‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 348 sur 402 · LIVRE III, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XI

songne, et quelque poincte de doulceu; à ceulx qui l'essayent ; mais je viens d'apprendre que mesnie la philosophie ancienne en a décidé * : elle dict que les jambes et cuisses des boiteuses ne recevant, à cause de leur imperfection, l'aliment qui leur est deu, il en advient que les parties génitales, qui sont au dessus, sont plus plaines, plus nourries et vigoreuses ; ou bien que ce default empeschanl l'exercice, ceuLx qui en sont entaschés dissipent moins leurs forces, et en viennent plus entiers aux jeux de Venus : qui est aussi la raison pour quoy les Grecs descrioient les tisserandes d'estre plus chauldes que les aultres femmes , à cause du mestier sédentaire qu'elles font, sans grand exercice du corps. De quoy ne pouvons nous raisonner à ce prix là? De celles icy je pourrois aussi dire que ce trémoussement, que leur ouvrage leur donne ainsin assises, les esveille et sollicite, comme faict les dames le croulement et tremblement de leurs coches.

Ces exemples servent ils pas à ce que je dîsois au commencement : que nos raisons anticipent souvent l'efTect et ont l'estendue de leur jurisdiction si infinie qu'elles jugent et s'exercent en l'inanité mesmeet au non estre? Oultre la flexibilité de nostre invention à forger des raisons à toutes sortes de songes, nostre imagination se treuve pareillement facile à recevoir des impressions de la faulseté, par bien frivoles apparences ; car, par la seule auctorité de l'usage ancien et publicque de ce mot, je me suis aullresfôis faict accroire avoir receu plus de plaisir d'une femme, de ce qu'elle n'estoit pas droicte, et mis cela en recepte de ses grâces.

Torquato Tasso, en la comparaison qu'il faict de la France à l'Italie^ dict avoir remarqué cela, que nous avons les jambes plus grailes que les gentilshommes italiens, et en attribue la cause à ce que nous sommes continuellement à cheval ; qui est celle mesme de laquelle Sueione tire une toute contraire conclusion ; car il dict, au rebours, que Germanicus avoit

(1) Aristote, Problèmes, sec:. 10, probl. 26.

(î) « I nobili francesi, in universale, hanno le gambe assaî souili rispeiio al rimancnte del corpo : ma di cio per avvcntura la cagiooe non si deve rifcrire alla qualilà del cielo, ma alla maniera dcir esercizio ; perciocliè cavalcando quasi cod- Ununmenle, eserciiaiio poco le parli infcriori, si che la natura non \i trasmelie molio di nodiimeiiio, etc. » Parwjone deW ItaLia alla Fratcia, p. 1 1. ycUa parle prifna délie Rime e Prose dtlitg. TORQ. Tasso, in Ft-rrai-o, an. 1585. C.

grossi les siennes par continuation de ce mesme exercice'. Il n'est rien si soupple et erratique que nostre entendement ; c'est le soulier de Theramenes*, bon à tout s pieds ; et il est double et divers; et les matières, doubles et diverses. « Donne moy une dragme d'argent, disoit un philosophe cynique à Antigonus. — Ce n'est pas présent de roy, respondit il. — Donne moy doncques un talent. — Ce n'est pas présent pour cynique '. »

Seu plures calor llle via» et cceca relaxât Spirameuta, novas veniat qua succus inherbas: Seu durai magis, et venas adsiiingll Manies; fte tenues pluvfœ^ rapidive polenlia solis Acrior, nul Boreœ penetrabile frlgus adurat^.

Ogni medaglia ha il suo riverso^. Voylà pourquoi Climotachus disoit anciennement que Carneades avoit surmonté les labeurs d'Hercules, pour avoir arraché des hommes le consentement, c'est à dire l'opinion et la témérité de juger ^. Ceste fanta.sie de Carneades, si vigoreuse, nasquit à mon advis anciennement de l'impudence de ceulx qui font profession de sçavoir et de leur oultrecuidance desraesurée. On meit ^Esope en vente avecques deux aullres esclaves ; l'acheteur s'enquit du premier ce qu'il sçavoit faire; celuy là, pour se faire valoir, respondit monts et merveilles, qu'il sçavoit et cecy et cela : le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus; quand ce feut à iEsope, et qu'on luy eut aussi demandé ce qu'il sçavoit faire : « Rien, dict 11, car ceulx cy ont tout préoccupé; ils sçavent tout"^.» Ainsin il est advenu en l'eschole de la philosophie ; la fierté de ceulx qui attribuoient à l'esprit humain la capacité de toutes choses causa en d'aultres, par dcspit et par émulation, ceste opinion, qu'il n'est capable d'aulcune chose : les uns tieiment

(!) SiÉT., Caligula, c. 3. C.

(3) Voyez Erasme, sur le prorerbe Theramenis colhurnus auquel Montaigne fait allusion. C.

(3) its.,de Benef., II, n. C.

U) Souvent, dit Virgile, il est bonde mettre le feu dans un cfaamp stérile et de brûler les restes de la paille :

Soit qaVn la f la Urre ) dilatant par » efaaieur acdie.

Il DUTre dr% ehtm'mt i la lève capUte -.

Soil qu'riiCn resserrant Irf pom trop ouvert^

D'un inl que fatiguait l'iDcléniFDee de< ain.

Aux froidi'f raux du ciel, au souffle de Borée,

Au uileil déToraot, il en ferme l'eutrM.

ViRC, Géonj., I, 89, irad. par DrtiDe.

(s) Toute médaille a son rêver». Proverbe ilalien. l6)CK,Acad..n, 34. C.

(7) Plakcdk, Vie d'Etape, i. V. L.

ESSAIS DE MONTAIGNE

en l'ignorance ceste mesme extrémité que les aullres tiennent en la science , à fin qu'on ne puisse nier que l'homme ne soit immodéré par tout, et qu'il n'a point d'arrest que celuy de la nécessité et impuissance d'aller oultre.

Page 1