‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 333 sur 402 · LIVRE III, CHAP. IX · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. IX

Geste faim insatiable de la présence corporelle accuse un peu la foiblesse en la jouissance des âmes.

Quant à la vieillesse qu'on m'allègue : au rebours, c'est à la jeunesse à s'asservir aux opinions communes et se contraindre pour aultruy; elle peult fournir à touls les deux, au peuple et à soy : nous n'avons que trop à faire à nous seuls. A mesure que les commodités naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C'est injustice d'excuser la jeunesse de suyvre ses plaisirs et deffendre à la vieillesse d'en cbercher. Jeune, je couvrois mes passions enjouées de prudence; vieil, je desmesle les tristes de desbauche. Si prohibent les loix platoniques • de peregriner avant quarante ans ou cinquante pour rendre la pérégrination plusutile et instruclifve. Jeconsentirois plus volontiers à cest auhre second article des mesmes loix, qui Tinterdict après les soixante.

« Mais en tel aage vous ne reviendrez jamais d'un si long chemin.» Que m'en chault il? je ne l'entreprends ny pour en revenir ny pour le parfaire : j'entreprends seulement de me bransler, pendant que le bransie me plaist, et me promené pour me promener. Ceulx qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceulx là courent, qui courent aux barres et pour CNercer leur course. Mon desseing est divisible par tout ; il n'est pas fondé en grandes espérances : chasque journée en faicl le bout: et le voyage de ma vie se conduict de mesme. J'ay veu pourtant assez de lieux esloingnez, où j'eusse désiré qu'on m'eust arresté. Pourquoy non, si Chrysippus, Cleanthes, Diogenes, Zenon, Anlipater, tant d'hommes sages, de la secte plus renfrongnée, abandonnèrent bien leur pais-, sans aulcune occasion de s'en plaindre et seulement pour la jouissance d'un aultre air? Certes le plus grand desplaisir de mes pérégrinations, c'est que je n'y puisse apporter ceste resolution d'establir ma demeure où je me plairois; et qu'il me faille tousjours proposer de revenir pour m'accommoder aux humeurs communes.

Si je craignois de mourir en aultre lieu que celuy de ma naissance; si je pensois mourir

(1) PUT., Lois, liv. xn, p. 950. C

{ij Chrysipiie éuni deSoUs; Cléanilie, d'.Vssos; Diogêne, de Ribyloiie ; Zi^on, de Cilliura ; Anlipaler, de Tnrsc : lous philiv foplK-s sloiciens qui passèrent leur vie à Alliciies, comme a remarqué plularque dans son irailo de l'Exil, c. 12. c.

moins à mon ayse esloingné des miens ; à peine sortirois je hors de France ; je ne sortirois pas sans elfroy hors de ma paroisse; je sens la mort qui me pince continuellement, la gorge ou les reins. Mais je suis aulirement faict; elle m'est une par tout. Si touiesfois j'avois à choisir, ce seroit, ce crois je, plustosl à cheval que dans un lict, hors de ma maison et loing des miens. U y a plus de crevecœur que de consolation à prendre congé de ses amis : j'oublie volontiers ce del)voir de nosire entregent ; car des ollices de l'amitié, celuy là est le seul desplaisant : et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et éternel adieu. S'il se tire quelque commodité de ceste assistance, il s'en tire cent incommodités. J'ay veu plusieurs, mourants bien piteusement, assiégés de tout ce train; ceste presse les estoulfe. C'est contre le debvoir, et est tesmoignagede peu d'affection et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos; lun tormente vos yeulx, l'aultre vos aureilles, l'aultre la bouche; il n'y a sens ny membre qu'on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d'ouïr les plainctes des amis; et de despit, à l'adveniure, d'ouïr d'aultres plainctes feinctes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly, il l'a encores plus; il luy fault, en une si grande nécessité, une main douice et accommodée à son sentiment pour le grater justement où il luy cuit, ou qu'on ne le grate point du tout. Si nous avons besoing de sage femme à nous mettre au monde, nous avons bien besoing d'un homme encores plus sage à nous en sortir. Tel, et amy, le fauldroit il acheter bien chèrement pour le service d'une telle occasion. Je ne suis point arrivé à ceste vigueur desdaigneuse qui se fortifie en soy mesme, que rien n'ayde ny ne trouble : je suis d'un poinct plus bas; je cherche à conniiler'et à me desrobber de ce passage, non par crainte, mais par art. Ce n'est pas mon advis de faire en ceste action preuve ou montre de ma constance. Pour qui? loi's cessera tout le droict et l'interest que j'ay à la réputation. Je me contente d'une mort recueillie en soy, quiète et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée; au rebours de la superstition romaine, où l'on estimoit malheureux celuv qui mouroit sans parier et qui n'avoit ses plus proches à luy clorre les yeulx. J'ay assez affaire à

(1) Fmr cottime un lapin ou connii.

ESSAIS DE MONTAIGNE

me consoler sans avoir à consoler aultruy ; assez de pensées en la leste sans q ue les circonstances m'en apportent de nouvelles, et assez de matière à m'enlretenir sans l'emprunter. Geste partie n'est pas du roolle de la société; c'est l'acte à un seul personnage. Vivons et rions entre les nostres ; allons mourir et rechigner entre les incogneus ; on treuve, en payant, qui vous tourne la teste et qui vous frotte les pieds; qui ne vous presse qu'autant que vous voulez, vous présentant un visage indiffèrent ; vous laissant vous gouverner et plaindre à vostre mode.

Je me desfais touts les jours, par discours, de ceste humeur puérile et inhumaine qui faict que nous desirons d'esmouvoir, par nos maulx, la compassion et le dueil en nos amià : nous faisons valoir nos inconvénients oultre leur mesure pour attirer leurs larmes, et la fermeté que nous louons en chascun à soustenir sa mauvaise fortune, nous l'accusons et reprochons à nos proches, quand c'est en la nostre : nous ne nous contentons pas qu'ils se ressentent de nos maulx, si encores ils ne s'en affligent. Il fault estendre la joye, mais retrencher autant qu'on peult la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison est homme pour n'estre pas plainct quand la raison y sera : c'est pour n'estre jamais plainct que se plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux qu'on ne soit pitoyahle à personne. Qui se faict mort, vivant, est suhject d'estre tenu pour vif, mourant. J'en ay veu prendre la chèvre de ce qu'on leur trouvoit le visage frez et le pouls posé ; contraindre leur ris, parce qu'il trahissoit leur guarison, et haïr la santé de ce qu'elle n'estoit pas regrettable : qui bien plus est, ce n'estoient pas femmes. Je représente mes maladies, pour le plus, telles qu'elles sont, et évite les paroles de mauvais prognostique et les exclamations composées. Sinon l'alaigresse, au moins la contenance rassise des assistants est propre près d'un sage malade ; pour se venir en un estât contraire, il n'entre point en querelle avecques la santé; il luy plaist de la contempler en aultruy, forte et entière, et en jouir au moins par compaignie : pour se seniir fondre contrebas, il ne rejecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuvt les entretiens communs. Je veulx estudier la maladie, quand je suis sain: quand elle y est, elle faict son impression assez réelle sans que mon

imagination l'ayde. Nous nous préparons, avant la main, aux voyages que nous entreprenons et y sommes résolus; l'heure qu'il nous fault monter à cheval, nous la donnons à l'assistance et en sa faveur l'estcndons.

Je sens ce proufit inespéré de la publication de mes mœurs, qu'elle me sert aulcunement de règle; il me vient par fois quelque considération de ne trahir l'histoire de ma vie; ceste publicque déclaration m'oblige de me tenir en ma route, et à ne desmentir l'Image de mes conditions, communément moins desfigurées et contredictes que ne porte la malignité et maladie des jugements d'aujourd'huy. L'uniformité et simplesse de mes mœurs produict bien un visage d'aysée interprétation; mais, parce que la façon en est un peu nouvelle et hors d'usage, elle donne trop beau jeu à la mesdisance. Si est il vray qu'a qui me veult loyalement injurier, il me semble fournir bien suffisamment où mordre en mes imperfections ad vouées et cogneues, et de quoy s'y saouler sans s'escarmoucher au vent. Si, pour en préoccuper moy mesme l'accusation et la descouverte, il luy semble que je luy esdente sa morsure, c'est raison qu'il prenne son droict vers l'amplification et extension: l'offense a ses droicts ouUre la justice ; et que les vices dequoy je luy montre des racines chez moy, il les grossisse en arbres ; qu'il y employé non seulement ceulx qui me possèdent, mais ceulx aussi qui ne font que me menacer, injurieux vices et en qualité et en nombre; qu'il me batte par là. J'embrasserois volontiers l'exemple du philosophe Bion : Antigonus le vouloit picquer sur le suhject de son origine : Il luy coupa broche : « Je suis, dict il, fils d'un " serf, boucher, stigmatizé, et d'une putain que « mon père espousa par la bassesse de sa for- « tune : touts deux furent punis pour quelque «mesfaict. Un orateur m'acheta enlant, me «trouvant beau et advenant, et m'^ laissé, «mourant, touts ses biens: lesquels ayant « transporté en ceste ville d'Athènes, je me suis «addonné à la philosophie. Que les historiens « ne s'empeschent à chercher nouvelles de moy; «je leur en diray ce qui en est*. » La confession généreuse et libre énerve le reproche et desarme l'injure. Tant y a que, tout compté, il me semble qu'aussi souvent on me loue qu'on

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