‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 351 sur 402 · LIVRE TII, CHAP. XII · texte numérisé non relu

LIVRE TII, CHAP. XII

sçait plus faire un corps d'armée constant et réglé. Quelle honte ! il n'y a qu'autant de discipline que nous en font vcoir des soldats empruntés! Quant à nous, nous nous conduisons à discrétion, et non pas du chef, chascun selon la sienne ; il a plus à faire au dedans qu'au dehors : c'est au commandant de suyvre, courtizer et plier, à luy seul d'obeïr ; tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de veoir combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l'ambition ; par combien d'abjecticfn et de servitude il luy fault arriver à son but : mais cecy me desplaist il, de veoir des natures débonnaires et capables de justice se corrompre touts les jours au maniement et commandement de ceste' confusion. La longue souffrance engendre la coustume ; la coustume, le consentement et l'imitation. Nous avions assez d'ames mal néeà, sans gaster les bonnes et généreuses; si que, si nous continuons, il restera mialayséement à qui fier la santé de cest Estât, au cas que fortune nous la redonne :

Hune saliem everso juvenem succurrere seclo ye prolubete ' 1

Qu'est devenu cest ancien précepte? que les soldats ont plus à craindre leur chef que l'ennemy ^ : et ce merveilleux exemple? qu'un pommier s'estaot trouvé enfermé dans le pourpris du camp de l'armée romaine, elle feut veue lendemein en desloger, laissant au possesseur le compte entier de ses pommes, meures et délicieuses*. J'aymerois bien que nostre jeunesse, au lieu du temps qu'elle employé à des perigrinations moins utiles et apprentissages moins honnorables, elle le meist, moitié à veoir de la guerre sur mer, soubs quelque bon capitaine commandeur de Rhodes ; moitié à recognoistre

(1) Non à la discrétion du chef, mais chacun selon la sienne. Ce cltef a plus à faire au dedans qu'au dehors : c'est le commandant qui sait est obligé de suivre tes soldcug, de leur faire la cour, de s'accommoder à leurs fantaisies, de leur obéir: à tout autre égard, il n'y a que Ikeiue et dissolution dans nos armées.

(i) S'cmpéchcz pas, du moins, que ce jeune héros ne soutienne l'Elal sur le (lenchant de sa ruine.' Virc, Géorg. ,l,5t)0. — Si je ne me irompe, Blontaignc veut parler ici de Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui devenu roi de France, après la mort de Henri lll, non-seulement sauva l'Elat qu'il avait soutenu pendant la vis de ce prince, mais le rendit plus florissant et r.Jus redoutable qu'il navait été depuis longtemps, e.

(3) Val. Maxime, II, 7, ext. 2. G.

(4) Cest ce que rapporte Froxtix, au sujet de Tarmée de H. Scaurus, Stratag., IV. 3, 15. C.

la discipline des années tnrkesques; car elle a beaucoup de dilferences et d'advantages sur la nostre : cecy en est que nos soldats deviennent plus licencieux aux expéditions; là, plus retenus et craintifs; car les offenses ou larrecins sur le menu peuple, qui se punissent de bastonnades en la paix, sont capitales en la guerre ; pour un œuf prins sans payer, ce sont, de compte prefix, cinquante coups de baston; pour toute aultre chose tant legiere soit elle, non nécessaire à la nourriture, on les empale ou décapite sans déport. Je me suis estonné, en l'histoire de Selim, le plus cruel conquérant qui feut oncques, veoir que, lors qu'il subjugua l'iEgypte, les beaux jardins d'autour de la ville de Damas, touts ouverts et en terre de conqueste , son armée campant sur le Heu . mesme, feurent laissez vierges des mains des soldats, parce qu'ils n'avoient pas eu le signe de piller*.

Mais est il quelque mal en une police qui vaille estre combattu par une drogue si mortelle? non pas, disoit Favonius^, l'usurpation de la possession tyrannique d'une respublicque. Platon 5, de mesme, ne consent pas qu'on face \ iolence au repos de son pays pour le guarir et n'accepte pas l'amendement qui trouble et bazarde tout, et qui cooste le sang et ruyne des citoyens ; estaMissant l'office d'un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là ; seulement prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire : et semble sçavoir mauvais gré à Dion, son grand amy,d'y avoir un peuaultrement procédé. J'estois Platonicien de ce costé là, avant que je sceusse qu'il y east de Platon au monde. Et si ce personnage doibt purement estre refusé de nostre consorce, luy qui, par la sincérité de sa conscience, mérita envers la faveur divine de pénétrer si avant en la chrestienne lumière, au travers des ténèbres publicques du monde de son temps,' je ne pen.se pas qu'il nous siese bien de nous laisser instruire à un païen combien c'est d'impiété de n'attendre de Dieu

{!) L'édition de iSM, d'après le manuàcrit de Bordeaux : a Les admirables jardins qui sont autour de la ville de Damas, en alx)ndance de délicatesse, restèrent vierges des mains de eee, soldats; touts ouverts et non clos comme ils sont. » Il est évident que ce texte a été abandonné, et que l'auteur a revu et forilûé, depuis, une phrase si faible et si embarrassée. Nous suivons l'éililion de 1595. J. V. L.

(2) Plct., Vie de Marcus Brutus, c. 3. C.

(5) tfAst. 7, à Perdiccas. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

nul secours simplement sien et sans nostre coopération. Je double souvent si, entre tant de gents qui se meslent de telle besongne, nul s'est rencontré d'entendement si imbecille, à qui on aye en bon escient persuadé qu'il alloit vers la reformation par la dernière des difformations; qu'il tiroit vers son salut par les plus expresses causes que nous ayons de très certaine damnation ; que renversant la police, le magistrat et les loix, en la tutelle desquelles Dieu l'a colloque, desmembrant sa mère et en donnant à ronger les pièces à ses anciens ennemis, remplissant de haines parricides les courages fraternels, appellant à son ayde les diables et les furies, il puisse apporter secours à la sacrosaincte doulceur et justice de la loy divine. L'ambition, l'avarice, la cruauté, la vengeance, n'ont point assez de propre et naturelle impétuosité; amorçons les et les attisons par le glorieux tiltre de justice et dévotion. Il ne se peult imaginer un pire estât des choses, qu*où la meschanceté vient à estre légitime, et prendre avecques le congé du magistrat le manteau de la vertu : Nihil in speciem fallacijis quant prava religio ubi deorum numen prœtenditur sceleribus^. L'extrême espèce d'injustice, selon Platon, c'est que ce qui est injuste soit tenu pour juste-.

Le peuple y souflrit bien largement lors, non les dommages présents seulement,

Undique lotis Vsque adeo turbalur agris ^,

mais les futurs aussi : les vivants y eurent à patir; si eurent ceulx qui n'estoient encores nays : on le pilla, et moy par conséquent, jusques à l'espérance, luy ravissant tout ce qu'il avoit à s'apprester à vivre pour longues années :

Quœ neqiteunt secum fetre aut abducere, pêrdunt;

El cremat insonles turba scelesia casas. Mûris nulla ftdes, squalenl populatibus agri *.

(1) Rien de plus trompeur que la superstition, qui couvre ses crimes de l'intérêt des dieux. Tite Live, XXXIX, 16.

(2) 'Ea^ctTï! -yàp à^titta , ^o)ceïv ^îx-aiov sivai, p.7j cvra. Platon, R^ublique, II, 4 ; Pensées de Platon, seconde édition, p. 254. J. V. L.

(3) Tant sont affreux les désordres qui régnent dans nos campagnes ! ViRG., Eclog.,l, il.

(4) Ils détruisent ce qu'ils ne peuvent emporter ou emmener, et, dans leur fureur barbare, ils brûlent jusqu'aux chaumières... Nulle sûreté dans les villes ; les champs sont en proie aux plus affreux ravages. — Les deux premiers vers sont d'O-

Oultre ceste secousse j'en souffris d'aultres ; j'encourus les inconvénients que la modération apporte en telles maladies; je feus pelaudé à toutes mains; au gibelin, j'estois guelphe; au guelphe, gibelin : quelqu'un de mes poètes dict bien cela, mais je ne sçais où c'est. La situation de ma maison et l'aceointance des hommes de mon voysinage me presentoient d'un visage , ma vie et mes actions d'un aultre. Il ne s'en faisoit point des accusations formées, car il n'y avoit où mordre ; je ne desempare jamais les loix, et qui m'eust recherché m'en eust deu de reste : c'estoient suspicions muettes qui couroient soubs main, ausquelles il n'y a jamais faulte d'apparence, en un meslange si confus, non plus que d'esprits ou envieux ou ineptes. J'ayde ordinairement aux presumptions injurieuses que la fortune semé contre moy, par une façon que j'ay, dès tousjours, de fuyr à me justifier, excuser et interpréter ; estimant que c'est mettre ma conscience en compromis de plaider pour elle: perspicuitas cnim argurp.€ntatione elevatur*^ : et, comme si chascun veoyoit en moy aussi clair que je fois, au lieu de me tirer arrière de l'accusation, je m'y advance et la renchéris plustost par une confession ironique et mocqueuse, si je ne m'en tais tout à plat, comme de chose indigne de response. Mais ceulx qui le prennent pour une trop haultaine confiance ne m'en veulent gueres moins de mal que ceulx qui le prennent pour foiblesse d'une cause indeffensible ; nomméement les grands, envers lesquels faulte de soubmission est l'extrême faulte, rudes à toute justice qui se cognoist, qui se sent, non desmise, humble et suppliante : j'ai souvent heurté à ce pilier. Tant y a que, de ce qui m'adveint lors, un ambitieux s'en feust pendu; si eust faict un avaricieux. Je n'ay soing quelconque d'acquérir;

su mihi quod nunc est etiam. minus, et mihi vivam Quod superest œvi, si quid superesse volent di * ;

mais les pertes qui me viennent par l'injure d'aultruy, soit larrecin, soit violence, me pin-

viDE, Trisi., III, 10, 6S. Le troisième, dont personne jusqu'ici, n'avait indiqué la source, est de Claudien, in Euirop. , I, 244. J. V. L.

(1) Car la dispute affaiblit l'évidence. Cic, de Nat. deor.,

(2) Que je conserve le peu que j'ai, et même moins, s'il le faut; que j'emploie pour moi-même les jours qui me restent, si les dieux m'en accordent encore. Hor., Epist., 1, 18, 107.

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