‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 359 sur 402 · LIVRE III, CHAP. XIIÏ · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XIIÏ

pour y acquérir; ny simplement pour estre payé, mais pour y estre esirené.

îSuI juge n'a encores, Dieu merci! parlé à moy comme juge pour quelque cause que ce soit, ou mienne ou tierce, ou criminelle ou civile; nulle prison^'a receu, non pas seulement pour m'y promener ; l'imagination m'en rend la veuo,mesme du dehors, desplaisante. Je suis si alTady après la liberté que, qui me deffendroit l'accès de quelque coing des Indes, j'en vivrois aulcunement plus mal à mon ayse; et tant que je trouveray terre ou air ouvert ailleurs, je ne croupiray en lieu où il me faille cacher. Mon Dieu ! que mal pourrois je souffrir la condition où je veois tant degonls cloués à un quaflier de ce royaume, privés de l'entrée des villes principales et des courts et de l'usage des chemins puhlicqups pour avoir querellé nos loix ! Si celles que je sers me menaccoient seulement le bout du doigt, je m'en irois incontinent en trouver d'auhres où que ce feust. Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s'employe à ce qu'elles n'interrompent ma liberté d'aller et venir.

Or, les loix se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont loix : c'est le fondement mystique de leur auf toriié -, elles n'en ont point d'aulire qui bien leur sert. Elles sont souvent faictes par des sots; plus souvent par dos gènts qui, en haine d'egualité, ont faolte d'équité; mais lousjours par des hommes aucteurs vains et irrésolus. Il n'est rien si lourdement et largement fauliier que les loix, ny si ordinairement. Quiconque leur obéît parce qu'elles sont justes ne leur obéît pas justement par où il doibt. Les nostres françoises preslent aulcunement la main, par leur desreglement et deformité. au desordre et corruption qui se veoid en leur dispensation et exécution. Le commandement est si trouble et inconstant qu'il excuse aulcunement et la désobéissance et le vice de l'interprétation, de l'administration et de l'observation. Quel que soit doncques le fruict que nous pouvons avoir de l'expérience, à peine servira beaucoup à nostre institution celle que nous tirons des exemples estrangiers, si nous faisons si mal nostre proufit de celle que nous avons de nous mesmes, qui nous est plus familière, et, certes, suffisante à nous instruire de ce qu'il nous fault.

Je m'estudie plus qu'aultre subject ; c'est ma métaphysique, c'est ma physique.

Qiia Deus hanc mvndi lemperel arte domum ; Qua venii cjorimn, qua deftcti, undi^ couciis

Comibus in plénum mevsirua luna redit ; Cnde salo snperant venli, quid (lumine cnpiet

F.urus, et in nubes unde perennis aqna; Sit Ventura dies, mundi quœ iubruat arcet,

Quœrile, quos agitât mundi labor •.

En ceste université, je me laisse ignoramment et négligemment manier à la loy générale du monde. Je la sçauray assez quaiid je la seniiray ; ma science ne luy peult faire changer de route. Elle ne se diversifiera pas pour moy; c'est folie de l'espérer et plus grand' folie de s'en mettre en peine, puisqu'elle est nécessairement semblable, publicque et commune. La bonté et capacité du gouverneur nous doibt, à pur et à plein, descharger du soing de gouvernement. Les inquisitions et contemplations philosophiques ne servent que d'aliment à nosire curiosité. Les philosophes, avecques grand' raison, nous renvoyent aux règles de nature ; mais elles n'ont que faire de si sublime cognoissance. Ils les faisaient et nous présentent son visage peinct, trop haut en couleur et trop sophistiqué, d'où naissent tant de divers pourtraicts d'un subject si uniforme. Comme elle nous a fourny de pieds à marcher, aussi a elle de prudence à nous guider en la vie, prudence non tant ingénieuse, robuste et pompeuse comme celle de leur invention, mais à l'ad venant facile, quiète et salutaire, et qui faict très bien ce que l'aultre dict en celuy qui a l'heur de sçavoir l'employer naîfvement et ordonnéement, c'est à dire naturellement. Le plus simplement se commettre à nature, c'est s'y commettre le plus sagement. Oh! que c'est un doulx et mol chevet et sain que l'ignorance et l'incuriosité à reposer une teste bien faicte*!

(n Par quel art Dieu gouverne le monde ; par quelle route la lune s'élève et se relire; comment, réunissant son double croissant, elle répare ses pertes chaque mois ; d'où iwrlcnt les vents qui régnent sur la mer ; quels sont les effois de celui du midi ; quelles eaux produisent incessammeut les nuages: s'il doit venir un jour qui détruise le moude... Sondez ces mystères, vous qu'agite le soin de connaître la nature. — Les six premiers vers sont de Prop., m, 5, 2C; le second passage est de Lcaus, 1, 4!7. C.

(2) « Il est une pn-rieiise ignorance, trésor d'une âme pure, qui met toute sa félicité à se replier sur elle-mém'e. » Rocs- SEAC, Disc. SUT les Lettres.

ESSAIS DE MOINTAIGNË,

J'aymerois mieulx m'entendre bien enraoy qu'en Ciceron*. De l'expérience que j'ay de moy, je trouve assez de quoy me faire sage si j'eslois bonescholier : qui remet en sa mémoire l'excès de sa cholere passée, et jusques où ceste fiebvre l'emporta, veoid la laideur de ceste passion mieulx que dans Aristote et en conceoit une liaine plus juste; qui se souvient des maulx qu'il a courus, de ceulx qui l'ont menacé, des legieres occasions qui l'ont remué d'un estât à aultre, se prépare par là aux mutations futures çt à la recognoissance de sa condition. La vie de Caesar n'a point plus d'exemple que la noslre pour nous; et emperiere, et populaire, c'est tousjours une vie que touts accidents humains regardent. Escoutons y seulement ; nous nous disons tout ce dequoy nous avons principalement besoing ; qui se souvient de s'estre tant et tant de fois mescorapté de son propre jugement, est il pas un sot de n'en entrer pour jamais en desfianee? Quand je me treuve convaincu, par la raison d'aultruy, d'une opinion faulse, je n'apprends pas tant ce qu'il m'a dict de nouveau et ceste ignorance particulière, ce seroit peu d'acquest, comme en gênerai j'apprends ma debileté et la trahison de mon entendement , d'où je tire la reformatioo de toute la masse. En toutes mes aultres erreurs, je fois de mesme ; et sens de ceste règle grande utilité à la yie ; je ne regarde pas l'espèce et l'individu comme une pierre où j'aye brunché; j'apprends à craindre mon allure par tout, et m'attends à la régler. D'apprendre qu'on a dict ou faict une sottise, ce n'est rien que cela ; il fauU apprendre qu'on n'est qu'un sot , instruction bien plus ample et importante. Les fauls pas que ma mémoire m'a faict si souvent, lors mesme qu'elle s'asseure le plus de soy, ne se sont pas inutilement perdus ; elle a beau me jurer à ceste heure et m'asseurer, je secoue les aureilles; la première opposition qu'on faict à son tesmoignage me met en suspens, et n'oserois me fier d'elle en chose de poids, ny la garantir sur le faicl d'aultruy ; et n'estoit que ce que je fois par faultede mémoire, les aultres le font encores plus souvent par faulte de foy, je prendrois tousjours, en chose de faict, la vérité de la bouche d'un aultre plustost que de la tienne. Si chascun espioit de près les effects

fî; L'édition de 1588, fol. 4Ti verso, porte qu'en Ptaton.

et circonstances des passions qui le régentent, comme j'ay faict de celles à qui j'estois tumbé en partage, il les verroit vej)ir, et rallentiroil un peu leur impétuosité et leur course ; elles ne nous saultent pas tousjours au collet d'un prinsault ; il y a de la menace et des degrés :

Flucius uti primo r.œpit quum albescere vetiio, Paulaiim sese lollii mare, et allius undas Erigit, imie imo consurrjil ad œihera fuudo ' .

Le jugement tient chez raoy un siège magistral, au moins il s'en efforce soigneusement ^ il laisse mes appétits aller leur train, et la haine et l'amitié, voire et celle que je me porte à moy mesme, sans s'en altérer et corrompre; s'il ne peult reformer les aultres parties selon soy, au moins ne se laisse il pas difformer k elles ; il faict son jeu à part.

L'advertissement à chascun « de se cognoistre, » doibt estre d'un important effect , puisque ce dieu de science et de lumière 2 lèfeit planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu'il avoit à nous conseiller. Platon dict aussi que prudence n'est aultre chose que l'exécution de ceste ordonnance , et Socrates le vérifie par le menu en Xenophon. Les difficultés et l'obscurité ne s'apperceoiventen chascune science que par ceulx qui y ont entrée ; car encores faut il quelque degré d'intelligence à pouvoir remarquer qu'on ignore; et fault poulser à une porte pour sçavoir qu'elle nous est close, d'où naist ceste platonique subtilité 2, que « Ny ceulx qui sçavent n'ont à s'enquérir, d'autant qu'ils sçavent ; ny ceulx qui ne sçavent, d'autant que pour s'enquérir il fault sçavoir de quoy on s'enquiert. » Ainsin en ceste cy « de se cognoistre soy mesme, » ce que chascun se veoid si résolu et satisfaict, ce que chascun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chascun n'y entend rien du tout, comme Socrates apprend à Euîhydeme*. Moy, qui ne fois aultre profession, y treuve une profondeur et variété si infinie que mon appren-

(1) Ainsi l'on voit, au premier souffle des vents, lanier blaiidiir, s'enfler peu à peu, soulever ses ondes, et bientôt, du fond des abimes, porter ses vagues jusqu'aux nues. Ètiéide, vu, 5-28.

(2j Apollon. Sur le frontispice de son temple, à Delphes, on lisait la fameuse maxime, rvwOi cïauTÔv, Nosce le ipafon J.V. L.

(3) Platon, Menon, p. 80. C.

(4- XÉNOPH., il/énioires sur Sacrale, IV, 2, 24. J. V. L

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