‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 347 sur 402 · LIVRE ni, CHAP. \T · texte numérisé non relu

LIVRE ni, CHAP. \T

vay beaucoup de hardiesse en Tarrest qui Tavoit condamné à eslre pendu. Recevons quel que forme d'arrest qui die, « La cour ny entend rien: » plus librement et ingenuement que ne feirent les Areop^gites, lesquels se trouvants pressés d'une cause qu'ils ne pouvoient desvelopper, ordonnèrent que les parties en viendroient à cent ans *.

Les sorcières de mon voysinage courent hazard de leur vie, sur Tadvis de chasque nouvel aucteur qui vient donner corps à leurs songes. Pour accommoder les exemples que la divine parole nous offre de telles choses, très certains et irréfragables exemples , et les attacher à nos événements modernes, puisque nous n'en veoyons ny les causes ny les moyens, il y fault aultre engin ^ que le nostre: il appartient, à l'adventure, à ce seul très puissant tesmoignage de nous dire, « Cestuy cy en est, et celle là ; *et non cest aultre. » Dieu en doibt estre creu, c'est vrayement bien raison ; mais non pourtant un d'entre nous, qui s'estonne de sa propre narration (et nécessairement il s'en estonne s'il n'est hors du sens), soit qu'il l'employé au faict d'aultruy, soit qu'il l'employé contre soy mesme.

Je suis lourd, et me tiens un peu au massif et au vraysemblable, évitant les reproches anciens: Majorent fidem homines adhibent iis quœ non inteUigunt. — Cupidine htimani ingenii. libentius obscura creduntur^. Je veois bien qu'on se courrouce ; et me deffend on d'en doubter sur peine d'injures exécrables: nouvelle façon de persuader! Pour Dieu mercv, ma créance ne se manie pas à coups de poing. Qu'ils gourmandent ceulx qui accusent de faulseté leur opinion ; je ne l'accuse que de difficulté et de hardiesse, et condamne l'affirmation opposite, egualement avecques eulx, sinon si impérieusement. Qui establit son discours par braverie et commandement, montre que la raison y est foible. Pour une altercation verbale et scholastique , qu'ils ayent autant

(1) Voyez VAL. Maxime, Vin, 1 ; et acld-GeUe, XII, 7. G.

(2) Esprit. E. J.

(3) Les hommes ajoDient plus de foi à ce qu'ils n'enleodeol point.— L'esprit humain est porté à croire plus volontiers les choses obscures. Tacite, Bist., I, 22.— De ces deux [«issages, le second seul est de Tacite, et Coste a eu tort de les confondre et d'attribuer toute cette citation à ce grand historien qui certes n'aurait jamais écrit la première phrase, dont le «tyle ne ressemble pas au sien. N.

f d'apparence que leurs contradicteurs ; videimi tur sane, non affirmentur modo^ : mais en U conséquence effectuelle qu'ils en tirent , ceulx cy ont bien de l'advantage. A tuer les gents, il fault une clarté lumineuse et nette; et est nostre vie trop réelle et essencielle, pour garantir ces accidents supematurels et fantastiques.

Quant aux drogues et poisons, je les mets hors de mon compte; ce sont homicides, et de la pire espèce : foutesfois, en cela mesme on dict qu'il ne fault pas tousjours s'arrester à la propre confession de ces gents icy ; car on leur a veu par fois s'accuser d'avoir tué des personnes qu'on trouvoit saines et vivantes. En ces aultres accusations extravagantes, je dirois volontiers que c'est bien assez qu'un homme, quelque recommendation qu'il aye, soit creu de ce qui est humain : de ce qui est hors de sa conception et d'un effect supematurel. il en doibt estre creu lors seulement qu'une approbation supematurelle l'a auclorisé. Ce privilège qu'il a pieu à Dieu donner à aulcunsde nos tesmoignages, ne doibt pas estre avily et communiqué legierement. J'ay lesaureilles battues de mille tels contes. « Trois le veirent un tel jour, en levant: Trois le veirent lendemain, en occident : à telle heure, tel lieu, ainsi vestu : » certes , je ne m'en croirois pas moy mesme. Combien treuve je plus naturel et plus vraysemblable que deux hommes mentent, que je ne fois qu'un homme, en douze heures, passe, quand et les vents, d'orient en occident : combien plus naturel, que nostre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de nostre esprit détraqué, que cela, qu'un de nous soit envolé sur un balay au long du tuyau de sa cheminée, en chair et en os, par un esprit estrangier ! Ne cherchons pas des illusions du dehors et incogneues, nous qui sommes perpétuellement agités d'illusions domestiques et nostres. Il me .semble qu'on est pardonnable de mescroire une merveille, autant au moins qu'on peult en destourner et elider la vérification par voye non merveilleuse ; et suys l'advis de S. Augustin : « Qu'il vault mieulx pencher vers le doubte que vers l'asseurance, es choses de difficile preuve et dangereuse créance. »

Ily a quelques années que je passay parles

( I) Pourvu qu'on propose ces faits comme Traisemblabtes, et qu'on ne les aftiniiepas. Cic, Acad.. U, 27.

ESSAIS DE MONTAIGNE

terres d'un prince souverain, lequel en ma faveur, et pour rabhattre mon incrédulité, me feit ceste grâce de me faire veoir en sa présence, en lieu particulier, dix oudouze prisonniers de ce genre, et une vieille entre aultres, vrayement bien sorcière en laideur et deformiîé, très fameuse de longue main en ceste profession. Je vcis et preuves et libres confessions, et je ne sçais quelle marque insensible sur ceste misérable vieille, et m'enquis, et parlay tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je peusse; et ne suis pas bomme qui me laisse gueres garotter le jugement par préoccupation. Enfin, et en conscience, je leur eusse plustost ordonné de l'ellébore que de la ciguë : Caplisque res magis mentibus, quam consceleralis , similis visa * : la justice a ses propres corrections pour telles maladies. Quant aux oppositions et arguments que desbonnestes bommes m'ont faict, et là et souvent ailleurs, je n'en ay point scnty qui m'attachent, et qui ne souffrent solution tousjours plus vray semblable que leurs conclusions. Bien est vray que les preuves et raisons qui se fondent sur l'expérience et sur le faict, celles là, je ne les desnoue point ; aussi n'ont elles point de bout : je les trencbe souvent comme Alexandre son nœud. Après tout, c'est mettre ses conjectures à bien bault prix, que d'en faire cuire un bomme tout vif.

On recite par divers exemples (et Praestantius de son pere'^) que assopy et endormy bien plus lourdement que d'un parfaict sommeil, il fantasia estre jument, et servir de sommier à des soldats : et ce qu'il fantasioit il l'estoit^. Si les sorciers songent ainsi matériellement, si les songes par fois se peuvent ainsin incorporer en effects, encores ne crois je pas que nostre volonté en feust tenue à la justice: ce que je dis, comme celuy qui n'est pas juge ny conseiller des roys, ny s'en estime de bien loing digne, aîns homme du commun nay et voué à l'obéissance de la raison publicque et en ses faicts et en ses dicts. Qui meltroit mes resveries en i^'^mpte, au préjudice de la plus cbestifve loy de iDû village» ou opinion, ou coustume, il se fe-

(I) îl me sembla qu'il y avait en cela plus de folle que de crime. Titr J.ive, Vlll, 18.

{2) Voyez la Cii6 de Dieu de S. .\l'custi?j, XVIII, 18. C.

(5) Qttod iîa, tu narravU, faelum fuisse comperUun est.'S. \v- QVSTOi.Citéde Dieu, XVIU, li.

I roit grand tort et encores autant à moy ; car en ce que je dis, je ne pleuvis* aultre certitude sinon que c'est ce que lors j'en avois en la pensée, pensée tumultuaire et vacillante. C'est par manière de devis : Nec mepudel ut islos, fateri nescire quod ncsciam^ : je ne serois pas si Hardy à parler s'il m'appartenoit d'en estre creu ; et feut ce que je respondis à un grand qui se plaignoit de l'aspreté et contention de mes en bortements. Vous sentant bandé et préparé d'une part, je vous propose l'aultre, de tout le soing que je puis pour esclaircir vostre jugement, non pour l'obliger. I>ieu tient vos courages et vous fournira de chois. Je ne suis pas si presumptueux de désirer seulement que mes opinions donnassent pente à chose de telle importance : ma fortune ne les a pas dressées à si puissantes et si eslevées conclusions. Certes, j'ay non seulement des complexions en grand nombre, mais aussi des opinions assez,desquelles je degousterois volontiers mon fils, si j'en avois. Quoy, si les plus vrayes ne sont pas tousjours les plus commodes à l'homme'? tant il est de sauvage composition !

A propos, ou hors de propos, il n'importe; on dict en Italie, en commun proverbe, que celuy là ne cognoist pas Venus en sa parfaicte doulceur, qui n'a couché avecques la boiteuse. La fortune ou quelque particulier accident ont mis, il y a long temps, ce mot en la bouche du peuple: et se dict des masles comme des femelles ; car la royne des Amazones respondit au Scythe qui la convioit à l'amour , upiGvu yjA'oç oi(fzi^, le boiteux le faict je mieulx. En ceste republicque féminine, pour fuyr la domination des masles, elles les stropioient dès l'enfance, bras, jambes et aultres membres qui leur donnoient advantage sur elles , et se servoient d'eulx à ce seulement à quoy nous nous servons d'elles par deçà. J'eusse dict gue le mouvement détraqué de la boiteuse apportast quelque plaisir nouveau à la be-

(1) Je ne garantis. C.

(2) Et je n'ai pas honte, comme eux, d'avouer que J'ignore ce que je ne sais point. C\c.,Tiisc. qnœst., l, 25.

(3) Montaigne traduit ce passage grec après l'avoir cité. Érasme, dans ses Adages, n'a pas oublié le proverbe, Ctaudus oplime viriim ajii; mais il ne dit point d'où il l'a pris. On le trouve dans le Sclioliasle de Iiiéocrite, sur I idylle 4, v. 62; et dans Michel apostolils, Proverb. ceniiir. i, tmm. 43. G. — C'est sans doute d'après cette opinion que les aucieus oat fait du boiteux Vulcaiii l'époux de Véaus.Ë. J.

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