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LIVRE lïl, CHAP. IX

aultres et prend diverses qualités selon la fantasie do chascun. Entre les naturelles, celle qui vient d'affoiblisscment et appesanlissement me

I semble molle et doulce; entre les violentes, j'imagine plus malayséement un précipice qu'une ruyne qui m'accable, et un coup trenchant

I d'une espée qu'une harquebusade, et eusse plustost beu le bruvage de Socrates que de me frapper comme Caton ; et, quoy que ce soit un*, si sent mon imagination différence, com-

' me de la mort à la vie, à me jecter dans une fournaise ardente ou dans le canal d'une platte rivière. Tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu'à l'effect! Ce n'est qu'un instant, mais il est de tel poids que je donnerois volontiers plusieurs jours de ma vie pour le passer à ma mode. Puisque la fantasie d'un chascun treuve du plus et du moins en son aigreur, puisque chascun a quelque chois entre les formes de mourir, essa\ons un peu plus avant d'en trouver quelqu'une deschargée de tout desplaisir. Pourroit on pas la rendre encores voluptueuse comme les Comraourants^ d'Antonius et de Cleopatra? Je laisse à part les efforts que la philosophie et la religion produisent aspreset exemplaires; mais entre les hommes de peu il s'en est trouvé, comme an Petronius et un Tigellinus à Rome^, engagés à se donner la mort, qui l'ont comme endormie par la mollesse de leurs apprests; ils l'ont faicte couler et glisser parmi la lascheté de leurs passetemps accoustumés, entre des garses et bons compaignons; nul propos de consolation, nulle mention de testament, nulle affectation ambitieuse de constance, nul discours de leur condition future; parmy les jeux, les festins, facéties, entretiens communs et populaires, et la musique, et des vers amoureux. Ne sçaurions nous imiter ceste résolution en plus honneste \ contenance? Puisqu'il y a des morts bonnes

(1) Edit. de 1588, fol. 434, « quoy quereffect soit un. »

(2) Commorienles ; c'était le titre d'une comédie que Plaute avait imité des 2'JvaiTOÔ/T.(r/-ovT£ç de Diphile (Ter., Adelph. prol.,\. 7). Ici, Montaigne fait allusion à la confrérie des Synapoianoumênes, ou bande de ceux qui veulent mouri( ensemble, formée par Antoine et Cléopâlre après la bataille d'Aclium : s'y enrôler, c'était s'engager à mourir avec eux. « Leurs amis se faisoient enrooller en ceste bande des Commourants, et par ainsi ils estoient tousjours à faire grande chère, pource que chascun à son tour fesloyoit la compaignie. « Plct., Vie d^Aiiloine, c. 13. J.V. L

(3) Taote, Ann., \\1, 19; Hist., I, 72. c.

aux fols, bonnes aux sages, trouvons en qui soient bonnes à ceulx d'entre deux. Mon imagination m'en présente quelque visage facile, et, puisqu'il fault mourir, désirable. Les tyrans romains pensoient donner la vie au criminel à qui ils donnoient le chois de sa mort. MaisTheophraste, philosophe si délicat, si modeste, si sage, a il pas esté forcé par la raison d'oser dire ce vers latinisé par Ciceron:

Yiiam régit foriuna, non sapientia ' .'

La fortune ayde à la facilité du marché de ma vie, me l'ayant logée en tel poinct qu'elle ne faict meshuy ny besoing aux miens ny empeschement. C'est une condition que j'eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage; mais en ceste occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je prends plus particulièrement plaisir à ne leur apporter ny plaisir ny desplaisir en mourant. Elle a, d'un' arlisie compensation, faict que ceulx qui peuvent prétendre quelque matériel fruict de ma mort en receoivent d'ailleurs conjoinctement une matérielle perte. La mort s'appesantit souvent en nous de ce qu'elle poise aux aultres, et nous interesse de leur interest quasi autant que du nostre et plus et tout- par fois.

En ceste commodité de logis que je cherche je n'y mesie pas la pompe et l'amplitude, je la hais plustost, mais certaine propreté simple qui se rencontre plus souvent aux lieux où il y a moins d'art et que nature honore de quelque grâce toute sienne. Non ampliter, sed munditer canvivium. Plus salis quam sumptus^. Et puis c'est à faire à ceulx que les affaires entraisnent en plein hyver par les Grisons d'estre surprins en chemin en ceste extrémité. Moy, qui le plus souvent voyage pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S'il faict laid à droicte, je prends à gauche; si je me treuve

(1) Le sort règle nos jours, plutôt que la sagesse.

Cic, Tusc. quœst., V, 9.

(2) El plus aussi quelquefois. — Et tout, signiGe en cet endroit aussi. Les paysans d'autour de Paris disent itou, qu'on emploie encore dans le burlesque pour imiter leur langage. C

(3) Cn repas où règne la propreté plutôt que raboiidance. Plus d'agrément que de frais. — Ces dernières paroles, PUls salis, quwn sutnpiui,sQm de Cornélius Xépos, dans la Vie d'Ailicus, c !3. Pour les autres. Son ampliter, sed munditer conriviuin, Montaigne les a tirées d'un ancien poète cité par Ho nius, XI, 19, et les a adaptées à son sujet dans uo sens tout contraire à celui qu'elles ont dans l'original. C.

ESSAIS DE MOINTAIGNR,

mal propre à monter à cheval, je m'arreste, et faisant ainsi je ne veois à la vérité rien qui ne soit aussi plaisant et commode que ma maison. Il est vrai que je treuve la superfluité tousjours superflue et remarque de l'cmpeschement en la délicatesse mesme et en l'abondance. Ay je laissé quelque chose à veoir derrière moy, j'y retourne; c'est tousjours mon chemin; je ne trace aulcune ligne certaine, ny droicte ny courbe ^ Ne treuve je point où je veois ce qu'on m'avoit dict (comme il advient souvent que les jugements d'auUruy ne s'accordent pas aux miens, et lesay trouvés le plus souvent fauls), je ne plainds pas ma peine, j'ay apprins que ce qu'on disoit n'y est point.

J'ay la complexion du corps libre, et le goust commun autant qu'homme du monde : la diversité des façons d'une nation à aultre ne me touche que par le plaisir de la variété : chasque usage asaraison^. Soyent des assiettes d'estain, de bois, de terre, bouilly ou rosty, beurre, ou huyle de noix ou d'olive, chaud ou froid, tout m'est un; et si un que, vieillissant, j'accuse ceste généreuse faculté, et aurois besoing que .a délicatesse et le choix arrestast l'indiscrétion de mon appétit, et par fois soulageast mon estomach. Quand j'ay esté ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulois estre servy à la francoise, je m'en suis mocqué et me suis tousjours jecté aux tables les plus espesses d'estrangiers. J'ay honte de veoir nos hommes enivrés de ceste sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux leurs ; il leur semble estre hors de leur élément quand ils sont hors de leur village; où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les estrangieres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie ils fes-

(1) «Nous ne voyageons point Irislemenl assis et coinmeemprisoiinés dans une pciile cage bien fermée... On observe le pays; on se détourne à droite, à gauelie; on examine tout ce .qui Halle; on s'arréie à tous les points de vue. Aporçois-je

une rivière ? je la côtoie ; un bois touffu ? je vais sous son ombre... Je n'ai pas besoin de ciioisir les cliemins tout fails, 2es routes commodes; je passe partout où un homme peut passer... » Rousseau, Emile, liv. v. — Il est inutile de prolonger ce parallèle; nous le recommandons aux gens de goût. J. V. L.

(2) Montaigne dit lui-même, dans le Journal de son voyage en Allemagne et en Italie (t. I, p. 123), qu'il se conforme et Tenge, en tant qu'en liiy est, aux modes du lieu où il se treuve, et qu'il portait à Auguste (Augsbourg) un bonnet fourré par la ville. J. V. L.

toyent ceste adventure ; les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils veoyent; pourquoy non barbares, puis qu'elles né sont françoiscs? Encores sont ce les plus habiles qui les ont recogneues pour en mesdire. La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir ; ils voyagent couverts et resserrés, d'une prudence taciturne et incommuniquable, se deffendants de la contagion d'un air incogneu. Ce que je dis deceulx là me ramentoit, en chose semblable, ce que j'ay par fois apperceu en aulcuns de nos jeunes couriisans ; ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte; nous regardent comme gents de l'aultre monde, avecques desdaing ou pitié. Ostez leur les entretiens des mystères de la court, ils sont hors de leur gibbier ; aussi neufs pour nous et mal habiles comme nous sommes à eulx. On dict bien vray, qu'un honneste homme c'est un homme mesié. Au rebours, je peregrine très saoul de nos façons, non pour chercher des Gascons en Sicile, j'en ay assez laissé au logis *5 je cherche des Grecs plustost, et des Persans; j'accointe ceulx là, je les considère ; c'est là où je me preste et où je m' employé; et qui plus est, il me semble que je n'ay rencontré gueres de manières qui ne vaillent les nostres : je couche de peu ; car à peine ay je perdu mes girouettes de vue.

Au demourant, la pluspart des compaignies fortuites que vous rencontrez en chemin ont plus d'incommodité que de plaisir; je ne m'y attache point, mais asteureque la vieillesse me particularise et séquestre aulcunement des formes communes. Vous souffrez pour aultruy, ou aultruy pour vous : l'un et l'aultre inconvénient est poisant, mais le dernier me semble encôres plus rude. C'est une rare fortune, mais de soulagement inestimable, d'avoir un honneste homme, d'entendement ferme et de mœurs conformes aux vostres, qui aime à vous suyvre ; j'en ay eu fauUe extrême en touts mes voyages; mais une telle compaignie, il la fault avoir choisie et acquise dès le logis. Nul plaisir n'a saveur pour moy sans communication; il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'ame qu'il ne me fasche de l'avoir profil Aussi. Montaigne 5e fcwc/iajï, comme dit le Journal de son voyage ( t. 1, p. 276), de rencontrer à Rome si grand nombre de François qu'il ne Irouuoit en la rue quasi personne qui ne le saluoil en sa lanqtie. J. V. L.

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