LIVRE III, CHAP. XIÏI
ment arrive à luy, mais à l'adventure qu'elle le Trappe et qu'elle le perce. Quand je masline mon laquay d'un Ion aigre et poignant, il seroit bon qu'il veinst à me dire :« Mon maistre, parlez plus douU, je vous oys bien. » Est quœdam vox ad audilum accommodata, non magnitudine, ted proprietate^. La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l'escoute ; cestuy cy se doibt préparer à la recevoir selon le bransie qu'elle prend, comme entre ceulx qui jouent à la paulme, celuy qui soubstient se desmarcbe* et s'appreste selon qu'il veoid remuer celuy qui luy jecte le coup et selon la forme du coup.
L'expérience m'a encores apprins cecy, que nous nous perdons d'impatience. Les maulx ont leur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. La constitution des maladies est formée au patron de la constitution des animaulx ; elles ont leur fortune limitée dès leur naissance et leurs jours. Qui essaye de les abbreger impérieusement- par force au travers de leur course, il les alonge et multiplie, et les harcelle au lieu de les appaiscr. Je suis de l'advis de Crantor, « Qu'il ne fault ny obstinéement s'opposer aux maulx et à l'estourdie, ny leur succomber de mollesse ; mais qu'il leur fault céder naturellement, selon leur condition et la nostre. » On doibt donner passage aux maladies, et je treuve qu'elles arrestent moins che?. moy qui les laisse faire, et en ay perdu de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces de leur propre décadence, sans ayde et sans art et contre ses règles. Laissons faire un peu à nature ; elle entend mieuix ses affaires que nous. - Mais un tel en mourut. »» Si ferez vous, sinon de ce mal là, d'unaultre; et combien n'ont pas laissé d'en mourir ayant trois médecins à leur culs? L'exemple est un mirouer vague, universel et à tout sens. Si c'est une médecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousjours autant de bien présent. Je ne m'arresterayny au nom ny à la couleur, si elle est délicieuse et appétissante; le plaisir est des principales espèces du proufit. J'ay laissé envieillir et mourir en moy,
(1) n y a une sorte de voix qui est taile pour Toreille, dod pas tant par son étendue que par sa propriété. Quuctil., \I, 3.
(2J Se relire en arrière.
(3J L'édition de 1388, fol. 483, dit plus honnêtement, à leur osié.
de mort naturelle, des rheumcs, dcfluilons goutteuses, relaxation, battements de cœur, micraines et aulires accidents que j'ay perdus quand je m'estois à demy formé à les nourrir. On le» conjure mieuix par courtoisie que par braverie. Il fault souffrir doulcement les loix de nostre condition : nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades endespit de toute médecine. C'est la première leçon que les Mexicains font à leurs enfants quand, au partir du ventre des mères, ils les vont saluant ainsin :« Enfant, lu es venu au monde pour endurer; endure, souffre et tais toy. » C'est injustice de se douloir qu'il soit advenu à quelqu'un ce qui peult advenir à chascun : Jndignare, si qùid in te inique proprie constitutum est *.
Yeoyez un vieillard qui demande à Dieu qu'il luy maintienne sa santé entière et vigoretise, c'est à dire qu'il le remette en jeunesse :
StttUe, quid licec ftusira votis puerilibus optas * f
n'est ce pas folie? sa condition ne le porte pas. La goutte, la gravelle, l'indigestion, sont symptômes des longues années, comme des longs voyages la chaleur, les pluyes et les vents. Platon^ ne croit pas qu'yEscuIape se me'ist en peine de prouveoir, par régimes, à faire durer la vie en un corps gasté et imbecille, inutile à son pays, inutile à sa vacation et à produire des enfants sains et robustes, et ne treuve pas ce soing convenable à la justice et prudence divine qui doibt conduire toutes choses à utilité. Mon bon homme, c'est faict : on ne vous sçauroit redresser ; on vous plastrera pour le plus et estansonnera un peu, et alongera l'on de quelque heure vostre misère :
Jfon secus instantem ciipievs fulcire minanti
Diversis contra niiitur objicihus ; Donec certa dies, omni compage soîula, Ipsum cum rébus subruai auxilium * ;
H fault apprendre à souffrir ce qu'on ne peult éviter. Nostre vie est composée, comme l'har-
(0 Plains-toi, si l'on t'impose à toi seul une injuste loi. SÉx., Epist. 91.
(«) Insensé: à quoi bon ces vceui poérfls, qui ne sauraient ètreaccom^iiiÀ? Ovide, Trisi., III, «, 11.
(3) Republique, liv. m, p. 423. G,
(4) Ainsi celui qui veut soutenir un bâtiment l'étaie dans les endroits où il menace ruine; mais enûn toute la cliariwnle se désunit, et les étais tombent aveo Pédilke. Pseido-Galuis, 1, 171,
ESSAIS DE MONTAIGNE
monie du monde, de choses contraires, aussi de divers tons, doulx et aspres, aigus et plats, mois et graves. Le musicien qui n'en aymeroit que les uns, que vouldroit il dire ? Il fault qu'il s'en sçache servir en commun et les mesler, et nous aussi les biens et les maulx qui sont consubstanciels à nostre vie. Nostre estre ne peult sans ce meslange et y est l'une bande non moins nécessaire que l'aultre. D'essayer à regimber contre la nécessité naturelle, c'est représenter la folie de Ctesiphon*, qui èntreprenoit de faire à coups de pied avecques sa mule.
Je consulte peu des altérations que je sens -, car ces gents icy sont advantageux quand ils vous tiennent à leur miséricorde. Us vous gour- - mandent les aureilles de leurs prognostiques, et, me surprenant aultresfols affoibly du mal, m'ont injurieusement traicté de leurs dogmes et trongne magistrale, me menaceant, tantost de grandes douleurs, tantost de mort prochaine. Je n'en estois abbattu ny deslogé de ma place ; mais j'en estois heurté et poulsé. Si mon jugement n'en est ny changé ny troublé, au moins il en estoit empesché ; c'est tousjours agitation et combat.
Or, je traicte mon imagination le plus doulcement que je puis, et la deschargerois, si je pouvois, de toute peine et contestation. Il la fault secourir et flater, et piper qui peult. Mon esprit est propre à cesi office ; il n'a point faulte d'apparences par tout. S'il persuadoit comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous enplaist il un exemple? Il dict« que c'est pour mon mieulx que j'ay lagravelle; que les bastiments de mon aage ont naturellement à souffrir quelque gouttière. 11 est temps qu'ils commencent à se lascher et desmentir. C'est une commune nécessité, et n'eust on pas faict pour moy un nouveau miracle? Je paye par là le loyer deu à la vieillesse et ne sçaurois en avoir meilleur compte. Que la compaignie me doibt consol£r, estant tumbé en l'accident le plus ordinairç des hommes de mon temps. J'en veois par tout d'affligés de mesme nature de mal, et m^en est la société honnorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands ; son essence a de la noblesse et de la dignité. Que des hom-
(1) Certain escrimeur, dont Plutarque rapporte cela dans le traité, Comment il faïUt refréner la cholere, c. 8 de la yersion d'Amyot. C.
mes qui en sont frappés, il en est peu de quittes à meilleure raison, et si il leur couste la peine d'un fascheux régime et la prinse ennuyeuse et quotidienne des drogues medecinales, là où je le doibs purement à ma bonne fortune ; car quelques bouillons communs de l'eryngium *. et herbe du turc, que deux ou trois fois j'ay avallés en faveur des dames qui, plus gracieusement que mon mal n'est aigre, m'en offroient la moitié du leur, m'ont semblé egualement faciles à prendre et inutiles en opération. Ils ont à payer mille vœux à ^Esculape et autant d'escus à leur médecin de la profluvion^ de sable aysée et abondante que je receois souvent par le bénéfice de nature. La décence mesme de ma contenance en compaignie n'en est pas troublée, et porte mon eau dix heures et aussi long temps qu'un sain. La crainte de ce mal, faict il, t'effrayoit aultresfois quand il t'estoit incogneu; les cris et le desespoir de ceulx qui l'aigrissent par leur impatience t'en engendroient l'horreur. C'est un mal qui te bat les membres par lesquels tu as le plus failty. Tu es homme de conscience,
Quœ venit indigne pœna, dolenda venil ' :
regarde ce chastiement ; il est bien doulx au prix d'aullres et d'une faveur paternelle. Regarde sa tardifveté ; il n'incommode et occupe que la saison de ta vie qui, ainsi comme ainsin, est meshuy perdue et stérile, ayant faict place à la licence et plaisirs de ta jeunesse comme' par composition. La crainte et pitié que le peuple a de ce mal te sert de matière de gloire, qualité de laquelle, si tu as le jugement purgé et en as guary ton discours, tes amis pourtant en recognoissent encores quelque teincture en ta complexion. Il y a plaisir à ouïr dire de soy : Voylà bien de la force, voylà bien de la patience. On te veoid suer d'ahan, paslir, rougir, trembler, vomir jusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, desgoutter par fois de grosses larmes des yeulx, rendre les urines espesses, noires et effroyables ou les avoir arrestées par quelque pierre espineuse et hérissée qui te poinct et es-
(1) Panicot, ou chardon roland.— Herbe du ruj-c, turquette, nom vulgaire de la herniaire, herniaria glabra.
(2) Pour un écoulement de sable aisé et abondant, eic. Profluvion est purement latin, proftuvium sanguinis, flux de sang. C.
(3) Le mal qu'on n'a pas mérité est le seul dont on ait droit de se plaindre. Ov„ Heroïd,, V, 8.