LIVRE III, CHÂP. IX
me desprise oultre la raison , comme il me semble aussi que, dès mon enfance, en reng et degré d'honneur, on m'a donné lieu plustost au dessus qu'au dessoubs de ce qui m'appartient. Je me trouverois mieuix en païs auciuel ces ordres (eussent ou réglés ou mcsprisés. Entre les masies, depuis que l'altercation de la prérogative au marcher ou à se seoir passe trois répliques, elle est incivile. Je ne crainds point de céder ou précéder uniquement pour fuyr à une si importune contestation, et jamais homme n'a eu envie de presseance, à qui je ne l'ave quilée.
Oultre ce proufit que je tire d'escrire de moy, j'en ay espéré cest autre que, s'il advenoit que mes humeurs plussent et accordassent à quelque honneste homme avant mon trépas, il rechercheroit de nous joindre. Je luy ay donné beaucoup de païs gaigné; car tout ce qu'une longue cognoissance et Familiarité luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il l'a veu en trois jours en ce registre, et plus seurement et exactement. Plaisante fantasie! plusieurs choses que je ne vouldrois dire au particulier, je les dis au public, et, sur mes plus secrettes sciences ou pensées, renvoyé à une boutique de libraire mes amis plus féaux ;
Excullenda danius prœcordia '
Si, à si bonnes enseignes, je sçavois quelqu'un qui me feust propre, certes je l'irois trouver bien loing; car la doulceur d'une sortable et ' agréable compaignie ne se peult assez acheter à mon gré. Oh! un amy-! Combien est vraye ceste ancienne sentence « que l'usage en est plus nécessaire et plus doulx que des éléments de l'eau et du feu^!»»
(1) Nous leur donnons à souder tous les replis de noire âme. Perse, V^ 22.
(3) C'est la leçon des éditions de 1388 et de 1802. Voici celle de l'édition de 1595 : « Si, à si bonnes enseignes, j'eusse sceu quelqu'un qui m'eust esté propre, certes je Teusse esté trouver bien loing ; car la doulceur d'une sortable et agréable cqmpaignie ne se peull assez acheter h mon gré.Eh! qu'estce qu'un ami! » Celte correction, qui n'a pu venir que de Tauieur, n'est pas heureuse ; et Montaigne sentait lui-même qu'il gâtait quelquefois son livre en le corrigeant : « Je m'eschaulde souvent, dit-il (liv. 11, c. 12), à y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier qui valoit mieuix. » Le texte de 1802, formé de celui de 1588 et des parties manuscrites de rexemplaire de Bordeaux, est bien loin d'avoir toujours cet avantage. J. V. L.
(5) Cic, de Amicil., c. C. J. V. L.
Pour revenir à mon conte, il n'y a doncques pas beaucoup de mal de mourir loing et à part j si estimons nous à debvoir de nous retirer pour des actions naturelles moins disgraciées que ceste cy et moins hideuses. Mais encores ceulx qui exï viennent là de Iraisner languissants un long espace de vie ne debvroient à l'advenlure souhaiter d'empescher de leur misère une grande famille. Pourtant les Indois, en certaine province, estimoient juste de tuer celuy qui seroit tombé en telle nécessité ; en une aultre de leurs provinces ils l'abandonnoient seul à se sauver comme il pourroit. A qui ne se rendent ils enfin ennuyeux et insupportables? Les offices communs n'en vont point jusques là. Vous apprenez la cruauté par force à vos meilleurs amis, durcissant et femme et enfants, par long usage, à ne sentir et plaindre plus vos maulx. Les souspirs de ma cholique n'apportent plus d'esmoy à personne. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conver- . sation, ce qui n'advient pas tousjours, pour la disparité des conditions qui produict ayséement mespris ou envie envers qui que ce soit, n'est ce pas trop d'en abuser tout unaage? Plus je les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus je i)Iaindrois leur peine. Nous avons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur aultruy et nous estayer en leur ruyne, comme celuy qui faisoit e.sgorger des petits enfants pour se servir de leur sang à guarir une sienne maladie, ou cest aultre à qui on fournissoit des jeunes tendrons à couver la nuict ses vieux membres et mesler la doulceur de leur baleine à la sienne aigre et poisante*. La décrépitude est qualité solitaire. Je suis sociable jusque? à l'excès ; si me sem* ble il raisonnable que meshuy je soubstraye de la veue du monde mon importunité et la couve moy seul ; que je m'appile et me recueille en ma coque comme les tortues ; que j'apprenne à veoir les hommes sans m'y tenir Je leur ferois oultrage en un pas si pendant ; il est temps de tourner le dos à la compaignie.
"Mais en un si long voyage vous serez arresté .
(t) L'édition de 1588, fol. 433, ajoute ici : u Je conseillerois volontiers Venise pour la rctraicie d'une telle condition et folblesse de vie. a Montaigne a supprimé celle phrase qui rompait le fil de ses idées. Naigeon, pour les renouer un pen, avait imaginé de lire: «Je me conseillerois.» J. V. L.
ESSAIS DE MONTAIGNE
misérablement en~ un caignard où tout vous manquera. » La plus part des choses nécessaires, je les porte quand et moy ; et puis nous ne sçaurions éviter la fortune si elle entreprend de nous courre sus. Il ne me fault rien d'extraordinaire quand je suis malade ; ce que nature ne peult en moy je ne veulx pas qu'un bolus le face. Tout au commencement de mes fiebvres et des maladies qui m'atterrent, entier encores et voysin de la santé, je me reconcilie à Dieu par les derniers offices chrestiens, et m'en treuve plus libre et deschargé, me semblant en avoir d'autant meilleure raison de la maladie. De notaire et de conseil il m'en fault moins que de médecins. Ce que je n'auray estably de mes affaires tout sain, qu'on ne s'attende point que je le face malade. Ce que je veulx faire pour le service de la mort est tousjours faict ; je n'oserois le délayer d'un seul jour^ et, s'il n'y a rien de faict, c'est à dire ou que le doubte m'en aura retardé le chois (car par fois c'est bien choisir de ne choisir pas), ou que tout à faict je n'auray rien voulu faire.
J'escris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années. Si c'eust esté une matière de durée, il l'eust fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation continuelle qui a suivy le nostre jusques à ceste heure, qui peult espérer que sa forme présente soit en usage d'icy à cinquante ans? II escoule touts les jours de nos mains, et, depuis que je vis, s'est altéré de moitié. Nous disons qu'il est asture parfaict ; autant en dict du sien chasque siècle. Je n'ay garde de l'en tenir là tant qu'il fuyra et s'ira difformant comme il faict. C'est aux bons et utiles escripts de le clouer à eulx, et ira son crédit selon la fortune de nostre estât. Pourant ne crains je point d'y insérer plusieurs articles privés qui consument leur usage entre
(1) Ce que Montaigne dit ici qu'il n'oserait différer d'un seul jour ce qu'il veut faire pour le service de la mort, il le pensait très sincèrement, comme il paraît par ce qu'il fit un peu avant que de mourir, el dont voici le conte tiré mol pour mol d'un Commentaire sur la Coutume de Bordi-aux, par Bernard Anthone, dans l'arlicle des testaments : « Feu Montaigne, auteur des Essais, dit-il, sentant approcher la fin de ses jours, se leva du lit en chemise, prenant sa robe de chambre, ouvrit son cabinet, fil appeler tous ses valets et autres légataires, el leur paya les légats {te s) qu'il leur avait laissés dans son icslamenl, prévoyant la difficulté que feraient ses héritiers à payer ses légats M C.
les hommes qui vivent aujourd'huy et qui touchent la particulière science d'aulcuns, qui y verront plus avant que de la commune inielligence. Je ne veulx pas, après tout, comme je veoys souvent agiter la mémoire des trépassés, qu'on aille débattant : « Il jugcoit, il vivoit ainsin; il vouloit cecy. S'il eust- parlé sur sa fin, «1 eust dict, il eust donné. Je le cognoissois mieulx que tout aultre. » Or, autant que la bienséance me le permet, je fois icy sentir mes inclinations et affections; mais plus librement et plus volontiers le foys je de bouche à quiconque désire en estre informé. Tant y a qu'en ces mémoires, si on y regarde, on trouvera que j'ay tout dict ou tout designé. Ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt ;
Verum animo salis Itœc vesligia parva saijaci Sunt, per quœ possis cognoscere cetera tiiie ' .
Je ne laisse rien à désirer et deviner de moy. Si on doibt s'en entretenir, je veulx que ce soit véritablement et justement. Je reviendrois volontiers de l'aultre monde pour desmentir celuy qui me formeroit aultre que je n'estois, feust ce pour m'honorer. Des vivants mesmeje sens qu'on parle tousjours aultrement qu'ils ne sont ; et, si à toute force je n'eusse maintenu un amy que j'ay perdu-, on me l'eust deschiré en mille contraires visages.
Pour achever de dire mes foibles humeurs, j'advoue qu'en voyageant je n'arrive gueres en logis où il ne me passe par la fantasie si j'y pourray estre et malade et mourant à mon ayse. Je veulx estre logé en lieu qui me soit bien particulier, non bruit, sans maussade, ou fumeux, ou estoulîé. Je cherche à flatter la mort par ces frivoles circonstances, ou, pour mieulx dire, à me descharger de tout aultre empeschcment, à fin que je n'aye qu'à m'attendre^ à elle, qui me puisera volontiers assez ' sans aultre recharge. Je veulx qu'elle ayt sa part à l'aysance et commodité de ma vie ; c'en est un grand lopin et d'importance, et espère meshuy qu'il ne desmentira pas le passé. La^ mort a des formes plus aysées les unes que les
(1) Mais ces traits si légers suffiront à un esprit pénétrant j pour deviner le reste. Ixcp.., I, 403.
I (2) Etlentie de la Boeiie. Voyez le chapitre de V Amitié, ci-dessus,!. I, c. 27. N.
' (3) Latinisme, atlendere-