CHAPITRE m
Nos affections s'emportent au delà de nous.
Ceulx qui accusent les hommes d'aller tousjours béants^ après les choses futures et nous apprennent à nous saisir des biens présents et nous rasseoir en ceulx là, comme n'ayants aulcune prinse sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s'ils osent appeler erreur chose à quoy nature mesme nous achemine pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d'aultres, cette imagination faulse, plus jalouse de nostre action que de nostre science.
Kous ne sommes jamais chez nous ; nous sommes tousjoursaudelà; la crainte, le désir, l'espérance, nous eslancent vers l'advenir et nous de^obbent le sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. Calamitostu est animus futuri anxius^.
(I) Pldse , Vn, 53.
p) Ou mieux Tbalna. v.vlèke M.v3Ume. K. is, — Corsegue, nie de Corse, du latin Corsica.
(3* GncciARDi.'n, BM. (f Italie, liv. XlV.édit. du Panthéon. « Le pape Léon fut bien aise de mourir de joye, » dit Martin du Bellay dans ses lféaK>ires,GT.lI. édit. du Panthéon.
(4 Pline, \TI, 53.
(5 Béer avait le sens du mot latin inhiare. Ce verbe n'est usité aujourd'hui qu'au participe, bouche béante.
{Q Tout esprit inquiet de l'avenir est roalheurctix. SÉrtocE, Epia., 98.— «La prévoyance: la prévoyaiice qui nous porte sans cesse au-delà de nous et soareiit nous place où non»
ESSAIS DE MOINÏAIGNE,
Ce grand précepte est sonvent allégué en Platon: «Fay ton faict, et te cognoy*.» Chascun de ces deux membres enveloppe généralement tout nostre dchvoir, et semblablement enveloppe son compaignon. Qui auroit à faire son faict vcrroit que sa première leçon, c'est cognoistre ce qu'il est et ce qui luy est propre; et qui se cognoist ne prend plus le faict estrangicr pour le sien, s'ayme et se cultive avant toute aukre chose; refuse les occupations superflues et les pensées et propositions inutiles. Comme la folie, quand on luy octroyera ce qu'elle désire, ne sera pas contente, aussi est la sagesse contente de ce qui est présent, ne se desplait jamais de soy^. Epicurus dispense son sage de la prévoyance et soucy de l'advenir.
Entre les loix qui regardent les trespassés, celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des princes à estre examinées après leur mort'. Ils sont compaignons, sinon maistres, des loix; ce que la justice n'a peu sur leurs testes, c'est raison qu'elle le puisse sur leur réputation et biens de leurs successeurs; choses que souvent nous préférons à la vie. C'est une usance qui apporte des commodités singuUeres aux nations où elle est observée, et désirable à tout sbons princes qui ont à se plaindre de ce qu'on traicte la mémoire des meschants comme la leur. Nous debvons la subjection et obéissance également à touts roys*, car elle regarde leur office; mais l'estimation, non plus que l'affection, nous ne la debvons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre politique de les souffrir patiemment, indignes, de celer leurs vices, d'aider de nostre recommendation leurs actions indifférentes pendant que leur auctorité a besoing de nostre appuy ; mais nostre commerce fmy, ce n'est pas raison de re-
n'arrivprons point, voilà la -véritable source de toutes nos misères. « Rousseau, Emile, llv. II.
(l) Tô TTcâTTEiv Xtoù "yvûvaet tk t« «Ûtcù x«l iaurdv. TiMÉE, p. 544, édil. dcLyon, 1590. G.
(2) i't sttittilia, etsi adepta est quod concupivit, mmqtiam te lamen salis consecutmn piitat, sic sapientia semper eo contenta est quod adest, nequeeam unquam sui pœniiet. Cic, Tusc. quaest., V, 18,
(5) DioDORE DE Sicile, 1, 6.C.
(4) A moins qu'ils ne commandent le crime; car le vicomte d'Ortliès eut le droit de répondre à Cliarles IX : « Sire, j'ai communiqué tecoinniandeinenl de V. M. à ses fldclcs habitants et gens de guerre de la garnison (de Bayonne) ;jc n'y ai trouvé que bons citoyens et fermes soldats, mais pas un boinreau. C'est pourquoi eux et moi supplions très liumbiemeiit V. M. Toutoir employer en clioses possibles, quelque hasardeuses qu'elles soient, nos bras et vies. » J. V. L.
fuser à la justice et à nostre liberté l'expression de nos vrays sentiments, et nomméement de refuser aux bons subjects la gloire d'avoir reveremment et fidellcment servy un maislre, les imperfections duquel leur estoient si bien cogneues, frustrant la postérité d'un si utile exemple. Et ceulx qui, par respect de quelque obligation privée, espousent iniquement la mémoire d'un prince meslouable, font justice particulière aux despens de la justice publicque. Titus Li vius dict vray « que le langage des hommes nourris soubs la royauté est tousjours plein de vaines ostentations et fauls tesmoignages',» chascun eslevant indifféremment son roy à l'extrême ligne de valeur et grandeur souveraine. On peult reprouver la magnanimité de ces deux soldats qui respondirent à Néron, à sa barbe, l'un enquis de luy pourquoy il lu y vouloit mal : « Je t'aimoy quand tu le valois ; mais depuis que tu es devenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier, jetehay comme tu mérites;»» l'auhre pourquoy il le vouloit tuer : » Parce que je ne treuve aultre remède à tes continuels maléfices^. » Mais les publics et universels tesmoignages qui, après sa mort, ont esté rendus, et le seront à tout jamais à luy et à touts. meschants comme luy, de ses tyrannies et vilains deportements, qui de sain entendement les peult reprouver?
Il me desplaist qu'en une si saincte police que la lacedemonienne, se feust meslée une si feincte cerimonie : A la mort des roys, touts les confédérés et voisins, et touts les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient le front pour tesmoignage de dueil, et disoient en leurs cris et lamentations, que celuy là, quel qu'il eust été, estoit le meilleur roy de touts les Icurs^; attribuant au rang le loz qui appartenoit au mérite, et qui appartient au premier mérite, au postreme et dernier reng.
Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert, sur le mot de Solon que « Nul avant mourir ne peult estre dict heureux * >» , si celuy là mesme quia vcscu, et qui est mort à souhait, peult estre dict heureux si sa renommée va mal, si sa postérité est misérable. Pendant que nous nous remuons, nous nous portons par préoccupation où il nous plaist ; mais estant hors de l'estre,
(1) TiTE-LiVE, XXX, ^. G.
(i) Tacite, Annal., XV,C7,68. c.