LIVRE ill, CHAP. XIII
tissage n'a aultre fruict que de me faire sentir combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse, si souvent recogneue, je doibs l'inclination que j'ay à la modestie, à robeïssance dos créances qui me sont prescrites, à une constante froideur et modération d'opinions, et la haine de ceste arrogance importune et querelleuse se croyant et liant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de vérité. Oyez les régenter ; les premières sottises qu'ils mettent en avant, c'est au style qu'on establit les religions et les loix* : Nihilest turpius, quant cognilioni et pereeptioni assertionem que approbationem prœcurrere^. Aristarchus disoit^ qu'anciennement à peine se trouva il sept sages au monde; et que, de son temps, à peine se trouvoit il sept ignorants : aurions nous pas plus de raison que luy de le dire en nostre temps? L'affirmation et l'opiniastreté sont signes exprès de bestise. Cestuy cy aura* donné du nei à terre cent fois pour un jour; le voylà sur ses ergots, aussi résolu et entier que devant ; vous diriez qu'on lui a infus, depuis, quelque nouvelle ame et vigueur d'entendement, et qu'il luy advienî comme à cest ancien fils delà terre, qui reprenoit nouvelle fermeté et se renforceoit par sa cheute ;
Cui qtmm tetigere pareniem, Jam defecta vigent renovalo robore membra k
ce testu indocile pense il pas reprendre uini' "* vel esprit pour reprendre une nouvelle dispute? C'est par mon expérience que j'accuse l'humaine ignorance, qui est, à mon advis, le plus seur party de l'eschole du monde. Ceulx qui ne la veulent conclure en eulx , par un si vain exemple que le mien, ou que le leur, qu'ils la recognoissent par Socrales, le maistre des maistres; car le philosophe Antisthenes, à ses disciples : « Allons, disoit 11^, vousetmoy ouïr Socrates : là je seray disciple avecques vous; » et, soubs-
(1; Cen avec le style, avec le tangage iTun prop/iéte ou d'un làjislaietvr. J. V. L.
(2; Rien n'esi plus honteux que de faire marcher Fasserlion et la déci^oii avant la perc^tion et la cooDaissanœ. Cic, ic/ia., l, 15.
5) Dans Plct., de l'Amour fraternel, c. l. G.
(4) Aniée, dont les forces épuisées se renouYelaient dès qu'il a^ait louché sa mère. Lcc, TV, 599.
(5) Dio€. Laerce, VI, 2. AD Keu de cet éloge de Socrate par AnUslhènes, on lisait seulement dans l'édition de 1580, fol. ITC : « Qu'ils la recognoissent par Socrates, le plus sage qui feul oncques, au tesmoignage des dieux et des hommes. »
tenapt ce dogme de sa secte stoïque : «• que la vertu sulfisoit à rendre une vie pleincrrent heureuse et n'ayant besoing de chose quelconque, » «' Sinon'de la force de Socrates, » adjousioit il. Ceste longue attention que j'emploie à me considérer me dresse à juger aussi passablement des auhres, et est peu de choses dequoy je parle plus heureusement et cxcusablemenf : il m'advient souvent de veoir et distinguer plus exactement les conditions de mes amis qu'ils ne font eulx mesmes ; j'en ay estonné quelqu'un par ht pertinence de ma description et l'ay adverty de soy. Pour m'estre, dès mon enfance, dressé à mirer ma vie dans celle d'aultruy, j'ay acquis une complexion studieuse en cela; et, quand j'y pense, je laisse eschapper autour de moy peu de choses qui y servent, contenances, humeurs, discours. J'estudie tout : ce qu'il me fault fuyr, ce qu'il me fault suyvre. Ain.sin à mes amis je descouvre, par leurs productions, leurs inclinations internes; non pour renger c^ste infinie variété d'actions, si diverses et si descoupées, à certains genres et chapitres, et distribuer distinctement mes partages et divisions en classes et régions cogneues-. ^
Sed neqne quant muliœ speciet, et nomma quœ tint. Est numerus '.
Les sçavants parlent et deno*^''ni ]*^ts fantasies plus spécifiquement et parle Tienu; moy, qui n'y veois d'autant que l'usage m'en informe, sans règle, présente généralement les miennes, et à tastons; comme en cecy, je prononce ma sentence par articles descousus , ainsi que de chose qui ne se peuit dire à la fois et en bloc : la relation et la conformité ne se treuvent point en telles âmes que les nostres, basses et communes. La sagesse est un bastiment solide et entier, dont chasque pièce tient son reng et porte sa marque : Sola sapieniia in se tota conversa est-. Je laisse aux artistes, et ne sçais s'ils en viennent à bout en chose si meslée, si menue et fortuite, de renger en bande ceste infinie diversité de visages, etarrester nostre inconstance et la mettre par ordre. Non seulement je treuve malaysé d'attacher nos actions les unes aux aultres ; mais, chascune à part
f 1) Car on n'en saurait dire tous les noms, ni désigner toutes les es|)èces. Vieg., Géorg., H, ■103, où Virgile parle de toutes les espèces de raisins, qu'on ne saurait nommer ni compter/C.
(2) Il n'y a que la sagesse qui soit toute renfermée en ei©même. Cic, de Finib. bon. et mai., Ul^
ESSAIS DE MONTAIGNE
soy, je treuve malaysé de la designer propremont par quelque qualité principale, tant elles sont doubles et bigarrées à divers lustres. Ce qu'on remarque pour rare au roy de Macédoine, Perseus* r « Que son esprit, ne s'attachant à aucune condition, alloit errant par tout genre de vie, et représentant des mœurs si essorées et vagabondes quMl n'estoit cogneu ny de luy ny d'aulties quel homme ce feut,» me semble à peu près convenir à tout le monde ; et, par dessus touts, j'ay veu quelque aultre, de sa taille, à qui ceste conclusion s'appliqueroit plus proprement encores, ce croisje^ ; nulle assiette moyenne ; s'emportant tousjours de l'un à Faultre extrême par occasions indivinables ; nulle espèce de train sans traverse et contrariété merveilleuse; nulle faculté simple, si que le plus vraysemblablement qu'on en pourra feindre un jour, ce sera qu'il affectoit et estudioit de se rendre cogneu par estre mecognoissable. Il faict besoing d'aureilles bien fortes pouV s'ouïr franchement juger; et, parce qu'il en est peu qui le puissent souffrir sans morsure, ceulx qui se bazardent de l'entreprendre envers nous nous montrent un singulier effect d'amitié; car c'est aymer sainement d'entreprendre à blecer et offenser pour proufiter. Je treuve rude de juger celuy là, en qui les mauvaises qualités surpassent les bonnes : Platon ordonne tro s parties à qui veult examiner l'âme d'un auhre. Science, Bienvueillance, Hardiesse^. Quelquesfois on me demandoit à quoy j'eusse pensé estre bon, qui se feust ad visé de se servir de moy pendant que j'en avois l'aage:
Dum mellor vires sangnis dabat, œmula necdum Temporibus geminis canebal sparsa senectus * ;
A rien, dis-je! Et m'excuse volontiersde ne seavoir faire chose qui m'esclave à aultruy. Mais j'eusse dict ses vérités à mon maistre, et eusse contrerooUé ses mœ irs s'il eust voulu ; non en gros, par leçons scholastiques que je ne sçais point, et n'en veois naistre aulcune vraye refor-
(1) c'est le caraclère que lui donne Tite Live, XLI, 20 : Nidli fortunœ, dil-jl, adhœrel'at animun, per omtiia gênera vilœ errons; uli nec nibi, nec ol'As, qiiiiiam homo esset, salis conslarel. C.
(2) L'auteur veut parler de liu-mème.
(3) Platon, Gorg., éd. de Francfort, 1602, p. 552. C.
(4) Lorsqu'un sang plus vif bouillait dans mes veines, et que la vieillesse jalouse n'avait pas encore blanchi ma tète. Vmc, Eudde, V, 415.
mation en ceulx qui les sçavent, mais les observant pas à pas, en toute opportunité et en jugeant à l'œil, pièce à pièce, simplement et naturellement , luy faisant veoir quel il est en l'opinion commune, m'opposant a ses flatteurs. Il n'y a nul de nous qui ne valust moins que les roys, s'il estoit ainsi continuellement corrompu, comme ils sont, de ceste canaille de gents ; comment, si Alexandre, ce grand roy et philosophe ne s'en peut deffendre? J'eus.se eu assez de fidélité, de jugement et de liberté pour cela. Ce seroit un office sans nom, aultrement il perdroit son effect et sa grâce, et est un roolle qui ne peult indifféremment appartenir à touts , car la vérité mesme n'a pas ce privilège d'estre employée à toute heure et en toute sorte ; son usage, tout noble qu'il est, a ses circonscriptions et limites. Il advient souvent, commerlc luonde est, qu'on la lasche à l'aun ille du prince, non seulement sans fruiet, mais dommagpablement et encores injustement, et ne me fera l'on pas accroire qu'une saincte remontrance ne puisse estre appliquée vicieusement, et que l'interest de la substance ne doibve souvent céder à l'interest de la forme.
Je vouidrois à ce métier un homme content de sa fortune,
Qnod sil, esse velit; nihilqiie malit ',
et n'ay de moyenne fortune, d'autant que ," d'une part, il n' auroit point de crainte de toucher vifvcment et profondement le ci ur du maistre, pour ne perdre par là le cours de son advancement ; et, d'aultre part, pour estre d'une condition moyenne, il auroit plus aysée communication à toutes sortes de gents. Je le vouidrois à un homme seul ; car respandre le privilège de ceste liberté et privante à plusieurs engendreroit une nuisible irrévérence; ouy, et de celuy là je requerrois surtout la .fidélité du silence.
Un roi n'est pas à croire quand il se vante de sa constance à attendre le rencontre de l'ennemy pour sa gloire; si, pour son proufit et amendement, il ne peult souffrir la liberté des paroles d'un amy, qui n'ont aultre effort que de luy pincer l'ouïe, le reste de leur effect estant en sa main. Or, il n'est aulcune condition d'hommes qui ayt si grand besoing, que
(1) Qui voulût être ce qu'il est, et rien de plus. Martial, X, 47, 12.