NOYA G ES
a table, le tranchant* en donne sur des assietes à ceus qui sont assis en ce rang-là, qui ne mêlent point la mein au plat, et ne met-on guiere la mein au plat du mestre. On servit aussi à M. de Montaigne, comme on faisoit ordïneremant chez M. l'amhassadeur , quand il y mangeoit, à hoire en ceste façon : c'est qu'on lui presanloit un bassin d'arjant, sur kquel il y avoit un verre avec du vin et une petite bouteille de la mesure de celle où on met de l'ancre pleine d'eau. Il prend le verre de la mein droite, et de la gauche ceste bouteille, et verse autant qu'il lui plaît d'eau dans son verre, et puis remet ceste bouteille dans le bassin. Quand il boit, celui qui sert lui presante ledit bassin au-dessous du menton, et lui remet après son verre dans iedict bassin. Céste cerimonie ne se faict qu'à un ou deux pour le plus au dessous du maistre. La table fut levée soudein après les grâces, et les chaises arrangées tojit de suite le long d'un costé de la salle, où M. le cardinal les fit soir après lui. Il y survint deus homes d'église, bien vestus, atouts je ne sçay quels instrumans dans la mein, qui se mirent à genouil devant lui, et lui firent entendre je lie sçay quel service qui se faisoit en quelque église. Il ne leur dit du tout rien ^ mais comme ils se relevarent après avoir parlé et s'en alloint, il leur tira un peu le bonnet. Un peu après il les mena*'' dans son coche à la salle du Consistoire, où les cardinaus s'assemblarent pour aller à vespres. Le pape y survint et s'y revestit pour aller aussi à vespres. Les cardinaus ne se mirent point à genou à sa bénédiction, comme faict le peuple, mais la receurent avec une grande inclination de la teste.
Le troisiesme jour de janvier 1581, le pape passa devant nostre fenestre. Marchoint devant lui environ deus çans chevaUs de personnes de sa court de Tune et de l'autre robbe. Auprès de lui estoit le cardinal de Medicis qui l'entretenoit bouvert et le menoit disner chez lui. Le pape avoit un chapeau rouge, son accoustrement blanc et capuchon de velours rouge, comme de coustume, monté sur unehacquenée blanche, harnachée de velours rouge, franges et passemant d'or. Il monte à cheval sans secours d'escuyer, et si*, court ^bft 81' an.
(1) L'ënuyer IrandiaiU, ou roffider quicolipeics Viandes.
(2) Avec— (3) L'ambassadeur et Montàiglïé.-^(4) Cepéùdant il
De quinse en quinse pas il donnoit sa bénédiction. Après lui marchoient trois cardinaus et puis environ çant homes d'armes, la lance sur la cuisse, armés de toutes pièces, sauf la teste. Il y avoit aussi une autre hacquenée de mesme parure, un mulet, un beau coursier blanc et une lettiere * qui le .suivoint, et deus porte-manteaus qui avoint à l'arson de la selle des valises. Ce mesme jour M. de Montaigne print de la terebentine, sans autre occasion sinon qu'il estoit morfondu, et fit force sable après.
L'onsiesme de janvier, au matin, comme M. de Montaigne sorloit du logis à cheval pour aller in Banchi, il rencontra qu'on sortoit de prison Catena, un fameus voleur et capitaine des banis, qui avoit tenu en creinte toute l'Italie et duquel il se contoit'des murtres énormes, et notamment de deux capucins ausquels il avoit fait renier Dieu, prometant sur ceste condition leur sauver la vie, et les avoir massacrés après cela, sans aucune occasion ny de commodité- ny de vanjance. Il s'arresta pour voir ce spectacle. Outre la forme de France, ils font marcher devant le criminel un ^rand crucifix couvert d'un rideau noir, et à pied un grand nombre d'homes vestus et masqués de toile, qu'on dict estre des jantis homes et autres apparans de Rome, qui se vouent à ce service de accompaigner les criminels qu'on mené au supplice et les cors^ des trespa.ssés, et en font une confrérie. Il y en a deus de ceus là, ou moines, ainsi vestus et couverts, qui assistent le criminel sur la charrette et le preschent, et l'un d'eus lui presante continuellemant sur le visage et lui faict baiser sans cesse un tableau, où est l'image de Nostre Seigneur ; cela faict que on ne puisse pas voir le visage du criminel par la rue. A la potance, qui est une poutre entre deux appuis, on lui tenoit tous-jours cette image contre le visage jusques à ce qu'il fut élancé*. Il fit une mort commune, sans mouvemant et sans parole ; estoit home noir ^ de trente ans ou environ. Après qu'il fut éistfànglé on le detrancha en quatre Càt'tifers. ils ne font guiere mourir les homes que d'une mort simple et exercent leur rudesse après la mort».
(r) Litière.
(2) D'avantages pour lui.— (3) corps.
(4) Jeté hors de réchelle et sujpehdB.
(5) L'usage des supplices les plus terribles était moins gé-
I)i: MONTA IGNi:.
M. de Montaigne y remorqua ce qu'il a dict ailleurs*, combien le peuple s'effraie des rigurs qui s'exercent sur les cors mors ; car le peuple, qui n'avoit pas santi de le voir estrangler, à chaque coup qu'on donnoit pour le hacher, s'écrioit d'une voix piteuse. Soudein qu'ils sont morts, un ou plusieurs jésuites ou autres se mettent sur quelque lieu hault^, et crient au petiple, qui deçà, qui delà, et le preschent pour lui Taire gouslercest exemple. Nous remarquions en Italie, et notamment à Rome, qu'il n'y a quasi pouint de cloches pour le service de l'église, et moins à Rome qu'au moindre village de France ; aussi qu'il n'y a pouint d'images, si elles ne sont faites de peu de jours s. Plusieurs antiennes églises n'en ont pas une.
Le quatorziesme jour de janvier il ( Montaigne) reprint encore de la terebentine sans aucun effet apparent. Ce mesme jour je vis* desfaire -^ deus frères, antiens serviteurs du secrétaire du Castelianti,qui l'avoint tué' quelques jours auparavant de nuict en la ville, dedans le palais mesme dudict seigneur Jacomo Buoncompaigno, fils du pape. On les tenailla, puis coupa le poing devant le dict palais, et Tayant coupé, on leur fict mettre sur la playe des chappons qu'on tua et entr' ouvrit soudenemant. Ils furent desfaicts sur un échauffaut et assommés atout ^ une grosse massue de bois et puis soudein égorgés 9; c'est un supplice qu'on dict par fois. usité à Rome; d'autres tenoint qu'on l'avoit aecomïnodé au mesfoict, d'autant qu'ils avoint einsi tué leur maistre.
Quant à la grandeur de Rome, M. de Montaigne disoit « que l'espace qu'environnent les « murs, qui est plus des deux tiers vuide, com- « prenant la vieille et la neufve Rome, pourroit « égaler la clôture qu'on fairoit autour de Paris, • y enfermant tous les faubourgs de bout à bout ; " mais si on conte *o la grandur par nombre et » presse de maisons et habitations, il panse que
néral en France et dans le reste de l'Europe. La révolution française l'a aboli.
(1) Dans ses £*scus.— (2) Sur un U-élcau ou sur un tonneau couvert d'un lapis. Cela se pratique encore.
(5) Ijcs églises de Rome n'étaient point encore ornées de letle multitude de tableaux, de statues et de bas-reliefs, dont tous les arts de dessin, depuis leur renouvellement, se sont empressés conime à Tenvi de les enrichir.
(4) Ici parle le secrétaire de Montaigne.
tS) Exécuter. — (6) Du gouverneur de Rome. — Ci) Ledit se- j crélaire.— (S) Avec. — (9) C'esi-à-dire qu'ils furent moiiofai». j
flO) Comjitc. !
» Rome n'arrive pas à un tiers près de la gfàfc- «• dur de Pari.«^*,en nombre et grandur de places « publiques et beauté de rues , et beauté de » mai.sons, Rome l'amporte de beaucoup.»
Il trouvoil aussi la froidur de l'hyver fort approchante de celle de Guascogne. Il y eut des gelées fortes autour de Noël, et des vans frois insupportabicmant. Il est vray que lors mesme il y tonne, gresie et esclaire sou\'^nt. Les palais ont force suite de mambres' les uns après les autres; vous enfilez trois et quatre salles avant que vous soyez à la maistressé. En certains lieus où M. de Montaigne disna encerimonie, les buffets ne sont pas où on disne, mais en un'autre première salle, et va-t-oii vous y quérir à boire quand vous en demandez ; et là est en parade la veselle d'arjant.
Judy, vint sixième de janvier, M. de Montaigne étant allé voirie mont Janiculum-, delà le Tibre, et considérer les singularités de ce lieu là, entre autres une grande ruine d'un vieus mur 2 avenue deus jours auparavant, et contempler le sit^ de toutes les parties de Rome, qui ne se voit de nul autre lieu si cleremant, et delà estant descendu au Vatican pour y voir les statues enfermées aUx niches de Belveder, et la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de l'Italie, qui est bien près de sa fin, il perdit sa bourse et ce qui estoit dedans; et estima que ce fût que, en donnant l'aUmone à detls où trois fois*, le temps estant fort pluvieus et mal plesant, au lieu de remettre sa bourse en sa pochette, il l'eijt fourrée dans les découpures de sa chaussé. Touts ces jours là il né s'amusa qti'à estudier Rome. Au commencemartt il avoit pris un gviide françois; mais celui-là, par quelque humeur fantastique, s'étant rebuté, il se picâs. par son propre estude, de venir à bout de ceste scieiice, aidé de diverses cartes et livres qu'il se faisoii lire le soir, et le jour alloit sur les lieus mettre en pratique son apprensistage ; st^ que en peu de jours il eust ayséetnant réguidé son guide.
Il disoit « qu*on ne voîôit tien dé Rome que « le Ciel Souis lequel elle avoil esté assise et le
(i) De corps de bâtiments, ailes ou {KtviiloDS.
(2) Jpniculc.— (3) Le site.
(4j Mofalaigne, au sujet de l'auinône, dit que les quêieors, dont on est assailli à Rome, ont tous ce piaisant refrain : foie ben per toi. Essais, 1. lU, c. 5.— (o) Piqua.— (6} TeUcmcDl.
VOYAGES
«plan de son gite; que ceste science qu'il en « avoit estoit une science abstraite et contem- « plative, de laquelle il n'y avoit rien qui tum- « bast sous les sens ; que ceux qui disoint qu'on « y voyoit au moins les ruines de Rome en di- « soint trop ; car les ruines d'une si espouvan- « table machine rapporteroint plus d'honneur «et de révérence à sa mémoire; ce n'estoit « rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de «sa longue domination, avoit premièrement " brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps «admirable; et, parce qu'encore tout mort, <« ranversé et défiguré, il lui faisoit horreur, il « en avoit enseveli la ruine mesme ; que ces « petites montres de sa ruine qui paressent en- « cores au dessus de la hiere , c'estoit la for- « tune qui les avoit conservées pour le tesmoi- " gnage de ceste grandeur infinie que tant de « siècles, tant de fus*, la conjuration du monde « réitérées à tant de fois à sa ruine, n'avoint « peu universelemant esteindre ; mais estoit « vraisamblable que ces mambres desvisagés^ « qui en restoint, c'estoint les moins dignes, et « que la furie des ennemis de ceste gloire im- « mortelle les avoit portés premièrement à rui- •< ner ce qu'il y avoit de plus beau et de plus di- « gne ; que les bastimans de ceste Rome bas- « tarde qu'on aloit asteure ^ atachant à ces « masures, quoi qu'ils eussent de quoi ravir en « admiration nos siècles presans, lui faisoint « resouvenir propremant des nids que les moi- » neaus et les corneilles vont suspandant en « France aus voûtes et parois des églises que « les Huguenots viennent d'y démolir. Encore « craignoit-il à voir l'espace qu'occupe ce tuni- « beau qu'on ne le reconnût pas tout, et que la « sépulture ne fût elle mesme pour la pluspart « ensevelie ; que cela, de voir une si chetifve « descharge, comme de morceaus de tuiles et « pots cassés, estre antiennemant arrivé à un « morceau de grandur si excessive qu'il égale « en hauteur et largeur plusieurs naturelles « montaignes * ( car il le comparoit en hauteur « à la mote de Gurson^ et l'estimoit double en «largeur), c'estoit une expresse ordonnance » des destinées, pour faire santir au monde leur « conspiration à la gloire et préeminance de « ceste ville, par un si nouveau et extraodinere
(1) De feux.— (!2) Ces parties défigurées. — (i) A celle heure. (4) Il forme ce quon nomme aujourd'hui le Mont-Teslacé : iionU Testaceo. — (3) En périgord.
« tesmoignage de sa grandur. Il disoit ne pou- « voir aiséemant faire convenir, veu le peu « d'espace et de lieu que tiennent aucuns de ces « sept nions, et notammant les plus fameus, « comme le Capitolin et le Palatin, qu'il y ran- « jasl un si grand nombre d'édifices. A voir su- « lemanl ce qui reste du tample de la paix*, le « logis du Forum Romanum-^ duquel on voit « encore la chute toute vifve , comme d'une « grande montaigne, dissipée en plusieurs hor- « riblesrochiers, il ne sambleque deustelsba- « timans peussent tenir en toute l'espace du « mont du Capitole. où il y avoit bien 25 ou « 30 tamples, outre plusieurs maisons privées. « Mais, à la vérité, plusieurs conjectures qu'on « prent de la peinture de ceste ville antienne «n'ont guiere de verisimilitude^, son plant « mesme estant infinimant changé de forme ; « aucuns de ces vallons estans comblés, voire « dans les lieus les plus bas qui y fussent ; « comme, pour exemple, au lieu du Velabrum*, « qui pour sa bassesse recevoit l'esgout de la « ville et avoit un lac , s'est tant eslevé des « mons de la hauteur des autres mons naturels « qui sont autour delà; ce qui se faisoit par le « tas et monceau des ruines de ces grands bas- « timans ; et le monte Sàvello n'est autre chose « que la ruine d'une partie du teatre de Mar- « cellus. Il croioit ^ qu'un antien Romain ne ;< sauroit reconnoistre l'assiette de sa ville « quand il la verroit. Il est souvent avenu « qu'après avoir fouillé bien avant en terre on « ne venoit qu'à rencontrer la teste d'une fort « haute coulonne qui estoit encor en pieds au « dessous. On n'y cherche point d'autres fon- « démens aus maisons que de vieilles masures « ou voûtes, comme il s'en voit au dessous de « toutes les caves, ny encore l'appuy du fonde- « ment antien ny d'un mur qui soit en son as- » siette ; mais sur les brisures mesmes des viens « bastimans, comme la fortune^ les a logés '^, « en se dissipant, ils ont 8 planté le pied de
(«) Bàli par l'empereur Vespasien, après avoir lerminé la guerre des Juifs, près de l'arc de Tilus, son fils.
(2) De la grande place de Rome.
(3) De vraisemblance.
(4) Le Velabrum, ainsi nommé du verbe lalin vehere, Iransporter, parce qu' on passait de là. selon Varron, dans rie petits bateaux, un marais pour aller au Mont-Aventin : il terminait le Mont-Palalin au nord.
(5) (Par toutes ces considérations topographiques.)
(ti) Le hasard.— (7) Placés.— (8) Pendant leur dégradatioa
DE MONTAIGNE
- leurs palais nouveaus, comme sur des gros
- loppins de rochiers, fermes et assurés. Il est « aysé à voir que plusieurs rues sont à plus de « trante pieds profond au dessous de celles d"à- • ceste-heure."
Le 28 de janvier, il (Montaigne) eut la eolicque qui nel'empescha de nulle de ses actions ordineres, et fit une pierre assez grossette et d'autres moindres. Le trantiesme, il fut voir la plus antienne cerimonie de religion qui soit parmy les homes, et la considéra fort attentivemant et avec grande commodité : c'est la circoncision des Juifs. Il avoit des-jà veu une autrefois leur synagogue, un jour de samedy le matin, et leurs prières, où ils chantent désordonnéemant ' . comme en l'église calvinienne, certenes leçons de la bible en hébreu accommodées au temps. Ils ont les cadences de son pareilles, mais un désaccord extrême, pour la confusion de tant de vois de toute sorte d'aages: car les enfants, jusques au plus petit aage sont de la partie, et tous indifféremmant entendent Thebreu. Ils n'apportent non plus d'attention en leurs prières que nous faisons lus nostres, devisant parmy cela d'autres affaires, et n'apportant pas beaucoup de révérence à leurs mystères. Us lavent les mains à l'entrée, et en ce lieu là ce leur est exécration de tirer le bonnet ; mais baissent la teste et le genous où leur dévotion l'ordonne. Ils portent sur les espaules ou sur la teste certains linges, où il y a des franges attachées : le tout scroit trop long à déduire. L'après disnée tour à tour leurs docteurs font leçon sur le passage de la bible dece jour là, le faisant en Italien. Après la leçon, quelque autre docteur assistant, choisit quelc'un des auditeurs, et par fois deus ou trois de suite , pour argumenter contre celui qui vient de lire, sur ce qu'il a dict. Celui que nous ouïmes, lui sembla* avoir beaucoup d'éloquence et beaucoup d'esprit en son argumentation. Mais, quant à la circoncision, elle se faict aus maisons privées, en la chambre du logis de l'enfant, la plus commode et la plus clere. Là où il fut, parce que le logis estoit incommode, la cerimonie se fit à l'entrée de la porte. Us donnent aus enfants un parein et une mareine comme nous : le père nomme l'enfant. Ils les circonscient le huiiiesme jour de
(1) Comme des forcenés, à lue télé.— (4) A Montaigne. Montaigne.
sa naissance. Le parein s'assit sur une table, et met un oreiller sur son giron: la mareine lui porte là l'enfant et puis s'en va. L'enfant est enveloppé à nostre mode; le parein le développe par le bas, et lors les assistants et celui qui doit faire l'opération, commancent trèstous à chanter, et accompaignent de chansons toute ceste action qui dure un petit quart d'heure. Le ministre peut estre autre que rabbi* ; et quiconque ce soit d'entre eas, chacun désire estre appelé à cet office , parce qu'ils tiennent que c'est une grande bénédiction d'y estre souvent employé : voire ils achettent d'y estre conviés, offrant qui un vestemant , qui quelque autre commodité à l'enfant ; et tiennent que celui qui en a circoncy jusques à certain nombre qu'ils sçavent, estant mort, a ce privilège que les parties de la bouche ne sont jamais mangées des vers. Sur la table où est assis ce pareïn, il y a quant et quant un grand apprest de tous les utils -qu'il faut à cest'operatfon. Outre cela, un homme lient en ses meins une fiolle pleine de vin et un verre. Il y a aussi un brazier à terre, auquel brazier ce ministre chauffe premieremant ses meins, et puis trouvant cest enfant tout destroussé, comme le parein le tient sur son giron la teste devers soy, il lui prant son mambre, et retire à soy la peau qui est au dessus, d'une mein, poussant de l'autre la gland ^ et le mambre audedans. Au bout de ceste peau qu'il tient vers laditte gland, il met un instrumant d'arjant qui arreste là ceste peau, et empesche que, la tranchant, il ne vienne à offenser la gland et la chair. Après cela , d'un couteau il tranche ceste peau, laquelle on enterre soudein dans de la terre qui est là dans un bassin parmy les autres apprest s de ce mystère. Après cela le ministre vient à belles ongles , à froisser encor quelque autre petite pellicule qui est sur ceste gland et la deschire à force, et la pousse en arrière audelà de la gland. Il samble qu'il y ait beaucoup d'effort en cela et de dolur* ; toute fois ils n'y trouvent nul dangier, et en est tous jours la plaie guérie en quatre ou cinq jours. Le cry de l'enfant est pareil aus nostres qu'on baptise. Soudein que ceste gland est ainsi descouverte,
(0 Rabbin— (2) Outils.
I- (3) Nous disons le; mais Montaigne conserve oriliuaircment I eu français le genre des mois latins, comme celui de gkms, qui ' csl iemioin.— (4) Douleur. i.
mo
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on offre hastivetnant du vin au ministre qui eh met un peu à la bouche^ et s'en va ainsi sUcei* la gland de cet enfant, toute sanglante, et rand le sang qu'il en a retiré, et incontinant reprent autant de vin jusques àtrois fois. Cela iaicton lui offre dans un petit cornetde papier, d'une poudre rouge qu'ilsdisent estredusangdedragon^, de quoy il sale et couvre la playe ; et puis enveloppe bien propremantlemambredecest enfant atout 2 des linges taillés tout exprès. Cela faict, on lui donne un verre plein de vin, lequel vin, par quelques oreisons qu'il faict, ils disent qu'il bénit. Il en prant une gorgée, et puis y trampant le doigt en porte par trois fois atout le doigt quelque. goutte à sucer en la bouche de l'enfant ; et ce verre après, en ce mesme estât, on l'envoyé à la mère et aux famés qui sont en quelque autre endroit du logis, pour boire ce qui reste de vin. Outre cela, un tiers prant un instrumant d'argent, rond comme un esteuf, qui se tient à une longue queue , lequel instrumant est percé de petits trous comme nos cassolettes, et le porte au nés premièrement du ministn\ et puis de l'enfant, et puis du parein : ils présuposent que ce sont des odeurs pour fortifier et éclaircir les esprits à la dévotion. Il a toujours^ cependant la bouche toute sanglante. Le 8, et depuis encore le 12, il eut (IMontaigne) un ombrage decolicque et fict des pierres sans grand doleur.
Le quaresme prenant qui se fit à Rome cest' année là fut plus iicentieus*, par la permission du pape, qu'il n'avoit esté plusieurs années auparavant : nous trouvions pourtant que ce n'estoit pas grand' chose. Le long du Cours^ qui est une longue rue de Rome, qui a son nom pour cela, on faict courir à l'envi, tantost quattre ou cinq enfants, tantost des Juifs, tantost des vieillards tout nuds, d'un bout de rue à autre. Yous n'y avei nul plesîr que de les Voir passer devant l'endret où vous estes. Autant en fontils des chevaus, sur quoi il y a des petits enfants qui les chassent à coups de fouet, et des ânes et des buffles poussés atout ^ des éguillons par des jans decheVal. A toutes les courses il y a un pris proposé qu'ils appellent elpalo : ce sont des pièces de velours ou de drap.
(1) Substance résineuse qui découle d'un arbre et dont il y a quatre espèces.— (2) Avec— (3) Le circonciseur.
(4) C'est-à-dire, moins gêné sur les diverlissements que l'on y tolère. — (5) Corso, (6) Avec.
Les jantils homes, en certein endret de la rue oià les dames ont plus de veue*, courent sut desbeaus chevaus la quintaine^ , et y ont bonne grâce : car il n'est rien que ceste noblesse sache si communéement bien faire que les exercices de cheval-. L'eschaffaut que M. de Mon taigne fit faire leur cousta trois escus. 11 estoit aussi assis en un très-beau endret de la rue, Ce jour-là toutes les belles janti-fames de Romi. s'y virent à loisir: car en Italie elles ne se masquent pas comme en France 5, et se monstrent tout à descouvert. Quant à la beauté parfaite et rare, il n'est disoii-il, non plus qu'en France, et sauf en trois ou quattre, il n'y trouvoit nulle excellence ; mais communéemant elles sont plus agréables, et ne s'en voit point tant de ledes qu'en France. La teste, elles l'ont sans compareson plus avantageusement accommodée, et le bas audessous de la ceinture. Le cors est mieus en France : car icy^ elles ont Tendret de la ceinture troj) lâche, et le portent comme nos famés enceintes; leur contenance a plus de majesté, de mollesse, et de douceur. Il n'y a nulle compareson de la richesse de leurs vétemans aus nostres : tout est plein de perles et de pierreries. Partout où elles se laissent voir en public, soit en coche, en feste ou en théâtre, elles sont à part des homes : toutefois elles ont des danses entrelassées assez libremant, où il y a occasion de deviser et de toucher à la mein. Les homes sont fort simplemant vestus, à quelque occasion que ce soit , de noir et de sarge de Florence ; et parce qu'ils sont un peu plus bruns que nous, je ne say comment ils n'ont pas la façon ^ de duc, de contes et de marquis, comme ils sont, vu qu'ils ont l'apparence un peu vile : courtois audemurant, et gracieus tout ce qu'il est possible, quoique die le vulgaire des François, qui ne peuvent appeller gracieus cens qui supportent mal-aysccmaiit leurs débordemans et insolence ordi-
(1) Où ils peuvent cire mieux vtis des dames.
(2) Ancien exercice de manège.
(5) L'usage îamitier du masque iTut introduit d'abord, à ce que tioiis croyons, à la cour rfe Calliciine deMédicis, et de là panni les femmes de la bourgeoisie, qui ne sortaiem guère que masquées, soit pour aller à la promenade, soit pour faii^ leurs visites, etc. Il a duré longtemps en France; il subsistait encore, mémo assez avant sous le règne de Louis XIV. On appelait ce masque, qui était de velours noir, un loiip, un caclielaid.
(4) De se titrer, comme en Trance, de duc, etc.
DK MOMWIG.Nt:.
nere. Noos faisons en toutes façons, ce que nous pouvons pour nous y faire décrier. Toutefois ils ont une antienne affection ou reverance à la France, qui y faict estre fort respectés et biens venus ceus qui méritent tant soit peu de Pestre et qui sutemant se contiennent sans les otîenser.
Le jour du jeudy-gras, il (Montaigne) entra au festin du Castellan *. Il y avoit un fort giand apprêt, et notammant un amphiteatre très-artiliciellemant et richemant disposé pour le combat de la barrière qui fut fait de nuict avant soupper, dans une grange quarree, avec un retranchemant par le milieu , en forme ovale. Entre autres singularités, le pavé y fut peint en un instant de divers ouvrages en rouge, aiant premiercmant enduit le planchier de quelque piastre ou ciiaus, et puis couchant sur ce blanc une pièce de parchenjin ou de cuir, façonnée à pièce levée des ouvrages qu'on y vouloit ; et puis atout ^ une epousette^ teinte de rouge, on passoit par dessus ceste pièce et imprimoit on au travers des ouvertures", ce qu'on vouloit, sur le pavé, et si soudeinemant, qu'en deus heures la nef d'une église en seroit peinte. Au souper, les dames sont servies de leurs maris qui sont debout autour d'elles et leur donnent à boire elce qu'elles demandent. On y servit force volaille rostie, revestuede sa plume naturelle comme vifve ; des chapons cuits tout entiers dans des bouteilles de verres; force lièvres, connils*, et oiseaus vifs emplumés en paste; des plientes de linges ^ admirables. La table des dames, qui estoit de quatlre plats, selevoit en pièces; et au dessous de cellelà il s'en trouva un'autre toute servie et couverte de confitures®.
Ils ne font nulles masquarades pour se visiter. Ils en font à peu de frais pour se promener en publicq, ou bien pour dresser des parties à courre la bague. Il y en eut deus belles et riches compagnies de ceste façon le jour du Inndy-gras, à courre la quintaine: surtout ils nous surpassent en abondance de très-beaus chevaus'ï.
(f) t)o gouYêmcur de ftome, i51s du Pape.— (î) Avec,
(8) Oim brosse ou gros utiiceau.— (4) Lapins.— (S) Le Huge de table odrairablemenl plié.
(6) On voyait une pareille table mouvanle au château de LouéTiKe, do lempî? du duc Léopold.
a) Chevaux barbes ou napolitains, vulgairement dits, au- '
( Ici finit la narratton, ou phrtOt récriture sotu dfctée da.n cpétaire de MoutaifiH.-. C'est doue ce dernk>r, qui, preuant I» plume, coolinue de ta aiaiu Jui^'à la tin du voyage. }
Aïant doné congé a celui de mes jans qui conduisoit ceste bêle besouigne», etk votant si avancée, quelque incommodité que ce me soit, il faut que je la continue moi-mesrae.
Le 16 février, revenant de la station, je rencontray en une petite chapelle, un prêtre revestu, abeiîouigné à guérir un spiritato-: c'es toit un home melancholique et come transi. On le tenoit à genous devant l'autel, aïani au col je ne sçai quel drap par où on le tenoit ataché. Le preslre' lisoit en sa presancc force oresons et exorcismes, commandant au diable de laisser ce cors, et les lisoit dans son bréviaire. Après cela il detournoit son propos au patiant, tantost parlant à lui, taniost parlant au diable en sa personne, et lors l'injuriant, le battant à gransi'oups de pouin, lui crachant au visage. Le patiant repondoit à ses demandes quelques réponses ineptes : tantost pour soi, disant come il santoit les mouvemans de son mal ; tantost pour le diable , combien il craignoit Dieu et combien ces exorcismes agissoint contre lui. Après cela qui dura longtemps, le prestre [)our son dernier effort se retira à l'autel et print la custode ^ de la mein gauche, où estoit le corpus Domini; en l'autre mein tenant une bougie alumée, la teste renversée contre bas, si* qu'il la feisoit fondre et consomer^, prononçant cependant des oresons, et au bout des paroles de * menasse et de rigur contre le diable, d'une vois la plus haute et magistrale qu'il pouvoit. Come la première chandele vint à défaillir près de ses doits, il en print un'autre, et puis une seconde, et puis la tierce. Cela faict, il remit sa custode, c'est à dire le vesseau transparant où estoit le corpus Domini, et vint retrouver le patiant, oarlanl lors à lui come à un home., le
trefois, en Italie et en France : Gkevtuix du récite, par excellence, c'est-à-dire, du royaume de Xaples. Voyez Bayle> SU' ponse aux questions d'un Provincial, t. I, c 13, p. lOi, 104, première édition, 1704.
(I) C'est id Montaigne qui parle
(a) tJn possédé.
(5) Le salnt-cilx>irc.
(4) De façon, de manière.
(5) Consumer.
fit détacher et le randit aus siens pour le ramener au logis. Il nous dict que ce diable là esloit de la pire forme *, opiniâtre et qui couteroit bien à chasser. Et à dix ou douze jantirhomes qui estions là, fit plusieurs contesde ceste sciance et des experiances ordineres qu'il en avoit, et notamment que , le jour avant, il avoit deschargé une famé d'un gros diable, qui, en sortant, poussa hors ceste famé par la bouche des clous, des épingles et une touffe desori poil. Et parce qu'on lui respondit qu'elle n'estoit pas encore du tout rassise, il dit que c'estoit une autre sorte d'esperit plus legier et moins malfaisant, qui s'y etoit remis ce matin-là ; mais que ce janre, car il en sçait les noms, les divisions et plus particulières dist^inctions, estoit aisé à esconjurer. Je n'en vis que cela. Mon home ne faisoit autre mine que de grinser les * dents et tordre la bouche, quand on lui presentoit le corpus Domini; et remachoit par fois ce mot, si fata volenf^ ; car il estoit notere et scavoitunpeude latin.
Le premier jour de mars, je fus à la station de S. Sixte ^. A l'autel principal, le prestre qui disoit la messe etoit audelà de l'autel, le visage tourné vers le peuple : derrière luy il n'y avoit personne. Le pape y vînt ce mesme jour, car il avoit quelques jours auparavant faict remuer dé* ceste EgHse les noneins^ qui y etoint, pour estre ce lieu là un peu trop escartées, et y avoit faict accommoder tous les povres qui mandioint par la ville, et d'un très bel ordre. Les cardinaus donarent chascun vint escus pour acheminer ce trein ; et fut faict des ausmones extrêmes par autres particuliers, Le pape dota cest hospital de 500 escus par mois. Il y a à Rome force particulières dévotions et confréries, où il se voit plusieurs grans îesmoignages de piété. Le commun me samble moins devotieus qu aus bones villes de France, plus serimonieux bien : car en ceste part là ils sont extrêmes. J'écris ici en liberté de consciance. En voici deus examples. Un quidam estant aveeques une courtisane, et couché sur un lit et parmi la liberté de ceste pratique-là, voila sur les 24 heures 6 VAve Maria soner : elle se jeta
(1) Ou espèce.— (2) «si les destinées rordoonenL » (3) C'esl-à-dire, à Péglisc qui est sous Finvôcaiion du saint pape Sixte II.— (4) Di ioger.
(5) C'étaient des religieuses dominicalDCs, qui furent transférées ailleurb.- (6j Vers les sept heures du soir.
tout soudein du lit à terre, et se mit à genous pour y faire sa prière. Estant avecques un'autre, voilà la bone mère ( car notamment les jeunes ont des vieilles gouvernantes, de quoi elles font des mères ou des tantes, ) qui vient hurlera la porte, et avecques cholere et furie arrache du col de ceste jeune fille un lacet qu'elle avoit, où il pandoit une petite Nostre-Dame, pour ne la contaminer de l'ordure de son péché : la jeune sentit un'extreme contrition d'avoir oblié de se l'oster du col, comme elle l'avoit acostumé.
L'ambaSsadur du Moscovite vint aussi ce jour-là à ceste .station, vestu d'un manteau escarlatte, et soutane de drap d'or, le chapeau en forme de bonnet de nuit de drap d'or fourré, et au dessous une calote de toile d'arjant. C'est le deusieme ambassadur de Moscovie qui soit venu vers le pape. L'autre fut du tamps du pape Poh 3^ On tenoit là que sa charge portoit d'émouvoir le pape à s'interposera la guerre que le roy de Poloingne faisoit à son maistre, alléguant que c'estoit à luy à soutenir le premier effort du Turc ; et si son voisin l'affoibUssolt, qu'il demeureroit incapable à l'autre guerre, qui seroit une grand fenestre ouverte au Turc pour venir à nous, offrant encore se réduire en quelque différence de reUigion qu'il avoit avecq l'Eglise romaine. Il fut logé chez le Castellan^, come avoit été l'autre du tamps du pape Pol, et nourri aus despans du pape. Il fit grand instance de ne baiser pas les pieds du pape, mais sulemant la mein droite, et ne se vousit^ randre qu'il ne lui fut tesmoingné que l'ampereur mesme estoit sujet à cete serimonie : car l'example des roys ne luy suffisoit pas. Il ne savoit parler nulle langue que la siene, et estoit venu sans truchemant. Il n'avoit que trois ou quatre homes de trein , et disoit estre passé avecq grand dangier travesti au travers de la Poloingne. Sa nation est si ignorante des affaires deçà qu'il apporta à Venise des lettres de son maistre adressantes au grand gouverneur de la seigneurie de Yenise. Interrogé du sans de ceste inscription, il repondit, qu'ils pansoint que Venise fust de ladition*du pape, et qu'il y envoïat des gouverneurs, come à Bouloingne et ailleurs. Dieu sache de quel goût ces magnifi-
(1) Paul in.— (2) Le gouverneur de Rome.— (3; Voulut. — (4) De la domination.
DE MONTAIGNE
qtjes recourent costMgnorance. Il fil des presans et là et au pape, de subelines' ei renars noirs, qui est une fourrure eneores plus rare et riche. Le 6 de mars, je fus voir la librerie du Vatican, qui est en cinq ou six salles tout de suite. Il y a un grand nombre de livres attachés sur plusieurs rangs de pupitres ; il y en a aussi dans des coffres, qui me furent tous ouverts ; force livres escris à la mein -, et notammant un Seneque et les Opuscules de Plutarche. J'y vis de remercable la statue du bon Aristide atout' une belle teste chauve, la barbe espesse, grand front, le regard plein de douceur et de magesté : son nom est escrit en sa base très antique; un livre de China*, le charactere sauvage, les feuilles de certene matière beaucoup plus tendre et pellucide^ que notre papier ; et parce que elle ne peut souffrir la teinture de Tancre, il n'est escrit que d'un coté de la feuille, et les feuilles sont toutes doubles et pliées par le bout de dehors où elles se tienent. Ils tiennent que c'est la membrane 6 de quelque arbre. J'y vis aussi un lopin de l'antien papirus''^ où il y avoit des characteres inconnus : c'est un écorce d'arbre. J'y vis le bréviaire de S. Grégoire 8 escrit à mein^: il ne porte nul tesmoignage de l'année, mais ils tienent que mein en mein il est vçnu de lui. C'est un Missapo à peu- près come le nostre; et futaporté au dernier Concile de Trante pour servir de tesmoingnage de Tannée, à nos serimônies. J'y vis un livre de S. Thomas d'Aquin, où il y a des corrections de la mein du propre autheur, qui ecrivoit mal, une petite lettre pire que la mienne. Jteîn une Bible imprimée en parchemin, de celés que Plantein vient de faire en quatre langues*', laquelle le roy Philippes a envoïée à ce pape, come il dict en l'inscription
M j De martes zibelines.— {2) Ou force inaïuisorils. — (3) Avec.
(4) Cri livre chiuoi.s, peut-être de ceux apjieies Kimj. Voyez du Halde.
(5) Ces' Vdire, plus mince et plus lisse que notre papier e plus fin. c'est le papier d écorce, formé de la pellicule la
plus proche du bois dans les arbres. Voyez Papillon, 1. 1, c. 1 ; et Gérard Meerman. — (tl) Ou l'écorce.
(7) Ou papier d Egypte, composé des filaments de la plante de ce nom.
(8) Est-ce de saint Grégoire, dit le Grand, ou di; Grégoire H, qui est aussi révéré comme un saint?— (9) K la main.
(10) Missel.
(11) Appelées Polyglottes. C'est la Bible Polyglotte, dite de Philippe U, imprimée par Christophe Planliii, à Anvers, 1569, eu buli volumes ia-folio.
de la reliure ; l'original do livre que le roy d'Anglerre * composa contre Luter, lequel il envoïa, il y a environ cinquante ans*, au pape Léon dixiesme . soubscrit de sa propre mein , avec ce beau distiche latin, aussi de sa mein :
Anglorum rex Uenricus, Léo dedme, miitit Hoc opus, et fidei testent et amicitiœ '.
Je leus les préfaces, l'une au pape, l'autre au lectur* : il s'excuse sur ses occupations guerrières et faute de suffisance; c'est un langage latin bon scholastique. Je la vis ( la Bibliothèque ) sans nulle dilficulté ; chacun la voit einsin* et en extrait ce qu'il veut; et est ouverte quasi tous les matins ; et j'y fus conduit partout et convié par un jantilhome d'en user quand je voudrois. M. notre ambassadur s'en parloit en mesme tamps sans l'avoir veue, et se plaignoit de ce qu'on lui vouloit faire faire la cour au cardinal Charlet , maistre de .ceste librerie pour cela-; et n'avoit, disoit-il, jamès peu avoir le moïens de voir ce Seneque escrit à la mein, ce qu'il desiroit infinimant. La fortune m'y porta, comme je tenois sur ce tesmoingnage la chose désespérée. Toutes choses sont einsin^ aisées à cerieins biais, et inaccessibles par autres. L'occasion et l'importunité ont leurs privilèges, et offrent souvant au peuple ce qu'elles refusent aux roys. La curiosité s'ampeche "^ souvant elle - mesme , come faict aussi la grandur et la puissance. J'y vis aussi un Virgile écrit à mein, d'une lettre infîniemant grosse et de ce caractère long et étroit que nous voïons ici ans inscriptions du tamps des ampereurs, come environ le siècle de Constantin, qui ont quelque façon gothique et ont perdu ceste proportion carrée qui est aux vieilles escritures latines. Ce Virgile me confirma, en ce que j'ai tousjours jugé, que les premiers vers qu'on met en ^Enéide sont ampruntés*:
(1) Henri vni. — (2iCe pape était mort en 1521.
(3) « Henri, roi d'Angleterre, envoie cet ouvrage à Léon X, '< comme un témoin de sa foi et un gage de son amitié.» Les gens de lettres remarqueront bien la faute de quantité qui gâte un peu ce distique (déchue) , mais Montaigne n'y regardait pas de si près, et puis les poètes couronnés ont bien des privilèges. Peut-être aussi faut-il Wrentajcane.
;4) Lecteur.— (5) Ainsi.— (6) Ainsi.— (7) Se unit a eile^nème.
(8) Ce sont les quatre premiers vers qui oouuueiHv^nt par celui-ci :
lUe ego qtii qiioudi m fragib ntoduiatiis avenu, etc. Sans délërer, plus qu(> de raison, à l'auloriie de ce manuscrit, malgré Scaliger. Masvicius, Desibntaioes, etc., nous peoâons
VOYAGES
ce livre ne les a pas. Il y a des Actes des apostrès escrits en très belles lettres d'or grecque, aussi vifve et récente que si c'estoit aujoud'Imi. Geste lettre est massive^ et a un cors solide et eslevé sur le papier, de façon que si vous passez la mein pardessus , vous y santez de l'espessur. Je crois que nous avons perdu Tusage de ceste escriture.
Le 13 de mars, un vieil patriarche d'Ântioche, Arabe, très bien versé en cinq ou six langues de celés de delà, et n'aïant nulle connoissance de la grecque et autres nostres, avecq qui j'avois pris beaucoup de familiarités, me fit présent d'une certene mixtion pour le secours de ma gravelle, et m'en prescrivit l'usage par escrit. Il me l'enferma dans un petit pot de terre, et me dict que je la pouvois conserver dix et vini ans; et en esperoit tel fruit que de la première prinse je serois tout à fait guéri de mon mal. Afin que si je perdois son escrit, je le relreuve ici, il faut prendre ceste drogue, s'en alant coucher, aiant legieremant soupe, de la grosseur de deus pois, la mesler à de l'eau tiède ; l'aïant froissé sous les dois et laissant un jour vuide entre deux, en prandre par cinq fois.
Disnant un jour à Rome avec nostre ambassadur, où estoit Muret et autres sça vans, je me mis sur le propos de la traduction française de Plutarche 2, et contre ceus qui l'estimoint beaucoup moins que je ne fais, je meintenois au moins cela : « Que où le traducteur a failli « le vrai sans de Plutarche, il y en a substitué « un autre vraisemblable et s'entretenant bien « aus choses suivantes et précédentes. » Pour me montrer qu'en cela mesme je lui donnois trop, il fut produit deux passages, l'un duquel ils attribuent Tanimadversation^ au fils de M. Mangot, avocat de Paris, qui venoit de partir de.Rome, en la vie de Solon, environ sur le milieu, où il dict que Solon se vantoit d'avoir affranchi l'Attique, et d'avoir osté les bornes qui faisoint les séparations des héritages. Il a failli, car ce mot grec signifie certenes marques qui se mettoint sur les terres qui estoint engagagées et obligées *, afin que les acheturs fus-
comrne .Moniaigne ; mais ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans celle discussion.
(1) A du relief.
(2) f)e Plutarqup, par Amyot. La première édition est de Paris, Va^cosaii. 15G7, 1574, t-; v()l.in-8».~(3) L'observation et 1.1 cniiqu(!. — (4) Aliénée», chargées de ceus.
sent avertis de ceste hypothèque. Ce qu'il a substitué des limites n'a point de sensaccommodable, car ce seroit faire les terres non libres, mais communes. Le latin d'Estiene* s'est aproché plus près du vrai. Le secont, tout sur la fin du Trelé de la nourriture des enfans : « D'ob- « server, dict-il, ces règles, cela se peut plus- «• tost souhaiter que conseiller. » Le grec, disent-ils, sone^: «cela est plus désirable quesperable , » et est une forme de proverbe qui se treuve ailleurs. Au lieu de ce sens cler et aisé , celui que le traductur y a substitué est mol et estrange; parquoy recevant leurs presuppositionsdu sens propre de la langue, j'a\ouai de bone foi leur conclusion.
Les églises sont à Rome moins belles qu'en la pluspart des bones villes d'Italie, et en gênerai, en Italie et en Allemaigne, communéemant moins belles qu'en France^. A Saint Pierre, il se voit à l'entrée de la nouvelle église des enseignes pandues pour tropiiées : leur escrit porte, que ce sont enseignes gaignées par le roy sur les Huguenots-*; il ne spécifie pas où et quant^. Auprès de la chapelle Gregoriane,/)ù il se voit un nombre infini de veux attachés à la muraille, il y a entr'autres un petit tableau assez chetif et mal peint de la bataille de Moncontour^, En la salle audevant la chapelle S. Sixte ou en la paroi, il y a plusieurs peintures des accidens mémorables qui touchent le S. Siège, comme la bataille de Jean d'Austria'^, navale. Il y a la represantaiion de ce pape, qui foule aus pieds la teste de cest amperur qui venoit pour lui demander pardon et les lui baiser*, non pas les paroles dictes selon l'hisT toire par l'un et par l'autre ^. Il y a aussi deus
(i) ne Henri Estienne.— (2) Porte .'i la lettre.
(3) Les Français qui voyagent en Italie ne trouvent plus cela.
(4) Chacun sait l'influence que la cour de Rome avait sur nos guerres de religion et sur les deux Ligues.
(5) Quand.
(G) Ville du Poitou, près de laquelle rarmée des Huguenots, commandée par l'amiral de Coligny, fut battue par l'armée do roi Charles IX, le 3 octobre ISG9.
(7) Don Juan d'Autriche qui, à la bataille donnée dans le golfe de Lépante, sur les côtes de la Livonic, Fan 1571, défit entièrement la flotte des Turcs. Ce tableau, suivant les rela' lions modernes, ne subsiste plus là ; mais le même sujet est peint dans la grande salle du Vatican, et de la main de Georges Vasari, à ce qu'on prétend.
(8) Cet empereur est Frédéric , surnommé Barberousse, qui fut obligé de venir recevoir l'absolution du pape Alexandre m, à Venise, l'an 1177.
(9j Ces paroles «ont t Supef Otpidem cl baitiUseum amàulabiSf
DE MOKTAIGNE.
endrets où la blessure de M, l'amiral de Chatilion est peinte et sa mort bien authantiquemant.
Le 15 de mars, M. de Monluc me vint trouver à la pouinte du jour, pour exécuter le dessein qne nous avions faict le jour avant d'aler voir Ostia. Nous passâmes le Tibre sur le pont Nostre-Dameet sortismes par la porte del Porto, qu'ils nomoint entienemant Portueiuis : delà nous saivimes un chemin inégal et mediocrémant fertile de vin et de bleds; et au bout d'environ huit milles, venant à rejouindre le Tibre, descendismes en une grande pleine de preries et pascages, au bout de laquelle estoit assise une grande ville, de quoi il se voit là plusieurs belles grandes ruines qui abordent au lac de Trajan, et qui est un regorgement de la mer Tyrrhene*, dans lequel se venoint randre les navires ; mais la mer n'y done plus que bien peu, et encore moins à un autre lac qui est un peu.audessus du lieu, qu'on nomoit l'Arc de Claudius. Nous pouvi(>ns disner là avecq le cardinal de Peruse^ qui y estoit, et il n'est à la vérité rien si courtois que ces seigneurs-là et leurs serviturs. Et me manda ledict sieur cardinal, par l'un de mes jans qui passa soudein par là, qu'il avoit à se pleindre de moi ; et ce mesme valet fut mené boire en la sommellerie dudict cardinal, qui ne avoit nulle amitié ny conoissance de moij et n'usoit en cela que d'une hospitalité ordinere à tous etrangiers qui ont quelque façon ; mais je creignois que le jour nous faillît à faire le tour que je voulois faire, aîant fort allongé mon chemin pour voir ces deus rives du Tibre. Entrâmes en l'isle sacrée, grande d'environ une grande lieue de Gascoingne, pleine de pascages. Il y a quelques ruines et colonnes de mabre, come il y en a plusieurs en ce lieu dePorto^, où estoit ceste vieille villede Trajan; et en fait le papt^ desenterrer tous les |ours et porter à Rome. Quand nous eusmes traversé cest'isle, nous rancontrames le Tibre à
et conaicabis leonem et dracmem. Psal. 90, v. 13. Le tableau nesi plus à Saint-Pierre ; niais le sujet est représenté dans la salle du Vatican.
(1) De Toscane. — S) perugia.
(3) Villase, reste d'une ^ille ancienne, située à un quart de Beue d'Ostie. suivant M. Tabbé Richard, et à une lieue, suivant M. de Lalande, bâtie par Fempereur Claude, et réparée oar Trajan, qui l'avait fort embellie.— '«; Cnsgoir* m.
passer, de quoi nous n'avions nulle commodité pour le regard des chevau8,et estions à mesme de retourner sur nos pas^ mais de fortune voila arriver à la rive les. sieurs du Bellai, baron de Chasai, de Marivau et autres. Sur quoi je pas sai l'eau; et vins faire troque avec ces jantilsbomes qu'ils prinsent nos cbevaus et nous les leurs. Einsin' ils retoumarentà Rome par le chemin que nous estions venus, et nous par le leur qui estoit le droit d'Ostia.
Ostia, quinse milles, est assise le long de l'aniien canal du Tibre; car il l'a un peu changé et s'en esloingne tous les jours. Nous dejunasmes sur le pouin^ à une petite taverne. Audelà nous vismes la Rocca, qui est une petite place assez forte où il ne se fait nulfe garde. Les papes, et notamment celui-ci, ont faict en ceste coste de mer dresser des grosses tours ou vedettes, environ de mille en mille, pour prouvoir^àla descente quelesTurcs^ y faisoint souvant, mesme en tamps de vandanges ; et y prenoient bétail et hommes. De ces tours, atout ^ un coup de canon, ils s'entravertissent les uns les autres d'une si grande'soudeineté que l'alarme en est soudein volée à Rome. Autour d'Ostia sont les salins, d'où toutes les terres de l'Église sont proveues6; c'est une grande plene de marets où la mer se desgorge. Ce chemin d'Ostia à Rome, qui est viaOstiemis, atout plein de grandes merques" de son antienne beauté, force levées, plusieurs ruines d'aqueducs, et quasi tout le chemin semé de grandes ruines, et plus de deux parts dudict chemin encore pavé de ce gros Cartier noir, de quoi ils planchoint* leurs chemins. A voir ceste rive du Tibre, on tient aiséemant pour la vraie ceste opinion : que d'une part et d'autre tout estoit garni d'habitations de Rome josques à Ostie. Entr'autres ruines, nous rencontrasmes environ à mi chemin sur nostre mein gauche une très bêle sépulture d'un praetur» romein, de quoi l'inscription s'v voit encore entière. Les ruines de Rome ne se voient pour la pluspart que par le massif et espais du bastimant. Ils faisoint de grosses murailles de brique, et puis ils les encroutoint'Oou de lames de marbre ou d'autre pierre blanche.
(I) De cette manière, ainsi. — (5) C'est-à-dire tout debout, à la hâte — (3) Providere, s'opposer. — (4) I>es corsaires.
(5) Avec — (6) Pounrues.— {r)'>e^estiges, de restes.-^ P»* vateot.->;9) Préteur .«-^loj lucruitaicm.