LIVRE ni, CHAP. XIII
science, qui nous descrie les plus doulces heures du jour ! Estendons nostre possession jusques aux derniers moyens ; le plus souvent on s'y durcit en s'opiniastrant, et corrige l'on sa complexion, comme feit Caesar le haut mal, à force de le mespriser et corrompre*. Onsedoibt addonner aux meilleures règles, mais non pas s'y asservir -, si ce n'est à celles, s'il y en a quelqu'une, ausquelles l'obligation et servitude soit utile.
Et les roys et les philosophes Sentent, et les dames aussi : les vies publicques se doibveut à la cerimonie*; la mienne, obscure et privée, jouit de toute dispense naturelle ; soldat et gascon sont qualités aussi un peu subjectes à l'indiscrétion ; par quoy je diray cecy de ceste action, qu'il est besoing de la renvoyer à certaines heures prescriples et nocturnes, et s'y forcer par coustume et assubjectir, comme j'ay faict ; mais non s' assubjectir, comme j'ay faict en vieillissant, ausoingde particulière conmiodité de lieu et de siège pour ce service, et le rendre empeschant par longueur et mollesse ; toutesfois, aux plus sales offices, est il pasaulcunement excusable de requérir plus de soing et de netteté ?iVa/Mra homomundum et elegans animal est^. De toutes les actions naturelles, c'est celle que je souffre plus mal volontiers m'estre interrompue. J'ay veu beaucoup de gents de guerre incommodés du desreglement de leur ventre^ tandis que le mien et moy ne nous faillons jamais au poinct de nostre assignation, qui est au sault du lict, si quelque violente occupation ou maladie ne nous trouble.
Je ne juge doneques poinct, comme je disois, où les malades se puissent mettre mieulx en seureié qu'en se tenant coy dans le train de vie où ils se sont eslevés et nouris ; le changement, quel qu'il soit, estonne et blece. Allez croire que les chastaignes nuisent à un Perigourdin ou à un Lucquois, et le laict et le formage aux gents de la montaigne. On leur va ordonnant une non seulement nouvelle, mais contraire forme de vie ; mutation qu'un sain ne pourroit souffrir. Ordonnez de l'eau à un firent Voyez sa\ie dans Pllt., c. 5 de la versiou d'Amyot. G. [i) Ediiiou de 1588, fol. 481 : (f Les aultre* out pour leur part la discreiioii ei la sulfîsance, moy, l'iiigeiiuité ei la libertc : Ifs vies publicques, elc. «
fô) l.'liuuinic Cït, de sa uature, un aDîmal propre ei délicat. Se.\., EpUl. Oi
ton de soixante dix ans , enfermez dans une estuve un homme de marine ; deffendcz le promener à un laquay basque ; ils les privent de mouvement, et enfin d'air et de lumière.
an vivere lanii al T
Cogimur a suetis aiàmum ruspendere rébus, Atqti^ ut vivamus, vivere de*ittimu*. ..
Uos superesse reor, quitus et spirabilis aer, El lux, qua regimur, redditur ipsa gravis ' t
S'ils ne fontaultre bien, ils font au moins cecy qu'ils préparent de bonne heure les patients à la mort, leur sappant peu à peu et retrenchant l'usage de la vie.
Et sain et malade, je me suis volontiers laissé aller aux appétits qui me pressoient. Je donne grande auctorité à mes désirs et propensions ; je n'ayme point à guarir le mal par le mal ; je hais les remèdes qui importunent plus que la maladie. D'estre subject à la cholique, et sub ject à m'abstenirdu plaisir de manger des huistres, ce sont deux mauLx pour un ; le mal nous pince d'un costé, la règle de l'aultre. Puisqu'on est au hazard de se mescompter, bazardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien utile qui ne soit pénible -, la facilité luy est suspecte. Mon appétit, en plusieurs choses, s'est assez heureusement accommodé par soymesme, et rengéà la santé de mon estomach ; l'acrimonie et la poincte des saulses m'aggréerent estant jeune ; mon estomach s'en ennuyant depuis, le goust l'a incontinent suyvi ; le vin nuit aux malades ; c'est la première chose dequoy ma bouche se desgouste, et d'un desgoust invincible. Quoy que je receoive désagréablement me nuit, et rien ne me nuit que je face avecques faim et alaigresse. Je n'ay jamais receu nuisance d'action qui m'eust esté bien plaisante ; et si ay fait céder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medecinale ; et me suis, jeune,
Quem circumcursana hue atque hue sœpe Cupido Fulgebal crocina splendidus in tunica ,,
(1) La >-ie est-elle d'un si grand prix?... On nous oblige à nous priver des choses auxquelles nous sommes accoutumés, et, pour prolonger notre vie, nous cessons de vivre... En effet, mettrai-je au nombre des vivants ceux à qui Ton rend incommode Tair qu'ils respireut et la lufljiére qui les éclaire? Psecuo-Call., Eleg.. I, 155, 347. — On n'y trouve point ces mois : An vivere lanti est ?
(2) Lorsque l'Amour, couvert d'une robe éclatante, volligeail sans cesse autour de moi. Catclle, Carm., ViMi, 133.
614 ESSAIS DE
preste, autant licenciensement et inconsidéréement qu'aultre, au désir qui me tenoit saisi ;
Et mllltavi non stn6 gloria ' ;
plus toutes fois en continuation et en durée qu'en saillie :
Sex me vix metMnl sùsiinulise vlcet *.
II y a du malheur, certes, et du miracle à confesser en quelle folblcsse d'ans je me rencontray premicremcnt en sa subjection. Ce fent bien rencontre; car ce fcut long temps avant l'aagc de chois et de cognoissance. 11 ne me souvient point de moy de si loing;et pcult on marier ma fortune à celle de Ouartilla', qui n*avoit point mémoire de son fillage?
tilde Iragus, celeresque plll, mirandaque malri Barba meœ *.
Les médecins ployent, ordinairement avecques utilité, leurs règles à la violence des envies aspres qui surviennent aux malades. Ce grand désir ne se peult imaginer si estrangicf et vicieux que nature ne s'y applique. Et puis combien est ce de contenter la fantasie? A mon Opinion, ceste pièce là importe de tout, au moins au de là de toute aultre. Les plus griefs et ordinaires maulx sont ceulx que la fantasie nous charge. Ce mot espaignol me plaist à plusieurs visages : Dcfienda me Dios de my^. Je plainds, estant malade, de quoy je n'ay quelque désir qui me donne ce contentement de l'assouvir; à peine m'en dcstourneroit la médecine. Autant en fois je sain, je ne veois gueres plus qu'espérer et vouloir. C'est pitié d'estre alanguy et affoibly jusques au souhaiter.
L'art de médecine n'est pas si résolue que nous soyons sans auclorité, quoy que nous facions ; elle change selon les climats et selon les lunes, selon Fernel et selon l'Escale s. Si vostre
(J) El fa! itiérilé quelque gloire dans ce genre de (»mbat. HOR., Od., \\\, 26, 2.
(2) Je me souviens d'atoir 4 peine remporte six vicloires. Ov., Ainor., III, 7, 2C. Ovide méhie se vaille de quelque cliose de plus. Nous peniiellra l-on de renvoyer au conle de La Fon- ■ taine inliiulc: le Berceau, \. 24C? Ce que riiiucio dil là, Montaigne dcci ire qu'à peine il croit avoir jamais pu rassurer pour •on propre compte. G.
(3) Qui dit dans Pétrone, c. 2S : Jimonem meam iratam fiabeantf si uuqnam me meminerim virginein fuisse ! C.
(4) Aussi cus-je Ijienlôl du poil sous l'aisselle, et ma barbe précoce étonna ma mère. Maut., XI, 22, 7.
(8) Que Weu me défende de moi-même !
(6) Fernel, médeda de Henri II, célèbre praticien, né en
MONTAIGNE
j médecin ne treuve bon que vous dormez, que vous usez de vin ou de telle viande , ne vous chaille; je vous en trouveray un aultrè qui ne sera pas de son ad vis. La diversité des arguments et opinions medecinales embrasse toute sorte de formes. Je veis un misérable malade crever et se pasmer d'altération pour se guarir, et eslre mocqué depuis par un aultre médecin, condamnant ce conseil comme nuisible. Avoit il pas bien employé sa peine? Il est mort frcschement .de la pierre un homme de ce mestier qui s'esloit servy d'extrême abstinence à combattre son mal. Ses compaignons disent qu'au rebours ce jeusne l'a voit asseiché et luy avoit cuict le sable dans les roignons.
J'ay apperceu qu'aux bleceurcs et aux maladies le parler m'esmeut et me nuit autant que desordre que je face. La voix me couste et me lasse, car je Tay haulte et efforcée; si que, quand je suis venu à entretenir Taureille des grands d'affaires de poids, je les ay mis souvent en soing de modérer ma voix.
Ce conte mérite de me divertir. Quelqu'un*, en certaine cschole grecque, parloit hault comme moy; le maistre des cerimonies luy manda qu'il parlast plus bas. « Qu'il m'envoye, feit il, le ton auquel il veult que je parle. » L'autre luy répliqua « qu'il prinst son ton des aureilles de celuy à qui il parloit. «C'estoit bien dict, pourveu qu'il s'entende. «'Parlez selon ce que vous avez à faire à vostre auditeur; » car si c'est à dire : « Suffise qu'il vous oye, ou réglez vous par luy, »» je ne treuve pas que ce feust raison. Le ton et mouvement de la voix a quelque expression et significalionde mon sens; c'est à moy à le conduire pour me représenter. Il y a voix pour instruire, voix pour flater ou pour tanser; je veulx que ma voix non seule-
1497, mort en 1858.— L'BiCote, pluscomiu sous le nom de J. C. Scaliger, un des plus grands érudils de ce siècle. Il n'était pas permis alors d'être savant sans donner â son nom UD air latlu ou grec. Turnebus avait nom Tournebu ; Dudaeus, Dudé ; Philander, Filaiidrier; HorlWomts ou Uorlusbonus, Casaubon; Uélaiichihon (p.£Àaiva yJ><o'i), Schwarfzerde, etc. Sans-Malice, médecin de François 1er, se fil appeler en grec Akakia (àxawîa). Plus lard. Van der Belcen s'appela Tonemius; Voorbroek, Perizonius, etc. Sous Louis XIV, deux jésuites changèrent leur nom, qui leur semblait ridicule : le père Annal se nommait le P. Canard (Anas), et le P. Commire, le p. Commère. J. V. L.
(1) C'était Carnéade. Voyez la vie de ce philosophe dans DioG. Laerce, IV, 63. c.