LIVRE Ml, CHAP. XIII
neues, si nous sçavions trouver leur jour, se peuvent former les plus grands miracles de na« lure, et les plus merveilleux exemples, not&m« ment sur le suhject des actions humaines.
Or, sur mon subject, laissant les exemple» que je sçais par les livres, et ce que dict Aristote' d'Andron, Argien, qu'il travcrsoit sans boire les arides sablons de la Libye ; un gentilhomme, qui s'est acquitté dignement de plusieurs charges, disolt, où j'estois, qu'il estoit allé de Madrid^ à Lisbonne, en plein este, sans boire. Il se porte vigoreusement pour son ange, et n'a rien d'extraordinaire en l'usage de sa vie, que cecy, d'est re deux ou trois mois, voire un an, ce m'a il dict, sans boire. Il sent de l'altération ; mais il la laisse passer, et tient que c'est un appétit qui s'alanguitayséementde soy mesme, et boit plus par caprice que pour le besoing ou pour le plaisir.
En voicy d'un aultre : il n'y a pas longtemps queje rencontray l'un des plus sçavanis hommes de France, entre ceulx de non médiocre fortune, estudiant au coing d'une salle qu'on luy avoit rembarré de tapisserie, et autour de luy, un tabul' de ses valets, plein de licence. Il me dict, et Seneque quasi autant de soy*. qu'il faisoit son profil de ce tintamarre ; comme si, battu de ce bruit, il se ramenast et resserrast plus en soy pour la contemplation, et que ceste tempeste de voix repercoiast ses pensées au dedans. Estant escbolier à Padoue, il eut son estude si longtemps logé à la batterie des coches et du tumulte de la place, qu'il se forma non j:eulement au mespris, mais à l'usage du bruit, pour le service de ses esiudes. Socrates respondit à Alcibiades, s'estonnant comme il pouvoit porter le continuel tintamarre de la teste de sa femme, « comme ceulx qui sont accoustumés à l'ordinaire bruit des roues à puiser l'eau 5.» Je suis bien au contraire; j'av l'esprit tendre et facile à prendre l'essor; quand il est empesché à part soy, le moindre bourdonnement de mouche l'assassine.
Seneque, en sa jeunesse, ayant mordu chaul-
(1) DiOG. Laerce. dans la Yie de Pyrrhon, VI, 81. On peut ▼olr les propres paroles d'Arisiote dans les obscrvalions.de Ménage sur cel endroil de Diogène Laërce, p. 454. C
(J) Ediiions de 1388 el de 1598, a de MadriL »
(3) Vacarme.
(4) Dans sa Le«re56. a . * CS) DfOC. Uerci, II,3& C.
dément à l'exemple de Sextius, de ne manger chose qui eust prinsmort, s'en passoii dans on an, avecques plaisir, comme 11 dict* ; ci s'en dcsporla, seulement pour n'cstre souspcçonné d'emprunter ceste règle d'aulcuncs religions nouvelles qui la semoyent ; il print, quand et quand, des préceptes d'Attalus, de ne se coucher plus sur des loudiers « qui enfondrent ; et employa jusqu'à la vieillessefculx qui ne cèdent point au corps. Ce que l'usage de son temps luy faict compter à rudesse, le nostre nous le faict tenir à mollesse.
Regardez la différence du vivre de mes valets à bras à la mienne ; les Scythes et les Indes n'ont rien plus esloigné de ma force et de ma forme. Je sçais avoir retiré de l'aulmosne des enfants pour m'en servir, qui bientost après m'ont quité,et ma cuisine et leur livrée, seulement pour se rendre à leur première vie : et en trouvay un, amassant depuisdes moules, emmy la voierie, pour son disner, que par prière, ny par menace, je ne sceus distraire de la saveur et douiccur qu'il trouvoil en l'indigence. Les gueux ont leurs magnificences et leurs voluptés comme les riches^ et^ dict on, leurs dignités er ordres politiques. Ce sont cfTects de l'accoustumance : elle nous peult duire,non seulement à telle forme qu'il luy plaist (pourtant, disent les sages^, nousfaull il planter à la meilleure, qu'elle nous facilitera incontinent), mais aussi au changement et à la variation, qui est le plus noble et le plus utile de ses apprentissages. La meilleure de mes complexions corporelles, c'est d'estre llexible et peu opiniastre; j'av des inclinations plus propres et ordinaires, et plus agréables que d'aultres ; mais avecques bien peu d'effort je m'en destourne, et me coule ayséement à la façon contraire. Un jeune homme doibf troubler ses règles, pour esveiller sa vigueur, la garder de moisir et s'apoltronnîr ; et n'est train "de vie si sot et si débile que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline ;
fi) SÉM., C;pM. «08. c.
(*) Sur des cottvertures ou matelas qui foncent ou if enfoncent. — Lodier (formé probablemcal du latin todix),couTerlure de Ml coloiince cl piquée.
(3) Pyihagore, dans Stobée, Serm. 39. Toici comment la maiimeesi rapporloepar Put., qui Fallribue aux pythagoriciens : n ciioisy la voye qui esi la meilleure ; l'accouslumance le la rendra agreat>le et piaisami» a De FExU, c 7 de la IradocUon d'Aipvot. c.
ESSAIS DE MONTAIGNE
Àd primum lapident veclari quum placet, hora Sumitur ex libio ; si prurit friciiis ocelli Àngulus, inspecta g'enesi, collyria qiiœrit ■ ;
il se rejectera souvent aux excès mesme, s'il m'en croit : aultrement, la moindre desbauche le ruyne \ il se rend incommode et désagréable en conversation. La plus contraire qualité à un honneste homme, c'est la délicatesse et obligation à certaine façon particulière, et elle est particulière si elle n'est ployable etsoupple. Il y a de la honte de laisser à faire par impuissance, ou de n'oser, ce qu'on veoid faire à ses compaignons; que telles gents gardent leur cuisine. Par tout ailleurs il est indécent ; mais à un homme de guerre il est vicieux et insupportable ; lequel, comme disoit Philopœmen*, se doibi accoustumer à toute diversité et inegualité de vie.
Quoyque j'aye esté dressé, autant qu'on a peu, à la liberté et à l'indifférence, si est ce que par nonchalance m' estant, en vieillissant, plus arresté sur certaines formes(mon aage est hors d'institution, et n'a désormais dequoy regarder ailleurs qu'à se maintenir), la coustume a desjà, sans y penser, imprimé si bien en moy son charactere en certaines choses que j'appelle excès de m'en despartir ; et, sans m'essayer, ne puis ny dormir sur jour, ny faire collation entre les repas, ny desjeuner, n'y m'aller coucher sans grand intervalle, comme de trois bonnes heures après le souper, nyfaire des enfants qu'avant le sommeil, ny les faire debout,ny porter ma sueur, ny m'abbruver d'eau pure ou de vin pur, ny me tenir nue teste longtemps, ny me faire tondre après disner ; et me passerois autant malaiséement de mes gants que de ma chemise, et de me lavera l'issue de table et à mon lever, et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien nécessaires. Je disnerois sans nappe : mais, à l'allemande, sans serviette blanche, très incommodement ; je les souille plus qu'eulx et les Italiens ne font, et m'ayde peu de cuiller et de fourchette. Je plainds qu'on n'aye suyvi un train que j'ay veu commencer, à l'exempledes roys ;
(1) Veut-il se faire porter à un mille, Theure du départ est prise dans son livre d'astrologie ; l'œil lui démange-t-il pour se l'être frotté, point de remède avant d'avoir consulté son horoscope. JUV., VI, 576.
(2) Ou plutôt, comme on disoil à Phitopitnen. Voyez sa vie dans PLUT., c. 1 de la trad. d'Amyot. G.
qu'on nous changeast de serviette selon les services, comme d'assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat. Marins, que, vieillissant, il devint délicat en son boire, et ne le prenoit qu'en une sienne coùppe particulière* 5 moy je me laisse aller de mesme à certaine forme de verres^, et ne bois pas volontiers en verre commun ; non plus que d'une main commune, tout métal m'y desplaist au prix d'une matière claire et transparente ; que mes yeulx y tastent aussi, selon leur capacité. Je doibs plusieurs telles mollesses à l'usage. Nature m'a aussi, d'aultre part, apporté les siennes -, comme de ne soubstenir plus deux pleins repas en un jour sans surcharger mon estomach ; ny l'abstinence pure de l'un des repas sans me remplir de vents, asseicher ma bouche, estonner mon appétit ; de m' offenser d'un long serein ; car, depuis quelques années, aux courvées de la guerre, quand toute lanuict y court, comme il advient communément, après cinq ou six heures l'estomach me commence à troubler, av^cques véhémente douleur de teste ; et n'arrive point au jour sans vomir. Comme les aultres s'en vont desjeusner, je m'en vois dormir ; et, au partir de là, aussi gay qu'auparavant, J'avois tousjours apprinsque le serein ne s'espandoit qu'à la naissance de la nuict : mais, hantant ces années passées familièrement, et longtemps, un seigneur imbu de ceste créance, que le serein est plus aspre et dangereux sur l'inclination du soleil une heure ou deux avant son coucher, lequel il évite soigneusement, et mesprise celuy de la nuict ; il a cuidé m'imprimer, non tant son discours*, que son sentiment. Quoy, que le doubte mesme, et l'inquisition , frappe nostre imagination, et nous change ? Ceulx qui cèdent tout à coup à ces pentes attirent l'entière ruyne sur eulx ; et plainds plusieurs gentilshommes qui, par la sottise de leurs médecins, se sont mis en chartre touts jeunes et entiers 5 encores vauldroit il mieulx souffrir un rheume que de perdre pour jamais, par desaccoustumance, le commerce de la vie commune, en action de si grand usage. Fascheusc
(1) Plct., Comment H fault refréner la cholere, c. 13. C.
(2) On lit dans l'édition de 1588, fol. 480, verso: « Les lasses me desplaisent, et l'argent, au prix du verre, el d'estre servy à boire d'une main inaccoutumée et eslrangiere, et en verre commun ; et me laisse aller au chois de certaine forme de verres. Je doibs plusieurs telles mollesses, .elc.»