LIVRE III
comme les cannes. La mutation d'air et de climat ne me touche point ; tout ciel m'est un : je ne suis battu que des altérations internes que je produis en moy; et celles là m' arrivent moins en voyageant. Je suis mal aysé à esbranler; mais estant avoyé, je vois tant qu'on veult: j'estrive autant aux petites entreprinses qu'aux grandes, et à tn'equiper pour faire une journée et visiter un voysin, que pour un juste voyage. J'ay apprins à faire mes journées, à l'espaignole, d'une traicte; grandes et raisonnables journées: et aux extrêmes chaleurs, les passe de nuict, du soleil couchant jusques au levant. L'auUre façon , de repaistre en chemin, en tumulte et haste, pour la disnéc, nomméement aux courts jours, est incommode. Mes chevaulx en valent mieulx : jamais cheval ne m'a failly, qui a sceu faire avecques moy la première journée. Je les abbruve partout ; et regarde seulement qu'ils aient assez de chemin de reste pour battre leur eau. La paresse à me lever donne loisir à ceulx qui me suyvent de disner à leur ayse, avant partir*: pour moy, je ne mange jamais trop tard ; l'appétit me vient en mangeant, et point aultrement ; je n'ay point de faim qu'à table.
Aulcuns se plaignent de quoy je me suis agréé à continuer cest exercice, marié et vieil. Ils ont tort: il est mieulx temps d'abandonner sa maison quand on l'a mise en train de continuer sans nous; quand on y a laissé de Tordre qui ne desmente point sa forme passée : c'est bien plus d'imprudence de s'esloingner, laissant en sa maison une garde moins fidèle, et qui ayt moins de soing de pourveoir à vostre besoing.
La plus utile et honnorable science et occupation à une mère de famille, c'est la science du mesnage. J'en veois quelqu'une avare; de mesnagi^res, fort p^u; c'est sa maislresse qualité, et qu'on doiht chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert a ruyner ou sauver nos maisons. Qu'on ne m'en parle pas : sdon que l'expérience m'en a apprins, je requiers d'une femme mariée, au dessus de toute aultre vertu, la vertu œconomique. Je l'en mets au propre , luy laissant par mon absence tout le gouvernement en main. Je veois avecques despit, en plusieurs mesnages, monsieur
f I) Ceci pfouTC qu'on dlHail de bien bonne heure du temps de MoDiaigne : on dine encore à huit.beures du Boatis ésam les campagnes. E. J.