‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 346 sur 402 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Des boiteux.

Il y a deux où trois ans qu'on accourcit l'an de dix jours en France*. Combien de changements doibvent suyvre ceste reformation! Ce feut proprement remuer le ciel et la terre à la fois. Ce neantmoins il n'est rien qui bouge de sa place ; mes voysins treuvent l heure de leurs semences, de leur recolle, l'opportunité de leurs négoces, les jours nuisibles et propices au mesme poinct justement où ils les avoient assignés de tout temps. Ny l'erreur ne se sentoit en nostre usage, ny l'amendement ne s'y sent. Tant il y a d'incertitude par tout ! tant nostre appercevance est grossière, obscure et obtuse ! On dict que ce règlement se pouvoit conduire d'une façon moins incommode, soubstrayant, à l'exemple d'Auguste, pour quelques années, le jour du bissexte, qui, ainsi comme ainsin, est un jour d'empeschement et de trouble, jusques à ce qu'on feust arrivé à satisfaire exactement ce debte, ce que mesme on n'a pas faict par ceste correction, et demeurons encores en arrérages de quelques jours ; et si, par mesme moyen, on pouvoit pourveoir à l'advenir, ordonnant qu'après la révolution de tel ou tel nombre d'années, ce jour extraordinaire seroit tousjours éclipsé, si que nostre mescompte ne pourroit d'ores en avant excéder vingt et quatre heures. ÎSous n'avons aullre compte du temps que les ans ; il y a tant de siècles que le monde s'en sert, et si c'est une mesure que nous n'avons encores achevé d'arrester et telle que nous doublons touts les jours quelle forme les aultres nations luy ont diversement donné et quel en estoii l'usage. Quoy! ce que disent aulcuns que les cieulx se compriment vers nous en vieillissant et nous jectent en incertitude des heures mesme et des

(1) En 1582, le pape Grégoire xm, ayant remarqué que Terreur de onze minutes qui se trouvait dans Vannée julienne a^ait produit dix jours en plus, fit retrancher ces dix jours de l'amiée 1582; et, au lieu du 5 octobre de cette année, on compta le 15. C'est ce qui fait appeler depuis cette manière de compter les années année grégorienne, et le calendrier qui suit ce comput calendrier grégorien, ou du nouveau style ; tandis qu'on appelle calendrier du vieux style le calendrier julieq, suivi encore par les Russes et par quelques autres peuples du rit grec. Votj. plus haut, p. S68. £. J.

ESSAIS DE MOATAIGNE.

jours et des mois? ce que dict Plutarque^ qu'encores de son^ temps l'astrologie n'avoit sceu borner le mouvement de la lune. Nous voylà bien accommodés pour tenir registre des choses passées !

Je resvassois présentement, comme je fois souvent, sur ce : Combien Thumaine raison est un instrument libre et vague. Je veois ordinairement que les hommes, aux faicts qu'on leur propose, s'amusent plus volontiers à en chercher la raison qu'à en chercher la vérité. Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les conséquences; ils laissent les choses et courent aux causes. Plaisants causeurs ! La cognoissance des causes touche seulement celuy qui a la conduicte des choses, non à nous qui n'en avons que la souffrance et qui en avons l'usage parfaictement plein et" accompli selon nostre besoing sans en pénétrer l'origine et l'essence ^ ny le vin n'en est plus plaisant à celuy qui en sçait les facultés premières. Au contraire, et le corps et l'ame interrompent et altèrent le droict qu'ils ont de l'usage du monde et d'eulx mesmes, y meslant l'opinion de science. Les effects nous touchent, mais les moyens nullement. Le déterminer et le distribuer appartient à la maistrise et à la régence, comme à la subjcction et apprentissage l'accepter. Reprenons nostre coustume. Ils commencent ordinairement ainsi : « Comment est ce que cela se faict? » « Mais se faict il? " fauldroit il dire. Nostre discours^ est capable d'estoffer cent aullres mondes et d'en trouver les principes et la contexture ; il ne luy IViult ny matière ny baze. Laissez le courre; il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plein et de l'inanité que de matière ;

Dare pondus idonea fumo '.

Je treuve quasi par tout qu'il fauldroit dire : « Il n'en est rien, » et employerois souvent ceste response ; mais je n'ose, car ils crient que c'est une desfaicte produicte de foiblesse d'esprit et d'ignorance, et me fault ordinairement basteler* par compaigniea traicter des subjects et contes frivoles que je mescrois entièrement. Joinct qu'à la vérité il est un peu rude et que-

(1) Queslions romaines, c. 24. C.

(3) Notre raisonnement.

(S; Tout prêt à donner du poids à la fumée. Perse, V, 20.

(4} Fcùre le bateleur.

relleux de nier tout sec une proposition de faict, et peu de gents faillent, notamment aux choses malaysées à persuader, d'alTermer qu'ils l'ont veue, ou d'allegner des tesmoings desquelsl'auctorité arreste nostre contradiction. Suyvant cest usage, nous sçavons les fondements et les moyens de mille choses qui ne feurent oncques, et s'escarmouche le monde en mille questions desquelles et le pour et le contre est fauls : Ita finitima sunt falsa veris... ut in prœcipitem locum non debeat se sapiens committere^.

La vérité et le mensonge ont leurs visages conformes ; le port, le goust et les allures pareilles. Nous les regardons de mesme œil. Je treuve que nous ne sommes pas seulement lasches à nous deffendre de k piperie, mais que nous cherchons et convions à nous y enferrer. Nous aymons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à nostre estre.

J'ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encores qu'ils s'estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preveoir'le train qu'ils eussent prins s'ils eussent vescu leur aage ; car il n'est que de trouver le bout du lil, on en desvide tant qu'on veult, et y a plus loing de rien à la plus petite chose du monde , qu'il n'y a de celle là jusques à la plus grande. Or, les premiers qui sont abbruvés de ce commencement d'estrangeté, venants à semer leur histoire, sentent, par les oppositions qu'on leur faict, où loge la difficulté de la persuasion, et vont calfeutrant cest endroict de quelque pièce faulse^. Oultre ce que, insita hominibus libidine alendi de indmtria rumores^, nous fai-

(1) Le faux approche si fort du vrai... que le sage ne doit pas s'engager dans un défilé si périlleux. Cic, Acatl., II, 21.

(2) « Qtie d'erreurs monstrueuses accréditées par la science même qui aurait dû les détruire! On commence par une fausse charte, par un diplôme supiM)sé; on le montre en secret à quoiquas personnes intéressées à le faire valoir; sa réputation s'établit avant même qu'il soit connu. Commence-tnl à percer ; les honnêtes gens, les esprits sensés se récrient contre l'imposlnrc : on les fait taire; on rectifie une erreur, on déguise habilement un mensonge ; on corrompt le sens du texte par des commentaires. Ecoutons Montaigne, il dira bien mieux que moi : « Les premiers qui sont abbruvés de ce com~ mencemeni d'eUrangelc, eto) Qui veut apprendre à douter doit lire ce chapitre entier de Montaigne, le moins méthodique des philosophes, mais le plus sage et le plus aimable. » Volt., Mélanges hisloriqiiei, t. XVII.

(3) Par la passion qui porte naturellement les hommes à donner cours à dos bruits incertains. Tite Live, XXVII1,S4.

IJVRE 111, CH\P XI.

sons natarellement conscience de rendre ce qu'on nous a preste sans quelque usure et accession de nosire créa. L'erreur particulière faici premièrement l'erreur publicque, et h son tour après, l'erreur publiequefaict l'erreur particulière'.Ainsi va tout cebasiimcnt.s'estolfant et formant de main en main, de manière que le plus esloingné tesmoing en est mieul.x instruict que le plus voysin, et le dernier informé mieulx persuadé que le premier. C'est un progrès naturel; car.quiconque croit quelque chose estime que c'est ouvrage de charité de la persuader à un aultre, et pour ce faire ne craind point d'adjouster de son invention autant qu'il veoid estre nécessaire en son conte pour suppléer à la résistance et au default qu'il pense estre en la conception d'aultruy. Moy mesme, qui fois singulière conscience de mentir et qui ne me soulcie gueres de donner créance et auclorité à ce que je dis, m'apperceois toutesfois, aux propos que j'ay en main, qu'estant eschauffé, ou par la résistance d'un aultre, ou par la propre chaleur de ma narration, je grossis et enfle mon subject par voix, mouvements, vigueur et force de paroles, et encores par extension et amplification, non sans interest de la vérité naïfve ; mais je le fois en condition pourtant qu'au premier qui me ramené et qui me demande la vérité nue et crue, je qnite soubdain mon effort et la luy donne sans exagération, sans emphase et remplissage. La parole naïfve et bruyante, comme est la mienne ordinaire, s'emporte volontiers à l'hyperbole. Il n'est rien à quoy communément les hommes soyent plus tendus qu'à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous fault, nous y adjoustons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d'en estre là que la meilleure touche de la vérité ce soit la multitude des croyants en une presse où les fols surpassent de tant les sages en nombre : Quasi vero quidquam sit tam valde, quam nihilsapere, vulgare-. Sanitatis palrocinium est insanientium turba^. C'est chose difficile de resouldre son jugement contre les opinions

(*} Et «jMum sivgvlorum error pubUciOH feeerU, tingiUorum errorem facil pulAicus. SÈa., Episl. 8i.

(3) Comme s'il n'y avait rien de si commun que de mal juger des choses. Cic, de Divinal., Il, 59.

(3) Belle aulorité pour ia sagesse ^'mie OHitlitude de tous ! S. ACGCST., de Civil. Dei, M, la

communes. La première persuasion, prinse du subject mesme, saisit les simples; de là elle s'cspand aux habiles soubs l'auctoritc du nombre et anti(|uité des tcsmoignages. Pour moy, de ce que je n'en croirois pas un, je n'en croirois pas cent uns, et ne juge pas les opinions par les ans.

Il y a peu de temps que l'un de nos princes, en qui la goutte avoit perdu un beau naturel et une alaigre composition, se laissa si fort persuader au rapport qu'on faisoit des merveilleuses opérations d'un presbtre qui, par la voye des paroles et des gestes, guarissoit toutes maladies, qu'il feit un long voyage pour l'aller trouver, et, par la force de son appréhension, persuada et endormit ses jambes pour quelques heures, si qu'il en tira du service qu'elles avoient desapprins luy faire il y avoit long temps. Si la fortune eust laissé emmonceler cinq ou six telles ad ventures, elles estoient capables de mettre ce miracle en nature. On trouva depuis tant de simplesse et si peu d'art en l'architecte de tels ouvrages qu'on le jugea indigne d'aulcun chastiement. Comme si feroit on de la pluspart de telles choses qui les recognoistroit en leur giste ; Miramur ex intervallo fallentia^. Nostre veue représente ainsi souvent de loing des images estranges qui s'esvanouïssent en s'approchant : Nunquam ad liquidum fama perducitur^.

C'est merveille de combien vains commencements et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions ! Cela mesme en empesche l'information; car, pendant qu'on cherche des causes et des fins fortes et poisantes et dignes d'un si grand nom, on perd les vrayes ; elles eschappent de nostre veue par leur petitesse, et, à la vérité, il e.st requis un bien prudent, attentif et subtil inquisiteur en telles recherches, indiffèrent et non préoccupé. Jusques' à ceste heure touts ces miracles et événements estranges se cachent devant moy. Je n'ay veu monstre et miracle au monde plus exprès que moy mesme. On s'apprivoise à toute estrangeté par l'usage et le temps ; mais plus je me hante et me cognois, plus ma dif-

(<) Nous admirons les choses qui U'Mipeot par leur éloignement. %t^., Episl. H8.

(3) Jamais la renommée ne se réduit à la vérité. Qcimte- CCBCE, IX, 3.

ESSAIS DE MONTAIGNE

formité m'estonne , moins je m'entends en moy.

Le principal droict d'avancer et produire tels accidents est réservé à la fortune. Passant avant hier dans un village, à deux lieues de ma maison, je trouvay la place encores toute chaulde d'un miracle qui venoit d'y faillir, par lequel le voysinage avoit esté amusé plusieurs mois ; et commencoient les provinces voysines de s'en esmouvoir , et y accourir à grosses troupes de toutes qualités. Un jeune homme du lieu s'estoit joué à contrefaire, une nuict, en sa maison, la voix d'un esprit, sans penser à aultre finesse qu'à jouïr d'un hadinage présent: cela luy ayant un peu mieulx succédé qu'il n'esperoit, pour estendre sa farce à plus de ressorts, il y associa une fille de village , du tout * stupide et niaise ; et feurent trois enfin, de mesme aage et pareille suffisance : et de presches domestiques en feirent des presches publiques, se cachants soubs l'autel de l'église, ne parlants que de nuict, et deffendant d'y apporter aulcune lumière. De paroles qui tendoient à la conversion du monde, et menace du jour du jugement (car ce sont subjects soubs l'auctorité et révérence desquels l'imposture se tapit plus àyséement), ils veinrent à quelques visions et mouvements si niais et si ridicules , qu'à peine y a il rien si grossier au jeu des petits enfants. Si toutesfois la fortune y eust voulu prester un peu de faveur , qui sçait jusques oij se feust accreu ce bastelage? Ces pauvres diables sont à ceste heure en prison : et porteront volontiers la peine de la sottise commune , et ne sçais si quelque juge se vengera sur eulx de la sienne. On veoid clair en ceste cy, qui est descouverle ; mais en plusieurs choses de pareille qualité, surpassant nostre cognoissance, je suis d'advis que nous soubstenions nostre jugement, aussi bien à rejecter qu'à recevoir.

Il s'engendre beaucoup d'abus au monde, ou, pour le dire plushardiement, touts les abus du monde s'engendrent de ce qu'on nous, apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance, et que nous sommes tenus d'accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter : nous parlons de toutes choses par préceptes et resolution. Le style, à Rome, portoit que cela

,i) Tout-à-fait.

mesme qu'un tesmoing deposoit pour l'avoir vu de ses yeulx, et ce qu'un juge ordonnoit de sa plus certaine science, estoit conceu en ceste forme de parler: «Il me semble <. »> On me faict haïr les choses vray semblables, quand on me les plante pour infaillibles : j'aime ces mots, qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions: « A l'adventure, Aulcunement, Quelque, On dict. Je pense, » et semblables: et si j'eusse eu à dresser des enfants, je leur eusse tant mis en la bouche ceste façon de respondre enquestante, non resolutifve : « Qu'est ce à dire? Je ne l'entends pas, Il pourroit estre. Est il vray? » qu'ils eussent plustost gardé la forme d'apprentis à soixante ans que de représenter les docteurs à dix ans, comme ils font. Qui veult guarir de l'ignorance, il fault la confesser.

Iris est fille de Thaumantis^.: l'admiration est fondement de toute philosophie ; l'inquisition, le progrès ; l'ignorance, le bout. Voire dea, il y a quelque ignorance forte et généreuse, qui ne doibt rien en honneur et en courage à la science : ignorance pour laquelle concevoir il n'y a pas moins de science qu'à concevoir la science. Je veis en mon enfance un procès que Corras^, conseiller de ïhoulouse, feit imprimer, d'un accident estrange , de deux hommes qui se presentoient l'un pour l'aultre. Il me souvient (et ne me souvient aussi d'aultre chose) qu'il me sembla avoir rendu l'imposture de celuy qu'il jugea coulpable , si merveilleuse et excédant de si loing nostre cognoissance et la sienne, qui estoit juge, que je trou-

(1) Cic, Âcad., H, 47. J. V. L.

(2) C'est -à- dire de l'adrairalion (ôaûf^a ôaujAaToj). «Est enim pulcher (Yarc-en-ciel ou Iris), cl ob eani causam, quia speciem liabet admirabilem, Tliaumante dicitur esse iiatus. « Cic, de Nat. deor., IH, 20. On voit qu'il faudrait lire dans Montaigne, non pas Thaumaniis, mais Thaumas. J. V. L.

(5) Ou plutôt Coras, savant jurisconsulte, né à Toulouse en 1513. Longtemps persécuté comme calviniste, malgré la protection du chancelier L'Hospital qui admirait ses talents, il finit par être assassiné à la conciergerie de Toulouse avec trois cents autres prisonniers, le 4 d'octobre 1572, peu de temps après la Saint-Barthélémy : on le revêtit ensuite de sa robe de conseiller, avec deux de ses collègues massacrés comme lui, et on les pendit à l'orme du palais. Les œuvres de Jean Coras ont été recueillies en deux vol. in- fol., Lyon, 1556 et 58 ; Wittemberg, 1603 ; et sa vie a été écrite en latin par Jacques Coras le poète, qui était de la même famille. La cause célèbre dont Montaigne parle ici est celle du faux Martin Guerre, sur laquelle le jurisconsulte de Toulouse avait pubflé uocoromenlaire imprimé à Paris en 1565. J. V. L.

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