‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 365 sur 402 · LIVRE III, CHAR XÎII · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAR XÎII

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corche craellement le col de la verge, entretenant ce pendant les assistants d'une contenance commune, boufTonnant à pauses * avecques tes gents, tenant ta partie en un discours tendu, excusant de parole ta douleur et rabbattant de ta souffrance. Te souvient il de ces gents du temps passé qui recherchoient les mauLx avecques si grandTaim pour tenir leur vertu en haleine et en exercice? Mets le cas que nature te porte et te poulse à ceste glorieuse eschole en laquelle tu ne feusses jamais entré de ton gré. Si tu me dis que c'est un mal dangereux et mortel, quels aultres ne le sont? car c'est une piperie medecinale d'en excepter aulcuns qu'ils disent n'aller point de droict fil à la mort. Qu'importe s'ils y vont par accident ou s'ils glissent et gauchissent ayséement vers la voye qui nous y mené? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant. La mort te tue bien sans le secours de la maladie, et à d' aulcuns les maladies ont esloingné la mort qui ont plus vescu de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants. Joinct qu'il est, comme des playes, aussi des maladies medecinales et salutaires. La cholique est souvent non moins vivace que vous. Il se veoid des hommes ausquels elle a continué depuis leur enfance jusques à leur extrême vieillesse, et, s'ils ne luy eussent failly de compaignie, elle est oit pour les assister plus oultre. Vous la tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Et quand elle te presenteroit l'image de la mort voysine, seroit ce pas un bon office, à un homme de tel aage, de le ramener aux cogitations de sa fin? Et qui pis est, tu n'as plus pour quoy guarir. Ainsi comme ainsin, au premier jour la commune nécessité t'appelle. Considère combien artificiellement et doulcement elle te desgouste de la vie et desprend du monde, non te forceant d'une subjection tyrannique, comme tant d'aultres maulx que tu veois aux vieillards qui les tiennent continuellement entravés et sans relasche de foiblesses et douleurs, mais par advertissements et instructions reprinses à intervalles, entremeslant des longues pauses de repos comme pour te donner moyen de méditer et repeter sa leçon à ton ayse. Pour te donner moyen de juger sainement et prendre party en homme

i) Plaûanuau, riant detempsen temps. U y adans réditk» de 1588, fol. 4S4, verso, a nûBant à pauses avec les dames. »

de cœur, elle te présente Testât de ta conditioD entière et en bien et en mal, et en raesme jour une vie très alaigre tantost, tantost insupportable. Si tu n'accolles la mort, au moins tu luy touches en paulme une fois le mois. Par où tu as de plus à espérer qu'elle t'attrappera un jour sans menace, et qu'estant si souvent conduict jusques au port, te fiant d'estre encores aux termes accoustumés, ou t'aura et ta fiance passé l'eau un matin inopinéement. On n'a point à se plaindre des maladies qui partagent loyalement le temps avecques la santé, »

Je suis obligé à la fortune de quoy elle m'assault si souvent de mesme sorte d'armes : elle m'y façonne et m'y dresse par usage, m'y durcit et habitue : je sçais à peu près meshui en quoy j'en doibs estre quite. A faulte de mémoire naturelle, j'en forge de papier, et comme quelque nouveau symptôme survient à mon mal, je Tescris, d'où il advient que asture, estant quasi passe par toute sorte d'exemples, si quelque estonnement me menace, feuilletant ces petitsbrevets descousus, comme des feuilles sibyllines, je ne feiolx plus de trouver où me consoler de quelque prognostique favorable en mon expérience passée*. Me sert aussi l'accoustumance à mieux espérer pour l'ad venir : car la conduicte de ce viiidange ayant continué si longtemps, il est à croire que nature ne changera point ce train, et n'en adviendra aultre pire accident que celuy que je sens. Eu oultre la condition de ceste maladie n'est point mal advenante à ma complexion prompte et soobdaine : quand elle m'assault mollement, elle me faict peur, car c'est pour long temps ; mais naturellement, elle a des excès vigoreux et gaillards, elle me secoue à oultrance pour un jour ou deux. Mes reins ont duré un aage sans altération ; il y en a tantost un aultre qu'ils ont changé d' estât : les maulx ont leur période comme les biens ; à l'adventure est cest accident à sa fin. L'aage affoibht la chaleur de mon estomach ; sa digestion en estant moins

{i) C'est le recueil de cespeius oreveis qin compose en partie le Journal du Voyage de Montaigne en Itafie, pubDé en 1774 Fhistoire de sa gravefle devait, en effet, y tenir une grande place, puisqu'il était surtout allé prendre les eaux minérales de Lorraine, de Suisse et de Toscane, et qu'fl lui importait de se rendre compte du bien ou du mal qu'elles pouraiect lui faire. On s'aperçoit aisément quTl n'écrrrait oa ne dictait ces notes que pour lui. i. V. L.

ESSAIS DR MONTAIGNE

parfaicte, il renvoyé ceste matière crue à mes reins : pourquoy ne pourra estre, à certaine révolution, affoil)li pareillement la chaleur de mes rejns, si bien qu'ils ne puissent plus pétrifier mon flegme, et naiure s'acheminer à prendre quelque aultre voyede purgation? Les ans m'ont évidemment faict tarir aulcuns rheumes ; pourquoy non ces excréments qui fournissent de matière à la grave? mais est il rien doulx au prix de ceste soubdaine mutation, quand, d'une douleur extrême, je viens, par le vuidange de ma pierre , à recouvrer comme d'un esclair la belle lumière de la santé, si libre et si pleine , comme il advient en nos soubdaines et plus aspres choliques ? Y a il rien en ceste douleur soufferte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'un si prompt amendement? De combien la santé me semble plus belle après la maladie, si voysine et si contiguë que je les puis recogrioistre, en présence l'une de l'aultre en leur plus hault appareil ; où elles se mettent à l'envy comme pour se faire teste et contrecarre * ! Tout ainsi que les stoïciens disent que les vices sont utilement introduicts pour donner prix et faire espaule à la vertu^ : nous pouvons dire, avecques meilleure raison, et conjecture moins hardie, que nature nous a preste la douleur pour l'honneur et service de la volupté et indolence. Lorsque Socrates , après qu'on l'eut deschargé de ses fers, sentit la friandise de ceste démangeaison que leur pesanteur avoit causé en ses jambes, il se rcsjouit à considérer l'eslroicte alliance de la douleur à la volupté; comme elles sont associées d'une liaison nécessaire , si qu'àv tours elles sesuyvent et s'entr'engendrent; et s'escrioit au bon Esope qu'il deust avoir prins de ceste considération un corps propre à une belle fable ^.

Le pis que je veoye aux aultres maladies , c'est qu'elles ne sont pas si griefves en leur effect comme elles sont en leur yssue : on est un an à se r'avoir, tousjours plein de foiblcsse et de crainte. Il y a tant de hazard et tant de degrés à se reconduire à sauvetc que ce n'est jamais faict: avant qu'on vous ayedelïublé d'un cotivre-chef cl puis d'unç calote ; avant qu'on

(1) Opposition.

(1) Ce seriliment est expressément combattu par Pldt., dans le traiié des Communes concepiiont contre les SUAques, c. 10 et suiv. C.

(3J PiATOH, Phédon, p. 60. C.

VOUS aye rendu l'usage de l'air, et du vin, et de vostre femme , et des melons , c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouvelle misère, Ceste cy a ce privilège, qu'elle s'emporte tout net : là où les aultres laissent tousjours quelque impression et altération qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux aultres. Ceulx là sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous sans l'estendre et sans introduire leur séquelle; mais courtois et gracieux sont ceulx de qui le passage nous apporte quelque utile conséquence. Depuis ma cholique, je me treuve deschargé d'aulires accidents, plus ce me semble que je n'estois auparavant, et n'ay point eu de fiebvre depuis ; j'argumente que les vomissements extrêmes et fréquents que je souffre me purgent : et d'aultre costé , mes desgoustements, et les jeusnes estranges que je passe, digèrent mes humeurs peccantes; et nature vuide, en ces pierres, ce qu'elle a de superflu et nuisible. Qu'on ne me die point que c'est une médecine trop cher vendue : car qéoy, tant de puants bruvages, cautères,* incisions, suées, setons, diètes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souvent la mort, pour ne pouvoir soubstenir leur violence et importunité? Par ainsi, quand je suis attainct, je le prends à médecine ; quand je suis exempt, je le prends à constante et entière délivrance.

Voicy encores une faveur de mon mal particulière : c'est qu'à peu près il faict son jeu à part, et me laisse faire le mien, ou il ne tient qu'à faulte de courage ; en sa plus grande esmotion je l'ay tenu dix heures à cheval. Souffrez seulement, vous n'avez que faire d'aultre régime ; jouez, disnez, courez, faictescecy, et faictes encores cela, si vous pouvez; vostre desbauche y servira plus qu'elle y nuira : dictes en autant à un verolé, à un goutteux, à un hernieux. Les aultres maladies ont des obligations plus universelles; gehennent bien aultrement nos actions , troublent tout nostre ordre, et engagent à leur considération tout Testât de la vie : ceste cy ne faict que pincer la peau ; elle vous laisse l'entendement et la volonté en vostre disposition , et la langue, et les pieds, et les mains ; elle vous esveille plustost qu'elle ne vous assopit. L'ame est frappée de l'ardeur d'une fiebvre et atterrée d'une epilepsie, et disloquée par une aspre micraine et enfin estonnée par toutes les

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