‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 366 sur 402 · LIVRE ITJ, CHAP. XIIÏ · texte numérisé non relu

LIVRE ITJ, CHAP. XIIÏ

maladies qtii blecent la masse et les plus nobles parties : icy on ne Tattaque point; s'il lay va mal, à sa coulpe; elle se trahit elle mesme, s'abandonne et se desmonte. Il n'y a que les fols qui se laissent persuader que ce corps dur et massif qui se cuict en nos roignons se puisse dissouldre par bruvages : par quoy , depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage : aussi bien le prendra il.

Je remarque encores ceste particuhere commodité, que c'est un mal auquel nous avons peu à deviner : nous sommes dispensés du trouble auquel les aulires maulx nous jectent par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrès ; trouble infiniement pénible : nous n'avons que faire de consultations et interprétations doctorales ; les sens nous montrent que c'est et où c'est.

Par tels arguments, et forts et foibles, comme Cicero • le mal de sa vieillisse, j'essaye d'endormir et amuser mon imagination et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y poprvoyrons d'aultres eschappatoires. Qu'il soit vray : voicy, depuis le nouveau, que les plus Icgiers mouvements espreignent le pur sang de mes reins 5 quoy pour cela? je ne laisse de me mouvoir comme devant et picquer après mes chiens, d'une juvénile ardeur et insolente, et treuve que j'ay grand' raison d'un si impor- . tant accident, qui ne me couste qu'une sourde poisanteur et altération en ceste partie ; c'est quelque grosse pierre qui foule et consomme la substance de mes roignons et ma vie , que je vuide peu à peu, non sans quelque naturelle doulceur, comme un excrément hormais superflu et empeschant. Or , sens je quelque chose qui croule? ne vous attendez pas que j'aille m'amusant à recognoistre mon pouls et mes urines, pour y prendre quelque prévoyance ennuyeuse : je seray assez à temps à sentir le mal, sans l'alonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desjà de ce qu'il craint. Joinct que la dubitation et ignorance de ceulx qui se meslent d'expliquer les ressorts de nature et ses internes progrès, et tant de faulx prognostiques de leur art, nous doibt faire cognoistre qu'elle a ses moyens infiniement incogneus : il y a grande incertitude,

(i) Tâche (f adoucir et d'amuser le mal de sa lieiUetse {dans •on livre de Senectute), j'essaye d'endormir, etc. C.

variété et obscurité, de ce qu*elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse qui est un signe indubitable de l'approche de la mort, de touts les aultres accidents, je veois peu de signes de l'advenir sur quoy nous ayons à fonder nostre divination. Je ne me juge que par vray sentiment, non par discours. A quoy faire? puisque je n'y veulx apporter que l'attente et la patience. Voulez vous sçavoir combien je gaigne à cela? regardez ceulx qui font aultrement et qui despendent de tant de diverses persuasions et conseils ; combien souvent l'imagination les presse sans le corps. J'ay maintesfois prins plaisir, estant en seureté et délivré de ces accidents dangereux , de les communiquer aux médecins, comme naissants lors en moy : je souffroisl'arrest de leurs horribles conclusions, bien à mon ayse ; et en demeurois de tant plus obligé ^ Dieu de sa grâce, et mieulx instruict de la vanité de cesl art.

Il n'est rien qu'on doibve tant recommender à la jeunesse que l'activité et la vigilance : nostre vie n'est que mouvement. Je m'esbranle difficilement, et suis tardif par tout; à me lever, à me coucher, et à mes repas : c'est matin pour moy que sept henres, et où je gouverne je ne disne ny avant onze ni ne soupe qu'après six heures. J'ay aultresfois attribué la cause des fiebvres et maladies où je suis tumbé, à la pesanteur et assopissement qne le long sommeil m'avolt apporté, et me sais tousjours repenty de me r'endormir le matin. Platon veult plus de mal à l'excès du dormir qu'à l'excès du boire '. J'ayme à coucher dur et seul, voire sans femme, à la royale ; un peu bien couvert. On ne bassine jamais mon lict; mais depuis la vieillesse, on me donne, quand j'en ay bcsoing, des draps à eschauffer les pieds et l'estomacb. On trouvoit à redire au grand Scipion, d'estre dormart '; non, à mon advis, pour auhre raison, sinon qu'il faschoit aux hommes qu'en luy seul il n'y eust aucune chose à redire. Si j'ay quelque curiosité en mon traictement, c'es't plustost au coucher qu'à aultre chose ; mais je cède et m'accommode en gênerai, autant que tout aultre, à la nécessité. Le dormir a occupé une grande partie de ma vie et le continue en- Ci) Dîoc. UtRCE, Yle de Platon, m, 39; et Piatba hiî-mêifie loM.ill, 15, p. soi j. v. L.

(3) Pldt., Qu'il est reqvi, tjH'tt» prince toit eavant, c. 6, * la fia.C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

cores en cest aage huict ou neuf heures d'une baleine. Je me retire avecques utilité de ceste propension paresseuse ; et en vaulx évidemment mieulx. Je sens un peu le coup de la mutation ; mais c'est faict en trois jours. Et n'en veois gueres qui vive à moins, quand il est besoing, et qui s'exerce plus constamment, ny à qui les corvées poisent moins. Mon corps est capable d'une agitation ferme, mais non pas véhémente et soubdaine. Je fuys meshuy les exercices violents et qui me mènent à la sueur; mes membres se lassent avant qu'ils s'eschauffent. Je me tiens debout, tout le long d'un jour, et ne m' ennuyé point à me promener ; mais sur le pavé, depuis mon premier aage, je n'ay aymé d'aller qu'à cheval; à pied je me crotte jusques aux fesses; et les petites gents sont subjects, par ces rues, à estre chocqués et coudoyés, à faulte d'apparence : et ay aymé à me reposer , soit couché, soit assis, les jambes autant ou plus haulles que le siège.

Il n'est occupation plaisante comme la militaire : occupation et noble en exécution (car la plus forte, généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance), et noble en sa cause : il n'est point d'utilité, ny plus juste, ny plus universelle, que la protection du repos et grandeur de son pais. La compaignie de tant d'hommes vous plaist, nobles, jeunes, actifs; la veu ordinaire de tant de spectacles tragiques, la liberté de ceste conversation sans art, et une façon de vie masle et sans cerimonie, la variété de mille actions diverses, ceste courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous entretient et eschauffe et les aureilles et l'ame ; l'honneur de cest exercice, son aspreté mesme et sa difficulté , que Platon estime si peu , qu'en sa republique il en faict part aux femmes et aux enfants : vous vous conviez aux rooUes et hazards particuliers, selon que vous jugez de leur esclat et de leur importance ; soldat volontaire; et veoyez quand la vie mesme y est excusablement employée,

Pulchrumque mori succurrit inarmis^.

De craindre les hazards communs qui regardent une si grande presse ; de n'oser ce que tant de sortes d'ames osent, et tnct un peuple, c'est à

(1) Qu'il est beau de mourir les armes à la main ! ViRC, En., n, 517.

faire à un cœur mol et bas oultre mesure : la compaignie asseure jusques aux enfants. Si d'aultres vous surpassent en science, en grâce, en force, en fortune, vous avez des causes tierces à qui vous en prendre ; mais de leur céder en fermeté d'ame, vous n'avez à vous en prendre qu'à vous. La mort est plus abjecte, plus languissante et pénible dans un lict qu'en un combat : les liebvres et les catarrhes autant douloureux et mortels qu'une harquebuzade. Qui seroit faict à porter valeureusement les accidents de la vie commune n'auroit point à grossir son courage pour se rendre gendarme. Vivere, mi Lucili, militare est^.

Il ne me souvient point de m'estre jamais veu galleux: si est la graterie , des gratifications de nature les plus doulces , et autant à main ; mais ell' a la pénitence trop importunement voysine. Je l'exerce plus aux aureilles , que j'ay au dedans pruantes^, par secousses.

Je suis nay de touts les sens, entiers quasi à la perfection. Mon estomach est commodément bon, comme est ma teste ; et, le plus souvent, se maintiennent au travers de mes fiebvres , et aussi mon haleine. J'ay oultrepassé l'aage ^ auquel des nations, non sans occasion, avoient prescript une si juste fin à la vie, qu'elles ne permettoient point qu'on l'excedast ^ si ay je encores des remises, quoyqu'inconstantes et courtes, si nettes, qu'il y a peu à dire de la santé et indolence de ma jeunesse. Je ne parle pas de la vigueur et alaigresse : ce n'est pas raison qu'elle me suy ve hors ses limites ;

Non hoc amplius esc liminis, aut aquce Cœleslis, patiens latus *.

Mon visage me descouvre incontinent , et mes yeulx : touts mes changements commencent par là, et un peu plus aigres qu'ils ne sont en effect ; je fois souvent pitié à mes amis, avant que j'en sente la cause. Mon mirouer ne m'estonne pas ; car, en la jeunesse mesme, il m'est

(1) Vivre, mon clier LucUius, c'est faire la guerre. Ses., Episl. 96.

(2) Sujettes à des démangeaisons.

(3) Montaigne avait mis d'abord, comme on le voit dans l'exemplaire de Bordeaux : « j'ai oultrepassé taotost de six ans le cinquanliesme, auquel des nations, etc. » Cette plirase, écrite une année seulement après l'édition de 1588, n'a pu rester; car l'auteur n'a cessé de revoir et d'augmenter son livre jusqu'à sa mort, en 1592. i. V. L.

(4) Je n'ai plus la force de rester la nuit devant la porte d'une maîtresse, à souffrir le froid ou la pluie. Hor., od., III, 10. 19.

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