‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 350 sur 402 · LIVRE lîl, CITAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE lîl, CITAP. XII

faict grand' faveur à l'humaine nature de montrer combien elle peult d'elle mesme.

Nous sommes chaseun plus riches que nous ne pensons ; mais on nous dresse à l'emprunt et à la queste ; on nous duict à nous servir plus de l'aultruy que du nostre. En aulcuae chose l'homme ne sçait s'arresier au poinct de son besoing; de volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu'il n'en peult estreindre ; son avidité est incapable de modération. Je treuve qu'en curiosité de sçavoir il en est de mesme ; il se taille de la besongne bien plus qu'il n'en peult faire et bien plus qu'il n'en a affaire, estendant l'utilité du sçavoir autant qu'est sa matière : Ut omnium rerum, sic litterarum quoque, intemperantia laboramus^ ; et Tacitus a raison de louer la mère d'Agricola d'avoir bride en son fils un appétit trop bouillant de science -.

C'est un bien, à le regarder d'yeulx fermes, qui a, comme les aultres biens des hommes, beaucoup de vanité et foiblesse propre et naturelle, et d'un cher coust. L'acquisition en est bien plus hazardeuse que de toute aultre viande ou boisson; car, ailleurs, ce que nous avons acheté, nous l'emportons au logis, en quelque vaisseau ; et là nous avons loy d'en examiner la valeur, combien et à quelle heure nous en prendrons; mais les sciences, nous ne les pouvons, d'arrivée, mettre en aultre vaisseau qu'en nostre ame; nous les avalions en les achetant, et sortons du marché ou infects desjà , ou amendés ; il y en a qui ne font que nous empescher et charger au lieu de nourrir; et telles encores qui, soubs tiltre de nous guarir, nous empoisonnent. J'ay prins plaisir de veoir, en quelque lieu, des hommes, par dévotion, faire vœu d'ignorance, comme de chasteté, de pauvreté, de pénitence : c'est aussi chastrer nos appétits desordonnés, d'esmousser ceste cupidité qui nous espoinçonne à l'estude des livres, et priver l'ame de ceste complaisance voluptueuse qui nous chatouille par l'opinion de science ; et est richement accomplir le vœu de pauvreté d'y joindre encores celle de l'esprit. Il ne nous fault gueres de doctrines pour vivre à nostre ayse ; et Socrates nous apprend qu'elle est en

(1) Noos ne menons pas plus de modération dans Félude des lettres que dans tout le reste. Ses., Epist. 106. !

(i; ...Xi prudeniia matris mcmswn ac flagranlem animiar \ coernmse(. Tac, rie (l'.igrkola, c. À.

nous, et la manière de l'y trouver et de s'en ayder. Toute ceste nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu près vaine et superflue ; c'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert : Paucis opus est litïeris ad mentem honam * : ce sont des excès fiebvreux de nostre esprit, instrument brouillon et inquiète. Recueillez vous; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrays, et les plus propres à vous servir à la nécessité ; ce sont ceuLx qui font mourir un païsan, et des peuples entiers, aussi constamment qu'un philosophe. Feusse je mort moins alaigrement avant qu'avoir veu les Tusculanes? j'estime que non; et, quand je me treuve au propre, je sens que ma langue s'est enrichie ; mon courage , de peu ; il est comme nature le forgea, et se targue pour le conflict, non que d'une marche naturelle et commune : les livres m'ont servy non tant d'instruction que^ftxercitation. Quoy , si la science, essayant de nous armer de nouvelles deffenses contre les inconvénients naturels, nous a plus imprimé en la fantasie leur grandeur et leur poids qu'elle n'a ses raisons et subtilités à nous en couvrir ? Ce sont voirement subtilités, par où elle nous esveille souvent bien vainement ; les aucteurs mesmes plus serrés et plus sages^eoyez, autour d'un bon argument, combim ils en sèment d'aultres legiers, et, qui y regarde de près, incorporels; ce ne sont qu'arguties verbales, qui nous trompent ; mais d'autant que ce peult estre utilement, je ne les veulx pas aultrement espelucher; il y en a céans assez de ceste condition, en divers lieux, ou par emprunt, ou par imitation. Si se fault il prendre un peu garde de n'appel- 1er pas force ce qui n'est que gentillesse, et ce qui n'est qu'aigu, solide , ou bon ce qui n'est que beau : Quœ magis gustata quam potata délectant-; tout ce qui plaist ne paist pas, uhi non ingenii, sed animi negôtium agilur^. A veoir les efforts que Seneque se donne pour se préparer contre la mort ; à le veoir suer d'hahan pour se roidir et pour s'asseurer, et

H) On n'a pas besoin de saToir beaucoup pour être sage Si»., Epist. 106.

(2) Choses qui plaisent plus au goût qu'à l'estomac. Cic. Tiise. qua*t. V, 5.

'3) Lorsqu'il s'agit de Tâine, et non de l'esprit. SÉ>., Epin

ESS4IS DE MONTAIGNE

se débattre si longtemps en ceste perche, j'eusse esbranlé sa réputation , s'il ne Teust, en mourant, très vaillamment maintenue. Son agitation si ardente, si fréquente, montre qu'il estoitcliauld et impestueux lui mesme (Magnus animus remissius loquitur, et securius... non est alius ingenio, alius animo color^, il le fault convaincre à ses despens ) ; et montre aulcunement qu'il estoit pressé de son adversaire. La façon de Plutarque, d'autant qu'elle est plus desdaigneuse et plus destendue , elle est, selon moy, d'autant plus virile et persuasifve : je croirois ayséement que son ame avoit les mouvements plus asseurés et plus réglés. L'un, plus aigu, nous picque et eslance en sursault, touche plus l'esprit; Taultre, plus solide, nous informe , establit et conforte constamment , touche plus l'entendement. Celuy là ravit nostre jugement; cestuy cy le gaigne. J'ay veu pareillement d'aultres escripts, encores plus révérés, qui, en la peincture du combat qu'ils soubstiennent contre les aiguillons de la chair, les représentent si cuisants, si puissants et invincibles, que nous mesmes, qui sommes de la voierie du peuple, avons autant à admirer l'estrangeté et vigueur incogneue de leur tentation que leur résistance.

A quoy faire nous allons nous gendarmant par ces efforts de la science? Regardons à terre : les pauvres gents que nous y veoyons espandus, la teste penchante après leur besongne, qui ne sçavent ny Aristote ny Caton, ny exemple ny précepte, de ceulx là tire nature touts les jours des effects de constance et de patience plus purs et plus roides que ne sont ceulx que nous estudions si curieusement en l'eschole. Combien en veois je ordinairement qui mescognoissent la pauvreté; combien qui désirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celuy là qui fouit mon jardin, il a. ce matin, enterre son père ou son fils. Les noms mesmes, dequoy ils appellent les maladies, en addoulcissent et «amollissent l'aspreté : la phthisie, c'est la toux pour eulx ; la dysenterie, devoyement d'estomach ; un pleuresis, c'est un morfondement ; et, selon qu'ils les nomment doulcement, ils les supportent aussi ; elles sont bien griefves quand elles rom-

(1) Une âme forte s'exprime d'une manière plus calme, plus tranquille... L'esprit a la même teinte que Vàxae. Sen., Episi. 115, 114.

pent leur travail ordinaire ; ils ne s*allictent que pour mourir : Simplex illa et aperta virtus in obscuram et solertem scientiam versa est *.

J'escrivois cecy environ le temps qu'une forte charge de nos troubles se croupit plusieurs mois, de tout son poids, droict sur moy : j'avois, d'une part, les ennemis à ma porte; d'aultre part, les picoreurs, pires ennemis : Non armis, sed vitiis certatur^; et essayois toute sorte d'injures militaires à la fois :

Eostis adest dextra lœvaque a parte limendus, Vicinoque malo terret ittrumque laïus '.

Monstrueuse guerre ! lés aultres agissent au dehors ; ceste cy encores contre soy, se ronge et se desfaict par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruyneuse qu'elle se ruyne quand et quand le reste, et se dcschire et despece de rage. Nous la veoyons plus souvent se dissouldre par elle mesme que par disette d'aulcune chose nécessaire ou par la force ennemie. Toute discipline la fuyt ; elle vient guarir la sédition et en est pleine ; veult chastier la désobéissance et en montre l'exemple; et, employée à la deffense des loix, faict sa part de rébellion à rencontre des siennes propres. Où en sommes nous? nostre médecine porte infection!

Nostre mal s'empoisonne Du secours qu'on luy donne.

Exsuper at ma gis, œgrescilque medendo i. Omnia fonda, nefanda, malo permista furore, Jtistificarn nobis menlem avertere deorum^.

En ces maladies populaires, on peult distinguer, sur le commencement, les sains des malades; mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s'en sent, et la teste et les talons : aulcune partie n'est exempte de corruption; car il n'est air qui se hume si gouluement, qui s'espande et pénètre, comme faict la iicence. Nos armées ne se lient et tiennem plus que par ciment estrangier : des François on ne

(1) Cette vertu simple et naïve a été changée en une science subtile et obscure. SÉx., Epist. 95.

(2) Ce n'est pas par les armes que l'on combat, mais par ^les crimes.

(3) .\ droite, à gauche, un ennemi redoutable me presse; des deux côtés je dois craindre. Ov., de Ponio, I, 3, 57.

(4) Les remèdes ne font qu'aigrir le mal. Virgile, Enéide, Xn, 46.

(5) Le juste, l'injuste, confondus par nos coupables fureurs,, ont détourné de nous la protection des dieux. Cat., de Kuptiis Pelei et Tfielidos, y. 40S.

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