LIVRE m, CIUP. IX
Nec Jam validis radicibus hœrens.
Pondère ttiia suo est ■
Dadvantage, ce n'est pas bien procédé de recognoislre seulement le flanc et le fossé pour juger de la seureté d'une place; il fault veoir par où on y peult venir, en quel estât est l'assaillant : peu de vaisseaux fondent de leur propre poids et sans violence estrangiere. Or tournons les yeux partout; tout croule autour de nous : en touts les grands estats, soit de chrestienté, soit d'ailleurs, que nous xognoissons, regardez y, vous y trouverez une évidente menace de changement et de ruyne :
El tua sunt illis incommoda, parque per omnes Tempesias*.
Les astrologues ont beau jeu à nous advertir, comme ils le font, de grandes altérations et mutations prochaines; leurs divinations sont présentes et palpables, il ne fault pas aller au ciel pour cela. Nous n'avons pas seulement à tirer consolation de ceste société universelle de mal et de menace, mais encores quelque espérance pour la durée de nostre estât, d'autant que naturellement rien ne tumbe là où tout tumbe : la maladie universelle est la santé particulière; la conformité est qualité ennemie à la dissolution. Pour moy, je n'en entre point au désespoir et me semble y voir des routes à nous sauver ;
Deus hœc fortatse benigna Reducet in sedem vice *.
Qui sçait si Dieu vouldra qu'il en advienne comme des corps qui se purgent et remettent en meilleur estât par longues et griefves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avoieiit osté? Ce qui me poise le plus, c'est qu'à compter les symptômes de nostre mal , j'en veois autant de naturels et de ceulx que le ciel nous envoyé et proprement siens, que de ceulx que nostre des règlement et l'imprudeuce humaine y confèrent : il semble que les astres mesraes ordonnent que nous avons assez duré, et oultre»
(!, Il ne lient plus à la terre que par de faibles racines ; son poids seul Fy aitacho encore. Lcc., I, 158. — C'est d'un arbre qu il s'agit dans Luraiti.
(ij Ils ont aussi leurs inGrmités, et un pareil orage les menace tous.
Çy) Peut-être un dieu, par un retour farorable, nous rendrat-il notre premier état. Hor., Epod.. XllI, 7
les termes ordinaires. El cecy aussi me poise, que le plus voysin mal (|ui nous menace, ce n'est pas aheration en la masse entière et solide, mais sa dissipation et divulsion : l'extrême de nos craintes.
Encores en ces ravasseries icy crainds je la trahison de ma mémoire, que, par inadvertence, elle m'aye faict enregistrer une chose deux fois. Je hais à me recognoistre , et ne retaste jamais qu'envy * ce qui m'est une fois eschappé. Or, je n'apporte icy rien de nouvel apprentissage ; ce sont imaginations communes : le^ ayant à l'adventure conçues cent fois, j'ai peur de les avoir desjà enroollées. La rcdiete est partout ennuyeuse, feust ce dans Homère ; mais elle est ruyneuse aux choses qui n'ont qu'une montre superficielle et passagiere. Je me desplais de Finculcation, voire aux choses utiles, comme en Seneque , et l'usage de son eschole .stoïque me desplaist de redire sur chasque matière, tout au long et au large, les principes et presuppositions qui servent en gênerai et realleguer tousjours de nouveau les arguments et raisons communes et universelles.
Ma mémoire s'empire cruellement touts les jours :
Pocula leihœos ut si ducenlia somnos Arente fauce truxerim'.
Il fauldra doresnavant ( car. Dieu mercy, jusques à ceste heure il n'en est pas advenu de fauhe) qu'au lieu que les aultres cherchent temps et occasion de penser à ce qu'ils ont à dire, je fuye à me préparer, de peur de m'attaçher à quelque obligation de laquelle j'aye à despendre. L'est re tenu et obligé me fourvoyé, et le despendre d'un si foible instrument qu'est ma mémoire. Je ne lis jamais ceste histoire que je ne m'en offense d'un ressentiment propre et naturel : Lyncestes^, accusé de conjuration contre Alexandre, le jour qu'il feut mené en la présence de l'armée, suyvant la coustume, pour estre ouï en ses deffenses, avoit en sa teste une harangue estudiée, de laquelle, tout hésitant et bégayant , il prononcea quelques paroles. Comme il se troubloit de plus en plus, ce pendant qu'il luicte avecques sa mémoire et qu'il la retaste, le voylà chargé et tué à coups de
(I) Qu'à regret.
(î) Comme si, hrùlaiU de soif, j'eusse bu à longs li-aits au fleuve assoupissant du Létlté. Hor., Epoil., XIV, 3, (3) QllNTF.-T.lRr. . VU, 1 C.
ESSAIS DE MONTAIGNE
pique par ies soldats qui luy estoient plus voysins, le tenants pour convaincu : son estonnement et son silence leur servit de confession; ayant eu en prison tant de loisir de se préparer, ce n'est plus, à leur advis, la mémoire qui luy manque, c'est la conscience qui luy bride la langue et luy oste la force. Vrayement c'est bien dict : le lieu estonne, l'assistance, l'exspectalion , lors mesme qu'il n'y va que de l'ambition de bien dire; que peult on faire, quand c'est une harangue qui porte la vie en conséquence?.
Pour moy, cela mesme que je sois lié à ce que j'ay à dire sert à m'en desprendre. Quand je me suis commis et assigné entièrement à ma mémoire, je prends si fort sur elle que je l'accable; elle s'effraye de sa charge. Autant que je m'en rapporte à elle, je me mets hors de moy jusques à essayer ma contenance, et me suis veu quelque jour en peine de celer la servitude en laquelle j'estois entravé, là oij mon desseing est de représenter en parlant une profonde nonchalance d'accent et de visage et des mouvements fortuites et impremedités, comme naissants des occasions présentes, aimant aussi cher ne rien dire qui vaille que de montrer estre venu préparé pour bien dire, chose messeante, sur tout à gents de ma profession, et chose de trop grande obligation à qui ne peult beaucoup tenir. L'apprest donne plus à espérer qu'il ne porte : on se met sou ent sottement en pourpoinct pour ne saulter pas mieulx qu'en saye* : Nihil est his, qui placere volunl, tam adversarium quant eœspectatio^. Ils ont laissé par escript de l'orateur Curio' que, quand il proposoit la distribution des pièces de son oraison en trois ou en quatre, ou le nombre de ses arguments ou raisons, il luy advenoit volontiers, ou d'en oublier quelqu'un, ou d'y en adjouster un ou deux de plus. J'ay tousjours bien évité de tumber en cest inconvénient, ayant haï ces promesses et prescriptions non seulement pour la desfiance de ma mémoire, mais aussi pour ce que ceste forme retire trop à Tar liste : Simpliciora militares décent*. Baste,
(1) Sagum, espèce (le casaque militaire. C'est la blouse gauloise. .J. V. L.
f2) RiPii de plus contraire à ceux qui veulent plaire que ûe tàivc. beaucoup aitendre d eux.Cic, Acaii., II, 4.
(S) Cic, Bruliis, c. 60 C.
Hil La simplicité va bien aux guerriers. Qci>îT.,/n5<.0/a/., XI, <.
que je me suis meshuy promis de ne prendre
plus la chîirge de parler en lieu de respect ;car, quant à parler en lisant son escript, ouhre ce qu'il est très inepte, il est de grand desadvantage à ceulx qui, par nature, pouvoient quelque chose en l'action ; et de me jecter à la mercy de mon invention présente, encores moins : je l'ay lourde et trouble, qui ne scauroit fournir aux soubdaines nécessités et importantes.
Laisse, lecteur, courir encore ce coup d'essay et ce troisiesme alongeail du reste des pieces de ma peinclure. J'adjouste, mais je ne corrige pas' : premièrement, parce que celuy qui a hypothéqué au monde son ouvrage, je treuve apparence qu'il n'y aye plus de droict ; qu'il die, s'il peult, mieulx ailleurs, et ne corrompe la besongne qu'il a vendue. De telles gents il ne fauldroit rien acheter qu'après leur mort. Qu'ils y pensent bien avant que de se produire; qui leshaste?MonUvreest tousjours un, sauf qu'à mesure qu'on se met à le renouveller, à fin que l'acheteur ne s'en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d'y attacher, comme ce n'est qu'une marqueterie mal joincie, quelque emblème 2 supernumeraire ; ce ne sont que surpoids qui ne condamnent point la première forme, mais donnent quelque prix particulier à chascune des suivantes par une petite subtilité ambitieuse. De là toutesfois il adviendra facilement qu'il s'y mesie quelque transposition de chronologie, mes contes prenants place selon leur opportunité, non tousjours selon leur aage.
Secondement, à cause que, pour mon regard, je crainds de perdre au change; mon entendement ne va pas tousjours avant ; il va à
(1) On croirait, à entendre ici Montaigne, qu'il ne corrigeait jamais ses ouvrages. Quand les innombrables variantes des £5sais ne prouveraient pas le contraire, nous pourrions leréfuter par son propre aveu : « En mes escripts mesmes, dit-il (liv. Il, c, 12), je ne relreuve pas tousjours l'air dénia première imagination : je ne sçais ce que j'ay voulu dire ; et jn'eschaulde souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier qui valoit mieulx. » j. V. L.
(2) Quelque ornement surnuméraire, quelque pièce de rapport; dans le sens grec et latin de ce mot, qui se disait également et des Dgurines adaptées à un vase précieux, scaphia cum emblemalis, Cic, in Ve»'r.,IV, 17, et des pièces d'une mosaïque, emblema vermieulatum, Lccil., ap. Cic. de Oral., III, 43 ; Brut., c. 79. n Emblema, aul litliostrolum,» Varros, de Rc rust., m, 2, 4. Le mot emblème na plus ce sens en français, i. v. L.
LivRi: m, CHÂP. IX.
reculons aussi. Je ne me desfic gueres moins de mes fantasies pour eslre secondes ou tierces que premières ou présentes ou passées. Nous nous corrigeons aussi sottement souvent comme nous corrigeons les aultres. Je suis envieilly de nombre d'ans depuis mes premières publications S qui feurent l'an mil cinq cents quatre vingts ; mais je fois double que je sois assagi d'un poulce. Moy asture, et moy tantost, sommes bien deux ; quand meilleur, je n'en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil si nous ne marchion» que vers l'amendement; c'est un mouvement d'yvrongne, titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l'air manie casuellement selon soy. Antiochus avoit vigoreusement escript en faveur de l'Académie ; il print sur ses vieulx ans un aultre parti. Lequel des deux je suyvisse, seroit ce pas tousjours suy- .vre Antiochus? Après avoir estably le doubte, vouloir establir la certitude des opinions humaines, estoit ce pas establir le double, non la certitude, et promettre, qui luy eust donné encores un aage à durer, qu'il estoit tousjours en termes de nouvelle agitation, non tant meilleure qu'aultre? 1
La faveur publicque m'a donné un peu plus de hardiesse que je n'esperois ; mais ce que je '' crainds le plus, c'est de saouler. J'aimerois mieulx poindre que lasser, comme a faict un sçavant homme de mon temps. La louange est i tousjours plaisante, de qui et pour quoy elle vienne. Si fault il, pour s'en agréer justement, estre informé de sa cause. Les imperfections mesme ont leur moyen de se recommender; l'estimation vulgaire et commune se veoid peu heurf use en rencontre, et de mon temps je suis '■ trompé si les pires escripts ne sont ceuLx qui ont gaigné le dessus du vent populaire. Certes, je rends grâces à des honnestes hommes qui daignent prendre en bonne part mes foibles efforts; il n'est lieu où les faultes de la façon paroissent tant qu'en une matière qui de so n'a point de recomraendation. Ne te prends point à moy, lecteur, de celles qui se coulent icy par la fantasie ou inadvertence d'aultruy ; chasque main, chasque ouvrier y apporte les siennes. Je ne me mesle ny d'orthographe (et ordonne
(1) Édition de 1382, foi. 425 : « Je suis envieifly de nuict ans depuis mes premières publications ; mais je fois double que je 6ois amendé d'un poulce. »
seulement qu'ils suyvent l'ancienne'^ ny de la punctuation; je suis peu expert en l'un et erf l'aultre. Où ds rompent du tout le sens, je m'en donne peu de peine, car au moins ils me deschargent; mais où ils en substituent un fauls, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. Touiesfois, quand la sentence n'est forte à ma mesure, un honneste homme la doiht refuser pour mienne. Qui cogUDistra combien je suis peu laborieux, combien je suis faict à ma mode, croira facilement que je redicterois plus volontiers encores autant d'Essais que de m'assubjetctiràresuyvreceulxcypour ceste puérile correction.
Je disois doncques tantost qu'estant planté en la plus profonde minière de ce nouveau métal, non seulement je suis privé de grande familiarité avecques gents d'aulires mœurs que les miennes et d'aulires opinions par lesquelles ils tiennent ensemble d'un nœud qui commande* tout aultre nœud, mais encores je ne suis pas sans hazard parmy ceulx à qui tout est egualement loisible et desquels la pluspart ne peult meshuy empirer son marché vers nostre justice, d'où naist l'extrême degré de licence. Comptant tontes les particulières circonstances qui me regardent, je ne treuve homme des nostres à qui la deffense des loix couste et en gaing cessant et en dommage émergeant, disent les clercs, plus qu'à mov ; et tels tbnt bien les braves de leur chaleur et aspreté qui font beaucoup moins que moy en juste balance. Comme maison de tout temps libre, de grand abord et officieuse à chascun (car je ne me suis jamais laissé induire d'en faire un util de guerre, laquelle je vois chercher plus volontiers où elle est le plus esloingnée de mon voysinage), ma maison a mérité assez d'affection populaire, et seroit bien malavsé de me gourmarder sur mon fumier; et j'estime à un merveilleux chef d'œuvre et exemplaire qu'elle soit encores vierge de sang et de sac, soubs un si long orage, tant de changements et agitations voysines ; car, à dire vray, il estoit possible, à un homme de ma complexion, d'eschapper à une forme constante et continue, quelle qu'elle feost; mais les invasions et incursions contraires, et alternations et vicissi-
(J) Edition de 1802, t. IV, p. 92: «qui fuyt à tout aultre noeud.»
ESSAIS DE MOrSTAIGlNE,
ludes de la fortune autour de moy^ ont jusqu'à cesie heure plus exaspéré qu'amolly Thumeur du pays, et me rechargent de danglers et difficuhés in Vinci hles.
J'eschappe, mais il me desplaist que ce soit plus par fortune, voire et par ma prudence, que par justice, et me desplaist d'estre hors la protection des loix et soubs aultre sauvegarde que la leur. Comme les choses sont, je vis plus qu'à deiny de la faveur d'auhruy, qui est une rude obligation. Je ne veulx debvoir ma seureté, ny à la bonté et ben'gnité des grands, qui s'agréent de ma légalité et liberté, ny à la facilité des mœurs de mes prédécesseurs et
té; qu'on s'ayde de la fiance et asseurance qu'on a prinse hors de moy J'aimerois bien plus cher rompre la prison d'une muraille et des loix que de ma parole. Je suis délicat à l'observation de mes promesses jusques à la superstition, et les fois en touts subjects volontiers incei'taines et conditionnelles. A celles qui sont de nul poids je donne poids de la jalousie de ma règle ; elle me géhenne et charge de son propre interest. Ouy, es entreprinses toutes miennes et libres, si j'en dict le poinct, il me semble que je me le prescris, et que le donner à la science d'aultruy, c'est le preordonner à soy ; il me semble que je le promets
miennes; car quoy si j'eslois aultre? Si mes quand je le dis; ainsi j'esvcnte peu mes propo-
deportements et la franchise de ma conversa tion obligent mes voysins ou la parenté, c'est cruauté qu'ils s'en puissent acquitter en me laissant vivre et qu'ils puissent dire : « Nous luy condonnons la libre continuation du servir c divin en la chapelle de sa maison, toutes le' églises d'autour estants par noas désertées, et luy condonnons l'usage de ses biens et sa vii, comme il conserve nos femmes et nos bciufs au besoing. » De longue main chez moy ncus avons part à la louange de Lycurgus athénien*, qui esloit gênerai dépositaire et garditn des bourses de ses concitoyens. Or, je tiens qu'il fault vivre par droict et par auctori'é, non par recompense ny par grâce. Coiii\)ien de galants hommes ont n)ieulx aimé perdi,e la vie que la debvoir ! Je fuys à me soubmettrr à toute sorte d'ol>ligation, mais sur tout a celle qui m'attache par le debvoir d'honneur. Je ne treuve r'wn de si cher que ce qui m'est donné, et ce pour quoy ma volonté demeure hypothéquée par tilire de gratitude, et receois plus volontiers les oiïices qui sont à vendre. Je crois bien : pour ceulx cy je ne donne que de l'argent, pour les aultres je me donne moy mesme.
Le nœud qui me tient par la loy d'honnes-
teté me semble bien plus pressant et plus ppi- i Iremcle quema comdence me donne est plus sem'e ei pi s se-
sant que n'est celuy de la contraincte civile; on me garroto plus doulcemenl par un notaire que par moy . N est ce pas raison que ma conscience soit beaucoup plus engagée à ce en quoy on s'est simplement fié d'elle? Ailleurs ma foy ne doibt rien, car on ne luy a rien pres-
sitions. La condamnation que je fois de moy est plus vifve et plus roide que n'est celle des juges, qui ne me prennent que par le visage de Tobligation commune; l'estreincte de ma conscience* plus serrée et plus severe. Je suys laschement les debvoirs ausquels on m'entraisnerpit si je n'y allois : Hoc ipsum ita justum est, quod recte fit, si est voluntarium- . Si l'action n'a q lelque splendeur de liberté, elle n'a point de grâce ny d'honneur :
Quod me jus cogii, vix volunlate impetrenl ' :
OÙ la nécessité me tire, j'aime à lascher la volonté : Quia quidquid mpcrio cogilur, exigenli magis quam prœstunti aeceptum refcrtur^. J'en sçais qui suyvent cest air jusques à l'injustice, donnent plustosl qu'ils ne rendent, presteni plustost qu'ils ne payent, font plus escharsement^ bien à celuy à qui ils ensont tenus. Je ne vois pas là , mais je louche contre.
J'aime tant à me descharger et desobliger, que j'ay par fois compté à proufil les ingrati-
(1) C'cst-à-clire, l'obligatior que ma conscience mlmpnsc. — DaiH l'édilioii de lo8rf, où le troisième iKre îles ^,.ss(;^v|>aI•ul pour la première fois, Moiiliiigne avait mis ifol. 4Sn), l'cs-
(1) PiXT., Vies des dix Oratmrs, Lycurcjue, c. 1 G,
icre. G.
(i) L'aclion la plus juste n'est juste qu'autant qu'elle est volontaire. Cic, de Offic, 1, 9.
(5) Je ne fais guère volontaii-emonl les diosos auxquelles m'oblige le devoir. Ter., ildeipA., atl, lll,sc. 5, v. 4i. — Il y a daps Téi'ence, Quod vos jus crgil, vix voluntaie itnpeirel.
(4) Parce que, oeus les choses qu'une auiorilé siipcrieure ordonne, on sait plus de gréa celui qui conaiiande qu'à oiui qui exécute. Val. maxim".. H, 2, 6.
(5) De scarso, rare.
LIVKE fil, Cil \K » \.
tudcs, offenses cl indignités que j'avois rcccu de ceulx à qui-, ou par nature, ou par accident, j'avois quelque debvoir d'amitié, prenant ceste occasion de leur faulte pour autant d'acquit et descharge de ma debte. Encores que je continue à leur payer les offices apparents de la raison publicque, je treu\ e grande espargnc pourtant à faire par justice ce que je faisois par affection, et à me soulager un peu de Tattention et solicitude de ma volonté au dedans' : Es( prudefitissusiinere, uicurrum, sic impetum benevolentiœ^, laquelle j'ay trop urgente et pressante où je m'addonne, au moins pour un homme qui ne veult estre aulcunement en presse, et me sert ceste mesnagerie de quelque consolation aux imperfections de ceulx qui me touchent. Je suis bien desplaisant qu'ils en vaillent moins, mais tant y a que j'en espargne aussi quelque chose de mon application et engagement envers eux. J'approuve celuy qui aime moins son enfant, d'autant qu'il est ou teigneux, ou bossu, et non seulement quand il est malicieux, mais aussi quand il est malheureux et mal nay (Dieu mesme en a rabbattu cela de son prix et estimation naturelle), pourveu qu'il se porte en ce refroidissement avecques modération et justice exacte. En moy la proximité n'allège pas les defauUs; elle les aggrave plustost.
Après tout, selon qne je m'entends en la science du bienfaict et de recognoissance, qui est une subtile science et de grand usage, je ne veois personne plus libre et moins endebté que je ne suis jusques à ceste heure. Ce que je doibs simplement aux obligations communes et naturelles; il n'en est point qui soit plus nettement quite d'ailleurs';
Me sunt mihi nota potenlum Muntra*.
Les princes me donnent prou, s'ils ne m'ostent rien, et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal ; c'est tout ce que j'en demande. Oh! combien je suis tenu à Dieu de ce
1) L'édition de 1388 ajoute, fol. 42G, verso, « el de Tobligation interne de mon affection. »
(2) 11 est prudent de retenir, comme un char qui s'euipo.-lc, îe premier essor de l'amitié. Cic . de Amicit., c. ^'.
(3» C'est-à-dire, comme il y a dans l'édition de 1588, /b/. 427, « d'obligations et Ixenfaicts estraogiers. >
H) Les présents des grands me sont inconnus. Tipc, En., TU, 519.
; qu'il luy a pieu que j'aye receu immédiatement ; dé sa grâce tout ce que j'oy ï qu'il a retenu particulièrement à soy toute ma debte ! Gontbien je supplie instamment sa saincte miséricorde que jamais je ne doibve un essentiel grammercy à personne ! Bien liearcuse franchise qui m'a conduict sf loing ! Qu'ell' achevé! J'essaye à n'avoir exprès besoing de nul ' : Jn me omnis spesest mihi-; c'est chose que chascun peult en soy, mais plus facilement ceulx que Dieu a nus à l'abry des nécessités naturelles et urgentes. Il faict bien piteux et hasardeux despendre d'un aultre.Kous mesmes, qui est la plus juste addresse et la plus seure, ne nous sommes pas asseurés. Je n'ay rien mien que moy ; et si en est la possession en partie manque et emprimtée. Je me cultive, et en courage, qui est le plus fort, et encores en fuftune, pour y trouver de quoy me satisfaire, quand ailleurs tout m'abandonneroit Eleus Hippias^ ne se fournit pas seulement de science, pour, au giron des muses, se pouvoir joveusement escarier de toute aultre conipaignie au besçing; ny seulement de la cognoissance de la philosophie, pour apprendre à son anie de se contenter d'elle et se passer virilement des commodités qui luy viennent du dehors , quand le sort l'ordonne : il feut si curieux d'apprendre encores à faire sa cuisine et son poil, ses robbes, ses souliers, ses bragues, pour se fonder en soy autant qu'il pouiroit et soubstraire au secours eslrangier. On jouît bien plus librement et plus gayement des biens empruntés, quand ce n'est pas une jouissance obligée et contraincte par le besoing; et qu'on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s'en passer. Je me cognois bien , mais il m'est malaysé d'imaginer nulle si pure libéralité de personnel envers moy, nulle hospiialitcsi franche et gratuite, qui ne me semblast disgraciée, tyrannique et teincte de reproche, si la nécessité m'y avoit enehevesîré. Comme le donner est qualité ambitieuseet prérogative; aussi est l'accepter qualité de soubmissicn , tesmoing l'injurieux et querelleux refus que Bajazet
(1) Ou. comme H t a dans redit. hM" de iSSS (fut. 427), J'essaye à n'avoir nece-waimnetu beaoing cU per.ionne. C.
(2) Toutes mes e«pérarces s-oot en moi. Tekesce. Adcljtfi., \ acU m, se. 5, T. 9. — Il y a dant» u> texte. In te spes omnis, '. Begio. tiobU siia est.
' (3) Ou plutôt, Bippias (l'Elis. Voyez Cic. de Oraiore, UL aH
feit des présents que Ternir * luy envoyoit ; et ceulx qu'on offrit, de la part de l'empereur Soliman, à l'empereur de Calicut, le meirent en si grand despit que non seulement il les refusa ru- | dément, disant que ny luy ny ses prédécesseurs n'avoient accoustumé de prendre, et que c'es- ' toit leur office di donner , mais, en oiiltre, feit 1 mettre en un cul de fosse les ambassadeurs | envoyés à cest effect. Quand Thetis, dict Aristote^ flatte Jupiter, quand les Lacedemoniens flattent les Athéniens, ils ne vont pas leur refreschissant la mémoire des biens qu'ils leur ont faicts, qui est tousjours odieuse, mais la mémoire des bienfaits Qu'ils ont receus d'eulx. Ceulx que je veois si familièrement employer tout chascun et s'y engager, ne le feroient pas s'ils savouroient comme moy ladoulceur d'une pure liberté, et s'ils poisoient, autant que doibt poiser à un sage homme, l'engageure d'une obligation; elle se paye à l'adventure quelquesfois, mais ne se dissoult jamais. Cruel garrotage a qui aime affranchir les coudées de sa liberté en touts sens! Mes cognoissants, et au dessus et au dessoubs de moy, sçavent s'ils pn ont jamais veu de moins solicitant, requérant, suppliant, ny moins chargeant sur aultruy. Si je le suis au delà de tout exemple moderne, ce n'est pas grande merveille, tant de pièces de mes mœurs y contribuant; un peu de fierté naturelle, l'impatience du refus, contraction de mes désirs et desseings, inhabileté à toute sorte d'affaires, et, mes qualités plus favories, l'oysifveté, la franchise : par tout cela, j'ay prins à haine mortelle d'estre tenu ny à aultre, ny par aultre, que moy. J'employe bien vifvement tout ce que je puis à m'en passer, avant que j'employe la benefîcence d'un aultre, en quelque ou legiere ou poisante occasion ou besoing que ce soit. Mes amis m'importunent estrangement quand ils me requièrent de requérir un tiers ; et ne me semble gueres moins de coust desengager celuy qui me doibt, usant de luy. que m'engager envers celuy qui ne me
(1! Timur ou Tame.rlan. E. J.
(2) A'.b X.OÙ. rr.v 0=riv cù Xs-feiv ràç t\>zofz<sîa.i tû A'.t, cù5'' ol iVâxwvEî ivpo; tcù; ÀÛ/.vaîcu;, àXX' â TrAravOcffy.v vj. Arist., Morale à yicomaqiie, IV, 5, p. 72 de l'édit. de M. Coray, - 1822. Le discours de Tticlis a Jupiter se Irouve au premier chanl de l'Iliade, v. K(i3 , et II parait par le sclioliasle de la Morale qu'Aristote faisait ensuite allusion au discours des Lacédémonicn=;, non dans Xénopliou, mais dans les Heltônkin s de CaUisliiëae. J. V. I.
ESSAIS DE MONTAIGNE
doibt rien. Geste condition ostée, et cest' aultre, qu'ils ne veuillent de moy chose negocieuse et soulcieuse (car j'ay dénoncé à tout soing guerre capitale), je suis commodément facile et prest au besoing de chascun^. Mais j'ay encores plus fuy à recevoir que je n ay cherché à donner; aussi est il bien plus aysé, selon Aristote^. Ma fortune m'a peu permis de bien faire à aultruy ; et ce peu qu'elle m'en a permis, elle l'a assez maigrement logé. Si elle m'eust faict naistre pour tenir quelque reng entre les hommes, j'eusse esté ambitieux de me faire aimer, non de me faire craindre ou admirer : l'exprimerai je plus insolemment? j'eusse autant regardé au plaire qu'au proufiter. Cyrus, très sagement, et par la bouche d'un très bon capitaine et meilleur philosophe encores^, estime sa bonté et ses bienfaicts loing au delà de sa vaillance et belliqueuses conquestes ; et le premier Scipion, par tout où il se veult faire valoir, poise sa debonnaireté et humaineté au dessus de sa hardiesse et de ses victoires, et a tousjours en la bouche ce glorieux mot : « Qu'il a laissé aux ennemis autant à l'aimer qu'aax amis. » Je veulx doncques dire que, s'il fault ainsi debvoir quelque chose, ce doibt estre à plus légitime tiltre que celuy dequoy je parle, auquel la loy de ceste misérable guerre m'engage ; et non d'un si grand debte comme celuy de ma totale conservation : il m'accable.
Je'me suis couché mille ibis chez moy, imaginant qu'on me trahiroit et assommeroit ceste nuict là ; composant avecques la fortune, que ce feust sans effroy et sans langueur, et me suis escrié, après mon patenostre,
Impius hœc tam culla novalia tniies habebit *.'
Quel remède? c'est le lieu de ma naissance et de la plus part de mes ancestres ; ils y ont mi.s leur affection et leur nom. Nous nous durcissons à tout ce que nous accoustumons ; et, à
(1) L'édition de lo88. fol. 427, après avoir exprimé en quelques mots ce que Montaigne vient de développer, ajoutait : « J'ay très volontiers chercné l'occasion de bien faire, et d'attacher les autres à moy ; et me semble qu'il n'est point de plus douîx usage de nos moyens. Mais j'ay encores plus fuy, etc. » Cette phra.^e aurait du rester. J. V. L.
(2) Morale à yicomaque, rx, 7, p. 178 de l'édit. de BI. Coray, 1822. J. V. L.
(5) Xesopu., Cyrop., vm, 4, 4. 0.
(4) Ces terres, si bien cultivées, seront-elles donc la proie d'un soldat barbare ! ViRG.,£c/og., I, 71.
LIVKE Ilf, CHAP. I\.
une misérable condition comme est la nostre, c'a esté un très favorable présent de nature que raccoustumance, qui endort nostre sentiment à la souffrance de plusieurs maulx. Les guerres civiles ont cela de pire que les aultres guerres, de nous mettre chascun en eschauguette* en sa propre maison :
Qnam miserum, porta vilam muroque Itieri^ Yixque suas lutum viribus esse domus* !
C'est grande extrémité d'estre pressé jusques dans son mesnage et repos domestique. Le lieu oij je me tiens^ est tousjours le premier et le dernier à la batterie de nos troubles, et où la paix n'a jamais son visage entier :
Tum quoque, qtuim pax esl, trépidant formidine belli^.
Quoties pacem foriuna lacessil, Mac iter est bellis... Meltut, fortuna, dédisse: Orbe siib Eoo sedem, gelidaque sub Arcto, Errautesque dornos *.
Je tire par fois le moyen de me fermir contre ces considérations de la nonchalance et laschelé; elles nous mènent aussi aulcunementà la resolution. 11 m' advient souvent d'imaginer avecques quelque plaisir les dangiers mortels, et les attendre : je me plonge, la teste baissée, stupidement dans la mort®, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure qui m'engloutit d'un sault, et m'estouffe en un instant d'un puissant sommeil plein d'insipidité et indolence. Et en ces morts courtes et violentes, la conséquence que j'en preveois me donne plus de consolation
(!) Eh vedette.
[i) Qu'il est tri>le d'avoir besoin d'une porte et d'une muraille pour proléger sa vie, ei d'élre à peine en sûreté dans sa propre maison! Ov., Tm/., IV, 1,69.
(5) Édition de 1588, fol. 427, verso, « Ce malheur me touche plus que nul aullre, pour la condition du lieu où je me liens , qui est lou>jours, etc.»
(4) Môme lorsque nous sommes en paix, nous ne cessons de redouier la guerre. Or., Trisl., III, 10, 67.
(5; Toutes ies fois que la fortune a rompu la paix, c'est ici le chemin de la guerre... Pourquoi le sort ne nous a-t-il pas fait habiter des cabanes errantes, sous le char brûlant du soleil, ou sous les astres glacés de l'ourse ? Lucaix, I, 2«- et iS6 ;
(6) Les auteurs de la Lo-niqite de Port-P.oyal, part. III, c. 20, ^ sect. 6, en citant cetire phrase, ne pardonnent pas à .Montaigne
sa rc^iation au milieu des dangers mortels qui l'cnviroiuieiit. Co-le ItuT reproche avec raison de ne point se mettre assez à la |>lace du malheureux gentilhomme, menacé à tout moment d'élre égorgé, peloté à toiUes maitis par les divers partis religieux qui déchiraient la France; aux uns guelfe, aux autres gibelin, i. v. L.
MONTAIGSK.
que l'effect de trouble. Ils disent, comme la vie n'est pas la meilleure pour estre longue, que la mort est la meilleure pour n'estre pas longue, Je ne m'estrange pas tant de l'estre mort comme j'entre en confidence avecques le mourir. Je m'enveloppe et me tapis en cest orage, qui me doibt aveugler et ravir de furie, d'ime charge prompte et insensible. Encores s'il advenoit, comme disent aulcuns jardiniers, que les roses et violettes naissent plus odoriférantes près des aulx et des oignons, d'autant qu'ils succent et tirent à eulx ce qu'il y a de mauvaise odeur en la terre , aussi que ces dépravées natures humassent tout le venin de mon air et du climat, et m'en rendissent d'autant meilleur et j)lus pur, par leur voysinage, que je ne perdisse pas tout ! Cela n'est pas ; mais de cecy il en peult estre quelque chose, que la bonté est plus belle et plus attrayante quand elle est rare ; et que la contrariété et diversité roidit et resserre en soy le bienfair^, et l'enflamme par la jalousie de l'opposition et par la gloire. Les voleurs, de leur grâce, ne m'en veulent pas particulièrement ; ne foys je pas moy à eulx : il m'en fauldroit à trop de gents. Pareilles consciences logent soubs diverses sortes de robbes , pareille cruauté, desloyauté, volerie ; et d'autant pire ■ qu'elle est plus lasche, plus seure et plus obscure soubs l'umbre des loix. Je hais moins l'injure professe que traistresse , guerrière que pacifique et juridique, Nostre fiebvreest survenue en un corps qu'elle n'a de gueres empiré : le feu y estoit, la flamme s'y est prinse : le bruit est plus grand ; le mal, de peu. Je responds ordinairement à ceulx qui me demandent raison de mes voyages : « Que je sais bien ce que je fuys, mais non pas ce que je cherche. r> Si on me dict que parmy les estrangiers il y peult avoir aussi peu de santé, et que leurs mœurs ne valent pas mieulx que les nostres, je responds premièrement qu'il est malaysé
Tarn milice scelerum faciès ' .'
secondement, que c'est tousjours gaing, de changer un mauvais estât à un estat^ incertain; et que les maulx d'aultruy ne nous doibvent pas poindre comme les nostres.
Je ne veulx pas oublier cecy, que je ne me
(I) Tant le crime s'est multiplié parmi nous : Vicgile, Géùr>j I,S06.
ESSAIS DE JViOISTAiGJNÈ,
mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil: elle a mon cœur dès mon enfance ; et m'en est advenu comme des choses excellentes; plus j'ay veu, depuis, d'aultres villes belles, plus la beauté de ceste cy peult et gaigne sur mon affection : je l'aime par elle mesme, et plus en son estre seul que rechargée de pompe estrangiere : je l'aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches: je ne suis François que par ceste grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette , mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions ! Entière et unie, je la treuve deffendue de toute aultre violence : je l'advise, que' de touts les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde ; et ne crainds pour elle qu'elle mesme; et crainds pour elle, autant certes que pour aultre pièce de cest Estât. Tant qu'elle durera, je n'auray faulte de retraicte où rendre mes abbois; suflisante à me faire perdre le regret de tout' aultre retraicte.
Non parce que Socrates l'a dict, mais parce qu'en vérité c'est mon humeur, et à l'adventurenon sans quelque excès, j'estime touts les hommes mes compatriotes; et embrasse un Polonois comme un François, postposant ceste liaison nationale à l'universelle et commune. Je ne suis gueres féru de la doulceur d'un air naturel: les cognoissances toutes neufves et toutes miennes me semblent bien valoir ces aultres communes et fortuites cognoissances du voysinage; les amitiés pures de nostre acquest emportent ordinairement celles ausquelles la communication du climat, ou du sang, nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et desliés; nous nous emprisonnons en certains destroicts, comme les roys de Perse, qui s'obligeoient de ne boire jamais aultre eau que celle du fleuve de Choaspez*, renonceoient, par sottise, à leur droict d'usage en toutes les aultres eaux, et assei choient, pour leur regard, tout le reste du monde. Ce que Socrates feit sur sa fin , d'estimer une sentence d*exil pire qu'une sentence de mort contre soy, je ne seray, à mon advis, jamais ny si cassé,
(1) Put., de rExil, c. .S; Êliex, Hist. div., XII, 40; Pline, XXXI, 5, etc. De là, dans Tibixle, IV i, 140 : Uerjia lymplia Choaspes. 1. V. L.
ny si estroictement habitué en mon pais que je le fèisse: ces vies célestes ont assez d'images que j'embrasse par estimation plus que par affection; et en ont aussi de si eslevées et extraordinaires que, par estimation mesme, je ne les puis embrasser, d'autant que je ne les puis concevoir : ceste humeur feut bien tendre à un homme qui jugeoit le monde sa ville ; il est vrai qu'il desdaignoit les pérégrinations, et n'avoit gueres mis le pied hors le territoire d'Attique. Quoy? qu'il plaignoit l'argent de ses amis à desengager sa vie; et qu'il refusa de sortir de prison par l'entremise d'auhruy, pour ne désobéir aux loix en un temps qu'elles estoient d'ailleurs si fort corrompues. Ces exemples sont de la première espèce pour moy ; de la seconde sont d'aultres que je pourrois trouver en ce mesme personnage: plusieurs de ces rares exemples surpassent la force de mon action, mais aulcuns surpassent encores la force de mon jugement.
Oultre ces raisons, le voyager me semble un exercice proufitable: l'ame y a une continuelle exercitation à remarquer des choses incogneues et nouvelles ; et je ne sçache point meilleure eschole, comme j'ay dict souvent, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diversité de tant d'aultres vies, fantasies et usances, et luy faire gouster une si perpétuelle variété de formes de nostre nature. Le corps n'y est ny oisif, ny travaillé; et ceste modérée agitation le met en haleine. Je me tiens à cheval sans desmonter, tout choliqueux que je suis, et sans m'y ennuyer, huict et dix heures,
Vires ultra sortemque senectce ' .'
nulle saison m'est ennemie, que le chauld aspre d'un soleil poignant; car les ombrelles, dequoy, depuis les anciens Romains^, l'Italie se sert, chargent plus les bras qu'ils ne deschargeot la teste. Je vouldrois sçavoir qu'elle industrie c'estoit aux Perses, si anciennement, et en la naissance de la luxure, de se faire du vent Irez et des umbrages à leur poste , comme dict Xenophon. J'aime les pluyes et les crottes,
(1) Au-dcià des forces et de la sanle tf «a Tieillard. V1«G. , En, M, 114.
{ij MART., XIV, 28, Umbella i
Accipe quœ nimios vlncant umbracula iotes, Sit licel et venltis, le tua vêla legent. Jtiv., IX, tiO : En cui tti viridem umbeUanii etc. J . V. t.