‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 358 sur 402 · LIVRE in, CH\P. XIII · texte numérisé non relu

LIVRE in, CH\P. XIII

li y a plus affaire à interpréter les interprétations qu'à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur aultre subject ; nous ne faisoos que nous entregloser. Tout formille de commentaires: d'aucieurs, il en est

! and' cberté.JLe principal et plus iàmea\ sçavoir de nos siècles, est ce pas sçavoir entendre les sçavants? est ce pas la fin commune et dernière de touts estudes? Nos opinions s'entent les unes sur les aultres; la première sert de tige à la seconde, la seconde à la tierce : nous eschellons ainsi de degré en degré ; et advient de là que le plus hault monté a souvent plus d'honneur que de mérite, car il n'est monté que d'un grain • sur les espaules du pénultième.

Combien souvent, et sottement à l'advenlure, ay je estendu mon livre à parler de soy? Sottement, quand ce ne seroit que pour ceste raison qu'il me debvoit soubvenir de ce que je dis des auhres qui en l'ont de mesme,« que ces œillades si fréquentes à leur ou\rage tesmoignent que le cœur leur frissonne de son amour, et les rudoyements mesmes desdaigneux deqooy ils le battent, que ce ne sont que mignardises et afféteries d'une faveur maternelle, " suyvant Aristote^, à qui et se priser et se mespriser naissent souvent de pareil air d'arrogance; car mon excuse «que je doibs avoir en cela plus de liberté que les aultres, d'autant qu'à poinct nommé j'escris de moy et de mes escripts comme de mes aultres actions; que mon thème se renverse en soy ; » je ne sçais si chascun la prendra.

J'ay veu en Allemaigne que Luther a laissé autant de divisions et d'altercations sur le doubte de ses opinions et plus qu'il n'en esmeut sur les Escriptures sainctes. Nostre contestation est verbale. Je demande que c'est que nature, volupté, cercle et substitution ; la question est de paroles et se paye de mesme. Une pierre, c'est un corps ; mais qui presseroit : « Et corps, qu'est-ce? — Substance. — Et substance, quoy?» ainsi de suitte, acculeroit enfin le respondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un aultre mot et souvent plus incogneu. Je sçais mieulx que c'est

la prière de ceue Uai^erite de Carte, qui fiit ensuite sa lorame. c.

( i; C'esl-à-dire «f un grain de blé, métaphore Urée de Tai^umont nommé torilc, de auf ô;, tas de blé. }. V. L.

-2) MorrUe à ficnmaqiie, U", 13. C.

qu'homme que je ne sçais que c'est animal ou mortel ou raisonnable. Pour satisfaire à un double, ils m'en donnent trois; c'est la teste d'Hydra. Socrates demandoit à Mçnon « que c'estoil que vertu. — Il y a, dicl Menon', viriu d'homme et de femme, de magistrat et d'homme privé, d'enfant et de vieillard. — Voicy qui va bien, s'escria Socrates; nous estions en cherche d'une vertu; tu nous en apportes un exaim. » Nous communiquons une question ; on nous en redonne une ruchée. Ccnnme nul événement et nulle forme ressemble entièrement à une aultre, aussi ne diffère l'une de l'auhre entièrement, ingénieux méslange de nature. Si nos faces n'estoient semblables, on ne sçauroit discerner l'homme de la beste ; si elles n'estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l'homme de l'homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude, tout exemple cloche, et la relation qui se tire de l'expérience est tousjours desfaillante et imparfaicte. On joinct toutesfois les comparaisons par quelque bout ; ainsi servent les loix et s'assortissent ainsin à chascun de nos affaires par quelque interprétation destournée, contraincte et biaise.

Puisque les loix éthiques 3 qui regatdent le debvofr particulier de chascun en soy sont si difficiles à dresser, comme nous veoyons qu'elles sont, ce n'est pas merveiHe si celles qui gouvernent tant de particuliers le sont dadvantage. Considérez la forme de ceste justice qui nous régit ; c'est un vray tesmoignage de l'humaine imbécillité. Tant il y a de contradiction et d'erreur ! Ce que nous trouvons faveur et rigueur en la justice, et y en trouvons tant que je ne sçais si l'entredeux s'y treuve si souvent, ce sont parties maladifves et membres injustes du corps mesme et essence de la justice. Des païsans viennent de ra'advertir en haste qu'ils ont laissé présentement, en une forest qui est à moy, un homme meurtry de cent coups, qui respire encores et qui leur a demandé de l'eau par pitié et du secours pour le

(!) Dans toutes m<»s éditions de Montaigne, il y a Xetnnon, au lieu de Xrnon, personnai;e d'un dialogue de Plalon, intitulé : Menon, où se trouve précisément (p. 409) ce que Montaigne fait dire Ici à Menonet à Socrate, C. — Coite faute se trouve aussi dans rcxcmplaire corrigé de la propre main * tlc; Montaigne ; mais ce n'est par la seule quH ait laissé sul<sister dans cet exempliùre. X.

(2) MoraUa. C

ESSAIS DE MOx^TÂIGNE

soublever; disent qu'ils n'ont osé l'approcher et s'en sont fuys de peur que les gonts de la justice ne les y attrapassent, et, comme il se faict de ceulx qu'on rencontre pr sd'un homme tué, ils n'eussent à rendre compte de cest accident à leur totale ruyne, n'ayants ny suffisance ny argent pour deiïendre leur innocence. Que leur eusse je dict? il est certain que cest ofïice d'humanité les eust mis en peine.

Combien avons nous descouvert d'innocents avoir esté punis, je dis sans la coulpe des juges, et combien en y a il eu que nous n'avons pas descouverts? Cecy est advenu de mon temps. Certains sont condamnés à la mort pour un homicide ; l'arrest, sinon prononcé, au moins conclu et arresté. Sur ce poinct, les juges sont advertis, par les officiers d'une cour subalterne voysine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels ad vouent disertement cest homicide et apportent à tout ce faict une lumière indubitable. On délibère si pourtant on doiht interrompre et différer l'exécution de Tarrest donné contre les premiers ; on considère la nouvelleté de l'exemple et sa conséquence pour accrocher les jugements; que la conJemnatiimest juridiquement passée, les juges privés de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrés aux formules de la justice. Philippus ou quelque auire* prouvent à un pareil inconvénient en ccste manière. Il avoit condemné en grosses amendes un homme envers un aultre par un jugement résolu. La A'erité se descouvrant quelque temps après, il se trouva qu'il avoit iniquement jugé. D'un costé estoit la raison de la cause, de l'aultre costé la raison des formes judiciaires. Il satisfeit aulcunement à toutes les deux, laissant en son estât la sentence, et recompensant, de sa bourse, l'interest du condemné. Mais il avoit aflaire à un accident réparable : les miens feurent pendus irréparablement. Combien ay }e veu de condemnations plus crimineuses que le crime !

(I) C'est bien exactement Pliilippe, roi de Macédoine, comme on le voit dans les Apoiihlliegmes de Plutarque. Mais Montaigne a un peu chansé les rircon^tances; car, dans Plutaniue, celui que Pliilippe avait condamné, ayant ai)erçu que, tandis qu'il plaidait sa cau^e, ce prince sommeillait, il en appela àiisiitôl : El a (lui? dit Pliili|>pc avec indignation. — A Philippe éreilH. Ucproche piquant, qui fit que le roi, venant à roUccliir sur sa sentence, en reconnut l'injustice, qu'il répara lui-même M •ion argent. C.

Tout cecy me faict souvenir de ces anciennes opinions' :« Qu'il est force de faire tort en détail qui veult faire droict en gros, et injustice eci petites choses qui veult venir à clief de faire justice es grandes; que l'humaine justice est 1 formée au modèle de la médecine, selon laquelle tout ce qui est utile est aussi juste et houneste. Et de ce'que tiennent les stoïciens que nature mesme procède contre justice en la pluspart de. ses ouvrages, et de ce que tiennent aussi les cyrenaïques qu'il n'y a rien juste de soy^; que les cousiumes et loix forment la justice; et les theodoriens qui treuvent juste au sage le larrecin, le sacrilège, toute sorte de paillardise, s'il cognoist qu'il lui soit proufitable^. « Il n'y a remède; j'en suis là, comme Alcibiades'^, que je ne me representeray jamais, que je puisse, à homme qui décide de ma teste, où mon honneur et ma vie despende de l'industrie et soing de mon procureur plus que de mon innocence. Je me hazarderois à une telle justice, qui me recogneust du bien faict comme du mal faict, où j'eusse autant à espérer qu'à craindre : l'indemnité n'est pas monnoye suffisante à un homme qui faict mieulx que de ne faillir points. INostre justice ne nous présente que l'une de ses mains, et encores la gauche \ quiconque il soit, il en sort avecques perte.

En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et cognoissance des nostres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d'excellence, ei duquel l'histoire m'apprend combien le monde est plus ample et plus divers, que ny lesanciens ny nous ne pénétrons, les officiers députés par le prince pour visiter Testât de ses provinces, comme ils punissent ceulx qui malversent en leur charge, ils rémunèrent aussi, de pure libéralité, ceulx qui s'y sont bien portés oulire la commune sorte et ouhre la nécessité de leur debvoir. On s'y présente, non pour se garantir seulement, mais

{ij Plut., Instruction pour ceux qui manimt affaires d'Eslal, chap. 21. C.

(2) Dioc. Laerce, II, 92. C.

(4) Qui disait qu'en pareil cas il ne se fierait pas à sa propre mère. Pllt., dans la Vie dAlcibiade, c. 23, version d'Amyot. C.

(r>) Edition de 1588, fol. 47-i : « à un homme qui n'est pas seulement exempt de mal faire, mais qui faict mieulx qu»- les aultres. »

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