‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 367 sur 402 · LIVRE III, CHAP. XTIL · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. XTIL

adroin, plus d'une fois, de chausser ainsin un teinct et un port trouble et de mauvais prognostique, sans grand accident; en manière que les médecins, qui ne trouvoient au dedans cause qui respondist à ceste altération externe, i'attribuoient à l'esprit , et à quelque passion secrète qui me rongeast au dedans : ils se trompoient. Si le corps se gouvernoit autant selon moy, que faict l'ame, nous marcherions un peu plus à nostre ayse : je l'avois lors , non seulement exempte de trouble, mais encores pleine de satisfaction et de feste , comme elle est le plus ordinairement, moitié de sa complexion, moitié de son desseing :

Ifec vitiant artus œgrœ contagia mentis >.

Je tiens que ceste siennp température a relevé maintesfois le corps de ses cheutes : il est souvent abbattu ; que si elle n'est enjouée, elle est au moins en estât tranquille et reposé. J'eus la fiebvre quarte quatre ou cinq mois , qui m'avoit tout desvisagé ; l'esprit alla tousjours non paisiblement *, mais plaisamment. Si la douleur est hors de moy , l'afibiblissemeot et la langueur ne m'attristent guereS: je veois plusieurs défaillances corporelles, qui font horreur seulement à nommer, que je craindrois moins que mille passions et agitations d'esprit que je veois en usage. Je prends party de ne plus courre ; c'est assez que je me traisne: ny ne me plainds de la décadence naturelle qui me tient ;

Qitis tumidum guttur nàratitr in AljAbus '.

non plus que je ne regrette que ma durée ne soit aussi longue et entière que celle d'un chesne.

Je n'ay point à me plaindre de mon imagination: j'ay eu peu de pensées en ma vie qui m'ayent seulement interrompu le cours de mon sommeil, si elles n'ont esté du désir, qui m'esveillast sans ra'afïliger. Je songe peu souvent ; et lors , c'est des choses fantastiques et des chimères, produictes communément de pensées plaisantes . plustost ridicules que tristes : et tiens qu'il est vray que les songes sont loyaux

(1) Jamais les troubles de mon esprit n'ont influé sur mon corps. OvîDE, TrUi., m, 8, 23.

(S) Edition de 1588, /W. 488 : w Non paisiblement seulement, mais, etc. »

(5) S'étonne-t-on de voir des goitres dans les Alpes? Jcv., xm, lOL

interprètes de nos inclinations ; mais il y a de l'art à les assortir et entendre :

Res, quœ in viia usurpant homines, cogitant, curant, tldent. Quœque agimt vigilante», ayitanlque, easicuiin tomno aecidtmt, Miniu miranditm est ' .

Platon dict dadvantage que c'est l'office de la prudence d'en tirer des instructions divinatrices pour l'advenir ^ : je ne veois rien à cela . sinon les merveilleuses expériences que Socrates, Xenophon, Aristote, en recitent, personnages d'auctorité irréprochable. Les histoires disent 3 que les Atlantes ne songent jamais ; qui ne mangent aussi rien qui aye prins mort : ce que j'adjouste, d'autant que c'est à l'advënture l'occasion pour quoy ils ne songent point ; car Pythagoras ordonnoit certaine préparation de nourriture, pour faire les songes à propos ■♦. Les miens sont tendres , et ne m'apportent aulcûne agitation de corps, ny expression de voix. J'ay veu plusieurs démon temps en estre merveilleusement agités : Theon le philosophe se promenoit en songeant , et le valet de Pericles sur les tuiles mesmes et faiste de la maison ^.

Je ne choisis gueres à table, et me prends à la première chose et plus voysine; et me remue mal volontiers d'un goust à un aultre. La presse des plats et des services me desplaisi autant qu'aultre presse : je me contente ayséement de peu de mets ; et hais l'opinion de Favorinus ^ , qu'en un festin il fault qu'on vous desrobbe la viande où vous prenez appétit , et qu'on vous en substitue tousjours une nouvelle; et que c'est un misérable souper , si on n'a saoulé les assistants de cropions de divers oyseaux ; et que le seul bequefigue mérite qu'on le mange entier. J'use familièrement de viandes salées : si ayme je mieulx le pain sans sel ; et mon bou-

(1) En eflèl, il n'est pas surprenant oue les hommes retroorenl en songe les choses qui les occupent daœ la rie et qu'ils méditent, qu'ils voient, qu'ils font lorsqu'ils sont éveillés. Cic., de Diiinal., I, 22. — Les vers latins sont pris d'une tragédie d'Attius, intitulée : Brutus. C'est un devin qui parle ici à Tarquin-le-Superbe, un des premiers personnages de la pièce. 11 ne reste que quelques firagments des ouvrages de cet ancien poète tragique. C.

(2) Plato:», Timée, p. 71. C.

(5) HÉROD., nr, 184; PoMPo:nrs Mêla, I, 8. J. V. L.

(4) Cic, de Dirinai., II, 58. C.

(5) Dioc. Laerce, riedePtfrrhonyK, 82. C.

(6) Ce que Montaigne appelle l'opinion de Favorinus, c'est ce que Favorinus condamne directement foy. lmx-cuxM.lloet. attic., XV, 8. C.

ESSAIS DE MONTAIGNE

langer chez moy n'en sert pas d'aultre pour ma table, contre l'usage du païs. On a eu, en mon enfance, principalement à corriger le refus que je faisoisdes choses que communément on aime le mieulx en cest aage , sucres, confitures, pieces de four. Mon gouverneur combattit ceste hayne de viandes délicates, comme une espèce de délicatesse ; aussi n'est elle aultre chose que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à un enfant certaine particulière et obstinée affection au pain bis, et au lard, ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est qui font les laborieux et les patients, pour regretter le bœuf et le jambon , parmy les perdris : ils ont bon temps ; c'est la délicatesse des délicats; c'est le goust d'une molle fortune . qui s'affadit aux choses ordinaires et accoustumées : Per quœ luxuria diviliarum tœdio ludit ^ Laisser à faire bonne chère de ce qu'un aultre la faict , avoir unsoing curieux de son traictement , c'est l'essence de ce vice :

Si modica cœnare times olus omnepatetla'.

Il y a bien vrayement ceste différence , qu'il vault mieulx obliger son désir aux choses plus aysées à recouvrer ; mais c'est tousjours vice de s'obliger : j'appellois aultresfois délicat, un mien parent qui avoit desapprins , en nos galères, à se servir de nos licts, et se despouiller pour se couchoj:.

Si j'avois des enfants masles , je leur désirasse volontiers ma fortune. Le bon père que Dieu me donna , qui n'a de moy que la recognoissance de sa bonté , mais certes bien gaillarde, m'envoya, dès le berceau, nourrir à un pauvre village des siens , et m'y teint autant que je feus en nourrice, et encores au delà, me dressant à la plus liasse et commune façon de vivre : magna pars libertalis est benemoratus venter^. Ne prenez jamais, et donnez encores moins à vos femmes, la charge de leur nourriture ; laissez les former à la fortune, soubs des loix populaires et naturelles -, laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l'austérité : qu'ils ayent plustost à descendre de l'as-

(1) Ce sont les caprices du luxe qui voudrait échapper à l'ennui des richesses. Sén., Epwt. t8.

(2) Si lu ne sais pas le Coiilenter d'un plat de légumes pour ton souper, non., EjAst. l, s, i.

(3) C'est une parlie de la liberté que âe 9a\cir régler son estomac. Sén., Episl. 12S

prêté qu'à monter vers elle. Son humeur visoit encores à une aultre fin de me r'allier avecques le peuple et ceste condition d'hommes qui a besoing de noslre ayde; et eslimoit (Jueje feusse tenu 'de regarder plustost vers celuy qui me tend les bras que vers celuy qui me tourne le dos : et feut ceste raison, pour quoy aussi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher.

Son desseing n'a pas du tout mal succédé : je m'addonne volontiers aux petits, soitpource qu'il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion, qui geult infîniementen moy. Le party que je condamneray en nos guerres, je le condamneray plus asprement, fleurissant et prospère: il sera pour me -concilier aulcunement à soy quand je le verray misérable et accablé ^ . Combien volontiers je considère la belle humeur de Chelonis, fille et femme de roys de Sparte '! Pendant que Cleombrotus, son mary , aux desordres de sa ville, eutadvantage sur Leonidas son père , elle feit la bonne fille, et se i*^allla avecques son père, en son exil, en sa misère ; s'opposantau victorieux. La chance veint elle à tourner? la voylà changée de vouloir avecques la fortune , se rangeant courageusement à son mary , lequel elle suyvit par tout où sa ruyne le porta ; n'ayant, ce me semble, aultre choix que de se jecter au party où elle faisoit le plus de besoing, et où elle se monlroit plus pitoyable. Je me laisse plus naturellement aller après l'exemple de Flaminius 3, qui se prestoit à ceulx qui avoient besoing de luy , plus qu'à ceulx qui luy pouvoient bien faire, que je ne fois à celuy de Pyrrhus * , propre à s'abaisser soubs les grands et à s'enorgueillir sur les petits.

Les longues tables m'ennuyent et me nuisent : car, soit pour m'y estre accoustumé enfant , à faulte de meilleure contenance , je mange autant que j'y suis. Pourtant chez moy, quoyqu'elle soit des courtes, je m'y mets vo-

(1) Variante de l'édition de 1688, fol. «89, verso . « Je condamne ep nos troubles la cause de l'un des partis, mais plus quand elle fieuril et qu'elle prospère; elle m'a parfois aucunement concilié à soy, pour la voir misérable et accablée. »

(•2) PLUT., dans la Vie d' Agis ei de Cléomine, c. S de la traduction d'Amyot. G.

(3) Dans sa Vie, par Plut., c. i. G,

(4) Dans sa vie, par le même, c. % G.

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