LIVRE III, CHAP. XIII
cenlx là, de vrays et libres advertissements : ils soubstiennent une vie publicque et ont à agréer à l'opinion de tant de spectateurs que, comme on a accoustumé de leur taire tout ce qui les divertit de leur route, ils se treùvent, sans le sentir, engagés en la haine et detestation de leurs peuples, pour des occasions souvent qu'ils eussent peu éviter, à nul interest de leurs plaisirs mesme, qui les en eost advisés et redressés à temps. Communément leurs favoris regardent à soy plus qu'au maistre : et il leur va de bon ; d'autant qu'à la vérité la pluspart des offices de la vraye amitié sont, envers le souverain, en un rude et périlleux essay *, de manière qu'il y faiet besoing, non seulement de beaucoup d'affection et de franchise, mais encores de courage.
Enfin, toute ceste fricassée que je barbouille ici n'est qu'un registre des essais de ma vie, qui est, pour l'interne santé, exemplaire assez à prendre l'instruction à contrepoil : mais quant à- la santé corporelle, personne ne peult fournir d'expérience plus utile que moy, qui la présente pure, nullement corrompue et altérée par art et par opination. L'expérience est proprement sur son fumier au subject de la médecine, où la raison luy quitte toute la place : Tibère disoit que quiconque avoit vescu vingt ans se debvoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles et salutaires, et se scavoir conduire sans médecine^, et lepouvoit avoir apprins de Socrates, lequel, conseillant à ses disciples soigneusement, et comme un très principal estude, l'estude de leur santé, adjoustait qu'il estoit malaysé qu'un homme d'entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieulx que tout médecin ce qui luy estoit bon ou mauvais^. Si faict la médecine profession d'avoir tousjours l'expérience pour touche de son opération : ainsi Platon avoit raison de dire que, pour estre vray médecin, il seroit nécessaire que celuy qui l'entreprendroit eust passé par toutes les maladies
(i) tiam suadere principi, qiiod oporteai, tnulti laboris. Ta- QTE, Bist., 1, 15.
(2) Montaigne semble avoir eu dans l'esprit ce passage de Tacite [Annal., VI, 46), où Thistorien dit de Tibère: Solitusque eludere mediconan arles, atque eos, qui posl tricesimum œtaUs comum, ad internoscenda corporis suo ulilia, vel noocia, atieni consUii indigerenl. Voyez aussi Slét., Vie de Tibère, c 68, et Plct., Préceptes de santé, c. 23. G.
(5) Xbîi., Mémoires sur Socrate, iV, 7, 9. i. V. L. MONTAICKE.
qa'il veult guarir, et par touts les accidents et circonstances de quoy il doit juger*. Cest raison qu'ils prennent la vérole s'ils la veulent scavoir panser. Vrayement je m'en fierois à celuy là, car les aultres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis sur sa table, et y faict promener le modèle d'une navire en toute seureté ; jectez le à Teffect, il ne sçait par où s'y prendre. Us font telle description de nos maubc, que faict un trompette de ville qui crie un cheval ou un chien perdu; tel poil, telle haulteur, telle aureille ; mais présentez le luj, il ne le cognoist pas pourtant. Pour Dieu ! que la médecine me face un jour quelque bon et perceptible secours, veoir comme je crieray de bonne foy,
Tandem efficaci do manus scientiœ * .'
Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé et l'ame en santé nous promettent beaucoup ; mais aussi n'en est point qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et, en nostre temps, ceulx qui font profession de ces arts entre nous en montrent moins les effects que touts aultres hommes : on peult dire d'eulx, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales , mais qu'ils soient médecins, cela ne peult on dire s. J'ai assez vescu pour mettre en compte l'usage qui m'a conduict si loing ; pour qui en vouldra gouster, j'en ay faict l'essay, son eschansoo. En voicy quelques articles, comme la souvenance me les fournira : je n'ay point de façon qui ne soit allée variant selon les accidents, mais j'enregistre celles que j'ai bien plus souvent veu en train, qui ont eu plus de possession en moy jusqu'asteure.
Ma forme de vie est pareille en maladie coïnmeen santé; mesmes lits, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme bruvage ; je n'y adjoute du tout rien, que la modération du plus ou du moins, selon ma force et appétit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estât accoustumé. Je veois que la maladie m'en desloge d'un costé ; si je crois les médecins, ils m'en destourneront de l'aultre, et, par fortune et par art, me voylà hors de ma route. Je ne crois rien plus certainement que
(l) Plat., République, Uy. m, p. 408. C.
{ij Enfin je reconnais nn art dont je vois les effets. Hok-, xvn, i.
v3) L'édition de «588 ajoute, fol. 478 : « à les veoir, et cealt qui se gouvernent par eulx. »
ESSAIS DE MONTAIGNE
cecy : que je ne sçaurois estre offensé par l'usage des choses que j'ai si longtemps aecoustumées. C'est à la coustume de donner formp à noslrc vie, telle qu'il lui plaist : elle peult tout en cela; c'est le bravage de Circé, qui diversifie nostre nature comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la crainte du serein qui nous blece si apparemment! et nos bateliers et nos paisans s'en moquent. Yous faictes malade un Allemand de le coucher sur un matelas , comme un Italien sur la plume, et un Français sans rideau et sans feu. L'estomach d'un Espagnol ne dure pas à nostre forme de manger, ny le nostre à boire à la Souysse. Un Allemand me feit plaisir, à Auguste*, de combattre l'incommodité de nos fouyers, par ce mesme argument de quoy nous nous servons ordinairement condemner leurs poésies; car, à la vérité ceste chaleur croupie, et puis la senteur de ceste matière reschauffce, de quoy ils sont composés enteste la pluspart de ceulx qui n'y sont pas expérimentés ; moy, non, mais au demourant, estant ceste chaleur éguale, constante et universelle, sans lueur, sans fumée, sans le vent que l'ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien par ailleurs de quoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture romaine? car on dict qu'anciennement le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors et au pied d'icclles ; d'où s'inspiroit la chaleur à tout le logis par les tuyaux practiqucs dans l'espez du mur, lesquels alloient embrassant les lieux qui en debvoient estre eschaulîcs : ce que j'ay veu clairement signifié, je ne sais où, en Seneque^. Cestuy cy, m'oyant louer les commo(iités et beautés de sa ville, qui le mérite certes, commencea à me plaindre de quoy j'avois à m'en esloigner ; et des premiers inconvénients qu'il m'allégua, ce feut la poisantcur de leste que m'apporteroient les cheminées ailleurs. Il avoit ouï faire ceste plaincte à quelqu'un, et nous rattachoit, estant
(1) A Augsboni^, Augusia VMcteHcorum. Ktmltignb {Voyage, 1. 1, p. lU) passa par eelte villo en allaat en Italie, dans le mois d'.oclobre 1580. Il ne parle point dans son Journal de cet entrelien avec un Alleataud sur les jfeUet et les eheminées^i.y h.
(2) Qiiœdam noslra demiim prodisse memoria scimits, ut... mpressot parUlibm tubos, per quos iircumfunderelw caktr,
fui ima simul et summa foveret œqualiter. Eyist. 90.
privé par l'usage de l'appercevoir chez luy. Toute chaleur qui vient du feu m'affoiblil et m'appesantit ; si disoil Evenus que le meilleur condiment* de la vie estoit le feu; je prends plustost toute aultre façon d'eschapper au froid. Nous craignons les vins au bas * ; en Portugal, ceste fumée est en délices, et est le bruvage des princes. En somme, chasque nation a plusieurs coustumes et usances qui sont non seulement incogneues, mais farouches et miraculeuses à quelque aultre nation. Que ferons nous à ce peuple qui ne faict recepte que de tesmçignages imprimés, qui ne croid les hommes s'ils ne sont en livre, ny la vérité si elle n'est d'aage compétent? Nous mettons en dignité nos sottises, quand nous les mettons en moule, il y a bien pour luy aultre poids de dire : « Je l'ay lea, » que si vous dites : - Je l'ay ouï dire. »» Mais moy, qui ne mescrois non plus la bouche que la main des hommes, et qui sçals qu'on escript autant indiscrètement qu'on parle, et qui estime ce siècle comme un aultre passé, j'allègue aussi volontiers un mien amy que Aulugelle et que Macrobe, et ce que j'ay veu que ce qu'ils ont escript : et comme ils tien" nent de la vertu qu'elle n'est pas plus grande pour estre plus longue , j'estime de mesme de la vérité que, pour estre plus vieille, elle n'est pas plus sage. Je dis souvent que c'est pure sottise, qui nous faict courir après les exem^^le» estrangiers et scholastiques : leur fertilité est pareille, à ceste heure, à celle du temps d'Homère et de Platon. Mais n'est ce pas que nous cherchons plus l'honneur de l'allégation, que la vérité du discours? comme si c'estoit plus^ d'emprunter de la boutique de Vascosan ou de Plant in nos preuves que de ce qui se veoid en nostre village ; ou bien certes que nous n'avons pas l'esprit d'espelucher et faire valoir ce qui se passe devant nous, et le juger assez vifvementpour le tirer en exemple; car si nous disons que l'auctorité nous manque pour donner foy à nostre tesawignage, nous le disons hors de propos ; d'autant qu'à mon advis, des plus ordinaires choses et plas commtines et cog-
(i) assaisonnement. — Le mot d'Evenus se iroBYe dans Plct., Queslions vlaloni(fues, c. 8. C.
(2) Od dit que le vin est au bas, quand le toBoeau est presque vide.
(3) Edition de 1588, fol. 479 :> Conune s'i) estoit plus noble. »