‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 357 sur 402 · COI · texte numérisé non relu

COI

d'aspreté à gloser qu'à inventer. Nous veoyons combien il se tronipoit; car nous avons en France plus de loix que tout le reste du monde ensemble, et plus qu'il n'en fauldroit à régler touts les mondes d'Epicurus. Ut olim flagitiis, si nunc legibus laboramus^ : et si avons tant laissé à opiner et décider à nos juges qu'il ne feut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu'ont gaigné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faiets particuliers, et y attacber cent mille loix? ce nombre n'a aulcune proportion avecques l'infinie diversité des actions humaines; la multiplication de nos inventions n'arrivera pas à la variation des exemples : adjoustez y en cent fois autant ; il n'adviendra pas pourtant que, des événements à venir, il s'en treuve aulcun qui , en' tout ce grand nombre de milliers d'événements choisis et enregistrés, en rencontre un auquel il se puisse joindre et apparier si exactement qu'il n'y reste quelque circonstance et diversité qui requière diverse considération de jugement. 11 y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpétuelle mutation avecques les loix fixes et immobiles : les plus désirables, ce sont les plus rares , plus simples et générales 5 et encores crois je qu'il vauldroit mieulx n'en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons.

Nature les donne tousjours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons : tesmoing la peincture de l'aage doré des poètes, et Testât où nous veoyons vivre les nations qui n'en ont point d'aultres; en voylà qui, pour touts juges, employent en leurs causes le premier passant qui voyage le long de leurs montaignes-; et ces aultres eslisent, le jour du marché, quelqu'un d'entr'eux, qui, sur le champ, décide touts leurs procès. Quel dangier y auroit il que les plus sages vuidassent ainsi les nostres, selon les occurrences et à l'œil, sans obligation d'exemple et de conséquence?

(1) On souffre autant des lois, qa'on souffrait autrefois des crimes. Tache, Annal., m, 23.

',2) C'était un usage presque général dans tes républiques de Lomliarilic, au xiu* siècle, de coiiDcr à des juges étrangers radminiiirntion de la justice. Coste pense que fauteur veut surtout parler ici de la p<iite république de Saiut-Marin, enclavée dans Icsi-tats du Pape, qui n'a de pays qu'une montagne, et qui choisit toujours pour juge un étranger. Lorsque fy étais, en 1827, c'était un avocat de Césène qui remplissait les fonciipiis déjuge. J. V.L

A chasque pied son soulier. Le roy Ferdinand, envoyant des colonies aux Indes, prouvent sagement qu'on n'y menast aulcuns escholiers de la jurisprudence, de crainte que les procts ne peuplassent en ce nouveau monde, comme estant science, de sa nature, génératrice d'allercation et division: jugeant avecques Platon' que « C'est une mauvaise provision du païs, que jurisconsultes et médecins. »

Pourquoy est ce que nostre langage commun, si aysé à tout aultre usage, devient obscur et non intelligible en contract et testament, et que celuy qui s'exprime si clairement, quoy qu'il die et escrive, ne treuve en cela aulcune manière de se déclarer qui ne tumbe en double et contradiction? si ce n'est que les princes de cest art, s'appliquants d'une peculiere attention à trier des mots solennes et former des clauses artistes, ont tant'poisé chasque syllabe, espeluché si primement chasque espèce de cousture que les voylà enfrasqués 2 et embrouillés en l'infinité des figures, et si menues partitions qu'elles ne peuvent plus tumber stubs aulcun règlement et prescription, ny aulcune certaine intelligence : Confusum est quidqttid usque m pulverem sectum est^. Qui a veu des enfants, essayants de renger à certain nombre une masse d'argent vif; plus ils le pressent et pétrissent, et s'estudient à le contraindre à leur loy, plus ils irritent la liberté de ce généreux métal ; il fuyt à leur art, et se va menuisant et esparpi liant au delà de tout compte : c'est de mesme; caç en subdivisant ces subtilités, on apprend aux hommes d'accroistre les doubles ; on nous met en train d'estendre et diversifier les difficultés, on les alonge, on les disperse. En semant les questions et les retaillant, on faict fructifier et foisonner le monde en incertitude et en querelle ; comme la terre se rend fertile, plus elle est esmiée et profondement remuée : Diffirultatem facit doctrinal. Nous doublions sur Ulpian et redoublons encores sur Bartolus et Baldus. Il falloit effacer la trace de cesle di-

(1) Ri'pubUque, Uv. ni, p. 621. G.

(2) Embarrassés. De l'italien infrascarsi, s'embarrasser dans les branches des arbres.

(3) Tout ce qui est divisé jusqu'à n'être que poussière de- Tienl confus. Sen., Epist. 89.

(4) C'est la doctrine qui produit les difficultés. Qitstil , Insl' oral., X, 3. — Montaigne cite bien les propres paroles de Quiutilien, mais dans uo sens tout didëreiit de celui quelles ont dans cet auteur. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

versité innumerable d'opinions, non point s'en parer et en entestcr la postérité. Je. ne sçais qu'en dire; mais il se sent par expérience que tant d'interprétations dissipent la vérité et la rompent. Aristote a escript pour cstre entendu ; s'il ne Ta peu, moins le fera un moins habile et un tiers que celuy qui traicte sa propre imagination. Nous ouvrons la matière et l'espandons en la destrempant ; d'un subject nous en faisons mille, et retumbons, en multipliant et subdivisant, à l'infinité des atomes d'Epicurus. Jamais deux hommes no jugèrent pareillement de mesme chose; et est impossible de veoir deux opinions semblables exactement, non seulement en divers hommes, mais en mesme homme à diverses heures. Ordinairement je treuve à doubter en ce que le commentaire n'a daigné toucher; je brunche plus volontiers en pais plat, comme certains chevaulx qiie je cognois, qui choppent plus souvent en chemin uny.

Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubles et l'ignorance, puisqu'il ne se veoid aulcun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s'embesongne , duquel l'interprétation face tarir la difficulté? le centiesme commentaire le renvoyé à son suyvant, plus espineux et plus scabreux que le premier ne l'avoit trouvé : quand est il convenu entre nous, « Ce livre en a assez, il n'y a meshuy plus que dire?» Cecy se veoid mieulx en la chicane : on donne auctorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests et à autant d'interprétations; trouvons nous pourtant quelque fin au besoing dinterpreter? s'y veoid il quelque progrès et advancement vers la tranquillité? nous fault il moins d'advocats et déjuges que lors que ceste masse de droict esloit encores en sa première enfanc/î^ Au contraire, nous obscurcissons et ensopveliî^ sons rintelligence; nous ne la descouvrons plus qu'à la mercy de tant lie clostures et barrières. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit : il ne faict que fureter et qucstcr, et va sans cesse tournoyant, bastissant et s'empestrant en sa besongne, comme nos vers à soye, et s'y estouffe; jnus in pice * : il pense remarquer de loing je ne sçais quelle apparence de clarté et vérité imaginaire; mais,

(0 MîJ; £v iTÎccTfi, proverbe grco et lalin. C'fsl une souris dam la voix, qui s'englue d'autant plus qu'elle se donne plus de mouvement pour se dépêtrer, c.

pendant qu'il y court, tant de difficultés luy traversent la voye, d'empeschements et dc' nouvelles questes, qu'elles l'esgarent et l'enyvrent : non gueres aultrement qu'il adveint aux chiens d'Esope, lesquels descouvrants quelque apparence de corps mort flotter en mer et ne le pouvants approcher, entreprindrent de boire ceste eau, d'asseicher le passage et s'y estoufferent. A quoy se rencontre ce qu'un Crates ' disoit des escripts de Heraclitus, « qu'ils avoient besoing d'un lecteur bon nageur»» à fin que la profondeur et poids de sa doctrine ne l'cngloutist et suffoquast. Ce n'est rien que foiblesse particulière, qui nous faict contenter de ce que d'aultres ou que nous mesmes avons trouvé en ceste chasse de cognoissance; un plus habile ne s'en contentera pas : il y a tousjours place pour un suyvant. ouy et pour nous mesmes et route par ailleurs. Il n'y a point de fin en nos inquisitions; nostre fin en l'aultre monde. C'est signe de raccourcissement d'esprit quand il se contente , ou signe de lasseté. Nul esprit généreux ne s'arreste en soy ; il prétend tousjours et va oultre ses forces; il a des eslan^ au delà de ses effects : s'il ne s'advance, et ne se presse, et ne s'accule, et ne se chocqueet tournevire, il n'est vif qu'à demy; ses poursuites sont sans terme et sans forme; son aliment, c'est admiration, chasse, ambiguïté : ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurément et obliquement; ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C'est un mouvement irregulier, perpétuel, sans patron et sans but ; ses inventions s'eschauffent, se suyvent et s'entreproduisent l'une l'aultre :

Ainsi veoid on, en un ruisseau coulant. Sans On FuDe eau après l'aultre roulant; El tout dc reng, d'un elernc! oonduict, L'une suyt l'aullre, et l'une l'aullrefuyl Par crsle cy celle là est poulsée, •

Et ceste cy par l'aultre est devancée:

Tousjours l'eau va dans l'eau ; et toujours est ce Mesme ruisseau, et tousjours eau diverse ».

(1) Ou plutôt SocraïM, comme l'auteur avait probablement écrit. Yoy. Dioc. Laerce, 11,22; Slidas, au mot Ar.Xtcu >co-

(2) Ces vers qui sont d'Eslicnne de La Boëtie, et dont leg deux derniers ne riment pas, se trouvent dans une Di«ce adressée à Marguerite de Carie, à l'occasion d'une traduction en vers français des plaintes de l'héroïne Bradanianle, dans l'Orlando furioso, chant 32; traduction que La Boélie Dt à

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