincte et servile? C'est à elle plustosl de les couver et fomenter, de s'y présenter et convier, la charge de régir luy appartenant ; comme c'est aussi à mon advis à elle, aux plaisirs qui luy sont propres, d'en inspirer et infondre ^ au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s'estudier qu'ils luy soyent doulx et salutaires. Car c'est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyve point ses appétits au dommage de l'esprit; mais pourquoy n'est ce pas aussi raison que l'esprit ne suyve pas les siens au dommage du corps?
Je n'ay point aultre passion qui me tienne en haleine. Ce que l'avarice, l'ambition, les querelles, les procès, font à l'endroict des aultres qui, comme moy, n'ont point de vacation
(1) Montaigne, sur un des exemplaires corrigés de sa main, avait d'abord écrit deschirons; mais, ce qui est remarquable, il l'a rayé pour y substituer dessirons. Le règne des deux reines du nom de Médicis a fait changer en che beaucoup de syllabes en ce. L'édition in-fol. de 159S porte nous desmembrans, qu'on trouve aussi dans l'édition m-*» de 1588. N.
(2) La douleur.
(3j Injondre, verser dedans.
[JVRE Ml, CHAP. V.
assignée, l'amour le feroit pluscommodéement; ' il me rendroit la vigilance, la sobriété, la grâce, le soing de ma personne; rasseureroit ma contenance à ce que les grimaceg de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne veinssent à la corrompre; me remettroit aux estudes sains et sages par où je me peusse rendre plus estimé et plus aimé, ostant à mon esprit le desespoir de soy et de son usage, et le raccointant à soy ; me divertiroit de mille pensées ennuyeuses, de mille chagrins melancholiques que l'oysiveté nous charge en tel aage et le mauvais estât de nostre santé ; reschaufferoit, au moins en songe, ce sang que nature abandonne ; soubtiendroit le menton et allongeroit un peu les nerfs et la vigueur et alaigresse de la vie à ce pauvre homme qui s'en va le grand train vers sa ruyne. Mais j'entends bien que c'est une commodité. fort mal aysée à recouvrer. Par foiblesse et longue expérience, nostre goust est devenu plus tendre et plus exquis ; nous demandons plus lors que nous apportons moins ; nous voulons le plus choisir lors que nous méritons le moins d'estre acceptés. Nous cognoissants tels, nous sommes moins hardis et plus desfiants ; rien ne nous peult asseurer d'estre aimés, veu nostre condition et la leur. T&y honte de me trouver parmy ceste verte et bouillante jeunesse,
Cujus in indomilo constantior inguine nervus, Quam nova collibus arbor inhœret >.
Qu'irions nous présenter nostre misère parmy ceste alaîgresse,
Possint ut juvenes visere fervidi ,
Multo non Aine risu,
JAlapsam in cineres facem ' .*
Ils ont la force et la raison pour eulx : faisons leur place, nous n'avons plus que tenir; et ce germe de beauté naissante ne se laisse manier à mains si gourdes, et practiquer à moyens purs matériels ; car, comme respondit ce philosophe ancien^ à celuy qui se mocquoit de quoy il n'avoit sceu gaigner la bonne grâce d'un tendron qu'il pourchassoit : « Mon amy, le hameçon ne
(Il Qui toujours est en état de bieb faire.
Ce \ers de La Fontaine suffit pour faire entrevoir le sens de ce passage d'HoRACE (Epod., xn, 19) , trop libre pour être • traduit. C.
(2) Pour les divertir à nos dépens, en leur montrant un Bambeau qui n'est plus que cendre ? Hor., Od., VI, iz, S6.
(3) Bion. Voyez Dioc. Lakrce, IV, 67. C.
mord pas à du fromage si frais. - Or, c'est un commerce qui a besoing de relation et de correapondance : les aultres plaisirs que nous recevons se peuvent recognoistre par recompenses de nature diverse ; mais cestaiy cy ne se paye que de mesme espèce de monnoye. En vérité, en ce déduit, le plaisir que je fois chatouille plus doulcement mon imagination que celuy que je sens; or, cil n'a rien de généreux, qui peult recevoir plaisir où il n'en donne point , c'est une vile ame, qui veult tout debvoir, et qui se plaist de nourrir de la conférence * avecques les personnes auxquelles il est en charge ; il n'y a beauté, ny grâce, ny privante si exquise, qu'un galant homme deust désirer à ce prix. Si elles ne nbus peuvent faire du bien que par pitié, j'aime bien mieulx ne vivre point que de vivre d'aulmosne Je voudrois avoir droict de le leur demander, au style auquel j'ai veu quester en Italie : Faie ben per roi^, ou à la guise que Cyrus enhorloit ses soldats : « Qui s'armera, si me suyve. » Ralliez vous, me dira l'on, à celles de yostre condition, que la compaignie de mesme fortune vous rendra plus avsees. Oh ! la sotte composition et insipide .'
yoio
Barbant vellere moritto leoni' :
Xenophon * emploie pour objection et accusation, à rencontre de Menon, qu'en son amour il embesongnast des objects passant fleur. Je treuve plus de volupté seulement veoir le juste et doux meslange de deux jeunes beautés, ou à le seulement considérer par fantasie, qu'à faire moy mesme le second d'un meslange triste et informe ; je resigne cest appétit fantastique à l'empereur Galba, qui ne s'adonnoit qu'aux chairs dures et vieilles^, et à ce pauvre misérable^,
(!) A entretenir.
(2) Faites-moi quelque bien pour vous-méme.Cest encore un souvenir que Montaigne extrait de son Journal de voyage ( t. n, p. 288) : « Le nazioni libère (il parle de la république de Luc ques) non hanno la distinzione delli gradi délie personne corne le altre ; e, fno alli infimi, hanno non so che di signorile a' lor modi. Domandando V elemosina, mescolanci senrpre qualche parola d'caitorilà ; Datemi F elemosina ; voleté? Datemi l' elemosina; sapete? Corne dice qiiest attro in Roma: Fale ben per YOi. »
(3) Je ne veux pas arracher la barbe à un Bon mort Makt., X, 90,9.
(4) Anabas., 11,6, is. C.
(5) ScÉT., dans la Vie de Galba, c. 21. c
(6) Ovide, qui, accablé de cbasrins et d'ennui dans le pajt
0 «go di faciant talem te eemere ffO$$lm,
Caraque mutatls oscula ferre comis, Ampleclique mets corpus non pingue lacertis .'
et entre les premières laideurs je compte les beautés artilicielles et forcées. Emonez*, jeune gars de Chio, pensant par des beaux atours acquérir la beauté que nature lui ostoit, se présenta au philosophe Arcesilaûs et luy demanda si un sage se pourroit venir amoureux : « Ouy dea, respondit l'autre, pourveu que ce ne feust pas d'une beauté parée et sophistiquée comme la tienne. » La laideur d'une vieillesse advouée est moins laide et moins vieille à mon gré qu'un aultre peincte et lissée. Le dirai-je? pourveu qu'on ne m'en prenne à la gorge : l'amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison qu'en l'aage voisin de l'enfance,
Quem si puellarum insereres choro, Uire saijaces fallerei hospiles Discrimen obscurum, soltitis Crinibus, ambiguoque vultu * :
et la beauté non plus ; car, ce qu'Homère l'estend Jusques à ce que le menton commence à s'umbrager, Platon mesme l'a remarqué pour rare ; et est notoire la cause pour laquelle si plaisamment le sophiste Bion appeloit les poils folets de l'adolescence, Aristogilons et Harmodiens^; en la virilité, je le treuve desjà auleunement hors de son siège, non qu'en la vieillesse ;
Imporiunus enim transvolat arida*
Querctts^ .
et Marguerite, royne de Navarre, allonge, en femme, bien loing, l'advantage des femmes, ordonnant qu'il est saison, à trente ans, qu'elles changent le tiltre de belles en bonnes. Plus courte possession nous luy donnons sur nostre
sauvage où il avait élé relégué, après avoir dit à sa femme qu'apparemment elle a vieilli par la considération des maux qu'il endure, s'écrie : « Oh ! plût aux dieux que je pusse te voir ; que je pusse baiser tes cheveux blanchis et serrer dans mes bras ton corps amaigri par la douleur! » Ovide, ex Ponlo,I, 4, 49. C.
(J) DiOG. Laekce, IV, 34. ,C.
(5S) Lorsque, les cheveux flottants sur les épaules, un jeune tiomme, introduit au milieu d'un chœur déjeunes filles, peut tromperies yeux les plus pénétrants ; tant ses traits tiennent également de l'un et de Tautre sexe. Hor., Od., Il, 5,21.
(3) Voyez Plut., au traité (le l'Amour, c. 54, pour la raison de ce mot que Montaigne a voulu laisser deviner à ses lecteurs. C.
(4) Car il n'arrête pas son vol sur les chênes arides. Hor., (M., IV, 13, 9.
vie, mieulx nous en valons. Voyez son port : c'est un menton puérile. Qui ne sçait, en son ' eschole, combien on procède au rebours de tout ordre? Testude, l'exercitation, l'usage, sont voyes à l'insuffisance ; les novices y régentent ; Amorordinem nescit^. Certes, sa conduicte a plus de garbe^ quand elle estmeslée d'inadvertenceet de trouble; les fauUes, les succès contraires, y donnent poincte et grâce ; pourveu qu'elle soit aspre et affamée, il chault peu qu'elle soit prudente ; voyez comme il va chancellant, chopant et follastrant ; on le met aux ceps, quand on le guide par art et sagesse 5 et contrainct on sa divine liberté , quand on le soubmet à ces mains barbues et calleuses.
Au demourant, je leur oys souvent peindre ceste intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en considération l'interest que les sens y ont: tout .y sert ; mais je puis dire avoir j veu souvent que nous avons excusé la foiblesse de leurs esprits en faveur de leurs beautés corporelles ; mais que je n'ay point encores veu qu'en faveur de la beauté de l'esprit, tant rassis et meur soit il, elles vueillcnt prester la main à un corps qui tumbe tant soit peu en décadence. Que ne prend il envie à quelqu'une de faire ceste noble barde ^ socratique du corps à l'esprit? achetant, au prix de ses cuisses, une intelligence et génération philosophique et spirituelle, le plus hault prix où elle les puisse monter? Platon* ordonne en ses loix que celuy qui aura faict quelque signalé et utile exploict en la guerre ne puisse estre refusé, durant l'expédition d'icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, de baiser, ou aultre faveur amoureuse de qui il la vueille. Ce qu'il treuve si juste, en recommendation de la valeur militaire, ne le peult il pas estre aussi en recommendation de quelque aultre valeur? et que ne prend il envie à une de préoccuper, sTir ses compaignes, la gloire de cest amour chaste ? ^ chaste, dis je bien,
yam si quando ad prœlia ventum est,
(i) L'amour ne connaît point l'ordre (la règle). — Ce pas- ., sage est de saint Jérôme. Yoy. la fin de sa Lettre à Cliromatius, t. I,p. 217, édit. de BaV, 1537. Anacréon avait dit, longtemps auparavant, que Bacchus, aidé de Tamour, folàire sans rè.jle, â-y.y.ra. tzx'Ui, Od., 50, v. 24. C
(2) Vivacité gracieuse.
(3) Harder, troquer, changer.
(4) République, V, p. 4C8. G.