VO\/^GES
ou du certein cimant * ou de gros carreau enduit par dessus. Geste croûte, quasi partout, a esté ruinée par les ans, sur laquelle estoint les inscriptions, par où nous. avons perdu la pluspart de la connoissance de teles choses. L'escrit se voit, oîi le bastimant estoit formé de quelque muraille de taille espoisse et massifve. Les avenues de Rome, quasi partout, se voient pour la pluspart incultes et stériles, soit par le défaut de terroir, ou, ce que je treuve plus vraisamblable, que ceste ville n'aguiere de maneuvreset homes qui vivent du travail de leurs meins. En chemin je trouvai, quand j'y vins, plusieurs troupes d'homes de villages qui venoint des Grisons et de la Savoie, gaigner quelque chose en la saison du labourage des vignes et de leurs • jardins ; et me dirent que tous les ans c' estoit leur rante. C'est une ville toute cour et toute noblesse ; chacun prant sa part de Toisifveté ecclésiastique. Il n'est nulle rue marchande, ou moins qu'en petite ville ; ce ne sont que palais et jardins. Il ne se voit nulle rue de la Harpe ou de St. Denis ; il me samble tousjours estre dans la rue de Seine, ou sur le cai^ des Augustins à Paris. La ville ne change guiere de forme pour un jour ouvrier ou jour de teste. Tout le caresme il se fait des stations ; il n'y a pas moins de presse un jour ouvrier qu'un autre ; ce ne sont en ce temps que coches, prélats et dames. Nous revinsmes coucher à
Rome, quinze milles. Le 16 mars il meprint envie d'aler essaïer les etuves de Rome ; et fus à celles de St. Marc, qu'on estime des plus nobles; j'y fus treté d'une moïenne façon, sul^ pourtant et avec tout le respect qu'ils peuvent. L'usage y est d'y mener des amies, qui veut, qui y sont frotées avec vous par les garçons. J'y appris que de chaus vifve et orpimant démeslé atout'' de- la lessilVe, deus partsde chaus et la tierce d'orpimant^, sefaict ceste drogue et ongant de quoi on faict tomber le poil, l'aïant appUqué un petit demi quart d'heure. Le 17, j'eus ma cholique cinq ou six heures supportable, et randis quelque tamps après une grosse pierre come un gros pinon^ et de ceste forme. Lors nous avions des roses à Rome et des arti-
(1) Comme la pozzolane.
(2) Quai.— (3) Seul. Moiilaigiie écrivait comme il prononçait.
(4) Avec.
(5) C'est la composition des épilatoires les plus usités. \6) Pignon.
chaus ; mais pour moi je n'y trouvois nulle chaleur extraordinere, vestu et couvert come chez moi. On y a moins de poisson qu'en France; notamment leurs brochets ne valent du tout rien et les laisse-t-on au peuple. Ils ont raremant des soles et des truites, des barbehaus* fort bons et beaucoup plus grans qu'à Bourdeaus, mais chers. Les daurades^ y sont en grand pris, et les mulets plus grands que les nostres et un peu plus fermes. L'huile y est si excellante que ceste picure qui m'en demure au gosier, quand j'en ai beaucoup mangé, je ne l'ai nullemant ici. On y mange des resins frèstoutle long de l'an; et jusques à cest'heure il s'en treuve de très-bons pandus aus treilles. Leur mouton ne vaut rien et est en peu d'estime. Le 18, l'ambassadur de Portugal fit l'obédiance au pape du royaume du Portugal pour le roi Philippes5, ce mesme ambassadur qui estoit ici pour le roi trespassé * et pour les Etats contrarians au roy Philippes^. Je rancontrai au retour de Saint Pierre un home qui m'avisa plesamment de deus choses : que les Portugais foisoint leur obédiance la semmene de la Passion, et puis que ce mesme jour la station estoit à Saint Jean Porta Latina, en laquelle église certains Portugais, quelques années y a, estoint entrés en une étrange confrérie. Ils s'espousoint masle à masle à la messe, avec mesmes serimonies que nous faisons nos mariages ; faisoint leur pasques ensamble ; lisoint ce mesme évangile desnopces, et puis couchoint et habitoint ensamble ^. Les esprits romeins disoint que, parce qu'en l'autre conjonction de masle et femelle, cete seule circonstance la rand légitime, que ce soit en mariage, il avoit semblé àces fines jans que cest'autre action deviendroit pareillemant juste, qui l'auroit autorisée de serimonies et misteres de l'Église. Il fut brûlé huit ou neuf Portugais de ceste belle secte. Je vis la pompe espagnole "'. On fit une salve de canons au chasteau St. Ange et au palais» et
(1) Barbeaux, nommés à Bordeaux surmatefs. —(2) Dorades. (5) Philippe II, nis de Charles V.
(4) Don Henri, cardinal de Portugal, mort le 51 janvier 1580. Après sa mort Philippe II s'empara du Portugal.
(5) Les étals du Portugal.
(6) Les gens d'esprit à Rome.
(7) C'est-à-dire la cérémonie de Fobédience pour le royaume I de portugak— (8) Du Vatican.
DE MONTAIGNE
fat.rambassadur conduit par les trompettes et tambours et archiers du pape. Je n'entrai pas audedans voir la harangue et la serimonie. L'ambassadurdu Moscovite, qui estoitàunefenestre parée pour voir ceste pompe, dict qu'il avait été convié à voir une grande assemblée ; mais qu'en sa nation, quand on parle de troupes de chevaus, c'est tousjours vint et cinq ou Irante mille; etsemoquade tout cestapprest, à ce que me dict celui mesraes qui cstoit commis à l'antretenir par truchemant. Le dimanche des Rameaux, je trouvai à vespres en un' église un enfant assis au costé de l'autel sur une chese, vestu d'une grande robe de taffetas bleu, neuve, la teste nue, aveq une couronede branches d'olivier, tenant à la mein une torche de cire blanche alumée. C'estoit un garçon de 15 ans ou environ, qui, par ordonnance du pape, avoit esté ce jour là délivré des prisons, qui avoit tué un autre garçon. Il se voit à St. Jean de Latran du marbre transparent*. Lendemein le pape fit les sept églises^. Il avoit des botes du costé de la cher, et sur chaque pied une croix de cuir plus blanc. Il mené tousjours un cheval d'Espaigne, une hacquenée et un mulet, et une lettiere^ tout de mesme parure; ce jour là le cheval en estoità dire*. Son escuyer avoit deux ou trois pères d'esperons dorés en la mein et l'attendoit au bas de l'eschelle Saint Pierre; il les refusa et demanda sa lettiere, en laquele il y avoit deus chapeaus rouges quasi de mesme façon, pendans attachés à des clous. Ce jour au soir me furent randus mes Essais, chastiés selon l'opinion des docteurs moines. Le Maestro del Sacro palasso^ n'en avoit peu juger que par le rapport d'aucun frater® françois, n'entendant nullemant nostre langue ; et se contantoit tant des excuses que je faisois sur chaque article d'anifnadversion que lui avoit laissé ce François, qu'il rem^it à ma consciance de rabiller ce que je verrois estre de mauves goût. Je le suppliai, au rebours, qu'il suivît l'opinion de celui qui l'avoit jugé, avouant en aucunes choses, come d'avoir usé de mot de fortune, d'avoir
(1) Apparemment de l'albâtre, ou quelque autre espèce de marbre peu coloré.
(2) C'est-à-dire la station des sept églises.
(5) Litière. On a dit leclière et lettiere, du latin tectica.
(4) Manquait à la procession, à la marche.
(5) PcUctxzo, le maître du sacré palais.
(6) Moine. Les Italiens disent fraie, ou par abréviatiOD, frà, comme frà Paolo,fra Pielro,elc-
nommé * des poètes haretiqnes, d'avoir excxisé Julian*, et l'animadversion .sur ce que celui qoi prioit devoit estre exempt de vitieuse inclination pour ce tamps; t/em, d'estimer cruauté ce qui est audelà de mort simple ; item, qu'il falloit nourrir un enfant à tout faire et autres teles choses : que c'estoit mon opinion, et que c'estoit choses que j'avois mises, n'estimant que ce fussent erreurs; à d'autres niant que lecorrectur eust entendu ma conception. Ledict Maestro, qui est un babil' iiome, m'excusoit fort et me vouloit faire santir qu'il n'estoit pas fort de l'avis de ceste reformation, etpledoit fort ingénieusemant pour moi en ma presance contre un autre qui me combattoit, italien aussi. Us me retindrent le livre des histoires de Souisses' , traduit en François, pour ce sulemant que le traductur est hEeretique, duquel le nom n'e.st pourtant pas exprimé; mais c'est merveille combien ils connoissent les homes de nos contrées; et le bon*, ils me dirent que la préface estoit condamnée. Ce mesme jonr en l'église Saint Jean de Latran, au lieu des pœnitenciers ordineres qui se voient faire cet oflice en la pluspart des églises, monseignur le cardinal St. Sixte estoit assis à un couin et donoit sur la teste de une baguette longue qu il avoit en la mein aus passans et aus dames aussi; mais d'un visage souriant et plus courtois, selon leur grandur et beauté. Le mercredi de la semaine sainte je fis les sept églises^ aveq M. de Foix, avant disner, et y mismes environ cinq heures. Je ne sçai pourquoi aucuns se scandalisent de voir llbremant accuser le vice de quelque particulier prélat, quand il est connu et publicq ; car ce jour'là, et à S. Jean de Latran, et à l'égUse Ste. Croix en Jérusalem, je vis l'histoire, escrite au long en lieu très-apparant, du pape Silvestre second ^, qui est la plus injurieuse qui se puisse imaginer.
(I) Cité.
(i) L'empereur Julien, dit fAposUt. Voyez, dans les BssaLf (ie Hontaigve, liv. II, c. 19, l'apologie et même l'éloge de cet empereur, d'où les admirateurs de Julien , l'ont lou;? pris, se gardant bien de citer la source.
(3) De Simier. •
(4) C'est-à-dire ce qu'il y a de plus singulier.
(5) La visite des sept églises.
(6) Silveslre II, Auverghat, auparavant nommé Gerbort, et successivement archevêque de Reims et de Ravenne, intronisé le i avril 999, mourut le tl mai 1003. H avait reiipJacé Jean XV, dit Jean Bis, ou Yïnuus, déposé par l'erpereur
VOYAGES
Le tour de la ville, que j'ai fait plusieurs fois du costé de la terre, depuis la porte del Popolo jusques à la porte Sanl Paulo, se peut faire en trois bones heures ou quatre, alant en trousse et le pas ; ce qui est delà la rivière se faict en une heure et demie pour le plus. Entr'autres plesirs que Rome me fournissoit en caresme, c étoint les sermons. Il y avoit d'excellans prêcheurs, corne ce rabi renié * qui prêche les Juifs le sammedi après dîner, en la Trinité*. Il y a tousjours soixante Juifs qui sont tenus de s'y trouver. Cestui^ estoit un fort fameus docteur parmi eus 5 et* par leurs argumans, mesmes leurs rabis, et le texte de la Bible combat leur créance. En ceste sciance et des langues qui servent à cela, il est admirable. Il y avoit un autre prêcheur qui prechoit au pape et aus cardinaus, nomé Padre Toledo (en profondeur de sçavoir, en pertinance et disposition, c'est un home très rare); un autre très éloquent et populere, qui prechoit aux jesuistes, non sans beaucoup de suffisance parmi son excellance de langage; les deux derniers sont jésuites. C'est merveille combien de part ce coUiege tient en la chretianté ; et croi qu'il ne fut jamais confrérie et cors parmi nous qui tint un tel ranc, ny qui produisit enfin des effaicts tels que fairont ceus ici, si leurs desseinscontinuent. Us possèdent tantost toute la chretianté. C*est une pépinière de grans homes en toute sorte de grandur. C'est celui de nos mambres qui menasse le plus les hérétiques de nostre tamps. Le mot d'un prêcheur fut que nous faisions les Astrolabes de nos coches^. Le plus commun exercice des Romeins, c'est se promener par les rues ; et ordineremant l'entreprinse de sortir du logis se faict pouraler sulemant de rue en ruesans avoir ou s'arrester^;
Othon, qui l'avait fait trniler comme le fut depuis Abélard. Silvestre II était fort versé dans les mathématiques et l'astrologie, ce qui le fit passer pour sorcier. Ce pape a lâché d'exprimer dans un seul vers latin, qui montre bien le goût du siècle où il écrivait, les trois sièges qu'il occupa:
Scandit ab R. Gerbertus in B. posC papa regens R. On lui a mal à propos attribué l'invention des horlof?es, sur un passage de Ditmar, «nal interprété. Voyez Gallia Christiana, t. X.
(1) C'est-à-dire rabbHi converti, devenu chrétien.
(2) C'est la Trinité-du-Mont, l'un des quartiers de Rome.
(3) Ce rabbin prédicateur.
(4) Et qui.
(5) C'est-à-dire que nous faisions un instrument à observer, ou un observatoire de nos voitures.
(6) Horace semble indiquer cet usage, liv. I, sat. 0.
et y a des rue» plus particulieremant destinées à ce service. A dire vrai, le plus grand fruit qui s'en retire, c'est de voir les dames aux fenêtres, et notamment les courtisanes, qui se montrent à leurs jalousies, avecquesun art si traîtresse* que je me suis souvant esmerveiilé come elles piquent ainsi nostre voue; et souvant estant descendu de cheval sur le champ et obtenu d'estre ouvert^, je admirois cela, de combien elles se montroint plus bêles qu'elles n'estoint . Elles sçavent se presanter par ce qu'elles ont de plus agréable -, elles vous presanteront sulemant le haut du visage, ou le bas ou le costé, se couvrent ou se montrent, si qu'il ne s'en voit une suie lede à la fenêtre. Chacun est là à faire des bonetades^ et des salutations profondes, et à recevoir quelque euillade en passant. Le fruit d'y avoir couché la nuit pour un ecu ou pour quatre, c'est de leur faire ainsi landemein la court en publiq. Il s'y voit aussi quelques dames de qualité, mais d'autre façon, bien aisée à ' discerner. A cheval on voit mieus ; mais c'est affaire ou aus chetifs come moi, ou aus jeunes homes montés sur des chevaus de service qui * manient.
Les persones dégrade^ ne vont qu'en coche, et les plus licentieusc, pour avoir plus de veue contremonf, ont le dessus du coche entr'ouvert à clairvoises 8; c'est ce que vouloit dire le prêcheur de ces astrolabes. Le jeudy saint au malin le pape en pontificat» se met sur le premier portique de S. Pierre, au second étage, assisté des cardinaux, tenant, lui, un flambeau à la mein. Là, d'un costé, un chanoine de St. Pierre lit à haute vois une bulle latine où sont excommuniés une infinie sorte de jans, entre autres les huguenots, sous ce propre mot, et tous les princes qui détiennent quelque chose des terres de l'Église ; auquel article les cardinaus de Medicis et Caratfe, qui etoint jouignant le pape, se rioint bien fort. Ceste lecture dure
(1) C'est-à-dire traître, perfide, attirant : expression gasconne familière ft Montaigne et à Brantôme.
(2) Ayant obtenu qu'on m'ouvrit.
(3) Des saluls en se découvrant la tête, en ôlant le bonnet ou la barrette.
(4) Qu'ils manient, font piaffer et caracoler.
(5) D'un certain rang, de distinction.
(6) Les plus beaux galants ou les jeunes gens les pl'js dissipés.
(7) Pour mieux voir en haut, aux fenêtre». ($> Claires-voies— (0) Eiv habil pontifical.
DE MONTAIGNE
une bone heure et demie ; car à chaque article que ce chanoine lit en latin, de l'autre costé le cardinal Gonsague, aussi descouvert, en lisoit autant en Italien. Après cela le pape jeta ceste torche alumée contre bas au peuple, et par jeu ou autremant le cardinal Gonsague un' autre ; car il y en avoit trois alumées. Cela choit sur le peuple ; il se faict en bas tout le trouble du monde qui ara « un lopin de ceste torche ; et s'y bat on bien rudemant à coup de pouin et de baston. Pandant que cete condamnation se lit il y a aussi une grande pièce de taffetas noir qui pant sur l'acoudoir dudict portique, devant le pape. L'excommunication faite, on trousse ce tapis noir, et s'en descouvre un autre d'autre colur * ; le pape lors done ses bénédictions publiques. Ces jours se montre la Véronique^ qui est un visage ouvrageus et de colur sombre et obscure, dans un carré come un grand miroir; il se montre aveq grand serimoniedu haut d'un popitre* qui a cinq ou six pas de large. Le prestre qui le tient a les meins revestues de gans rouges, et y a deus ou trois autres prestres qui le soutienent. Il ne se voit rien aveq si grande reverance, le peuple prosterné à terre, la pluspart les larmes aus yeux, aveq de ces^ cris de commisération. Une famé, qu'on disoit estre spiritata^. se tampestoit voïant ceste figure, crioit, tandoit et tordoit les bras. Ces prestres, se promenans autour de ce popitre, la vont présentant au peuple, tantost ici, tantost là; et à chaque mouvemant, cens à qui on la presaate s'escrient. On y monstre aussi en mesme tamps et mesme serimonie, le fer de lance '^, dans une bouteille de cristal. Plusieurs fois ce jour se faict ceste montre, aveq unassambléede peuple gi infinie que jusques bien louin au dehors de l'église, autant que la vue peut arriver à ce popitre, c'est une extrême presse d'homes et de famés; c'est une vraie cour papale; la pompe de Rome et sa principale grandur est en apparences de dévotion. Il faict beau voir l'ardur d'un peuple si infini à la religion ces jours-là; ils ont çant confréries et plus, et n'est guiere
(1) Aura.— (2) Couleur.— {5) Verum Icon, la Sainte-Face.
(4) Pulpitre ou pupJire.— (5) Avec des.
(6) Possédée ou obsédée.
{./ lie là lance dont Jésus-Christ eut le côté percé par ie soldat LongiD ou Longis, qui en devint aveugle, se convertit et fut martyrisé. Voyez les BoUandistai, au 15 mars. Il y a plusieurs exemplaires de cette relique en difrérenta aulret lieux.
home de qualité qui ne soit ataché à quelc*irae ; il n'y en a aucunes pour les étrangiers. Nos roys sont de celé du Gonsanon*. Ces sociétés particulières ont plusieurs actes de communication religieuse, qui s'exercent principalement le caresme ; mais ce jour-ici ils se promènent en troupes, vestusde toile; chacune compaignie a .sa façon, qui blanche, rouge, bleue, verte, noire, la pluspart les visages couvers, La plus noble chose et magnifique que j'aie vue, ny ici ny ailleurs, ce fut l'ineroiable nombre du peuple espars ce jour là par la ville aus dévotions, et notammant en ces compaignies ; car, outre un grand nombre d'autres que nous avions veu le jour et qui estoint venues à S. Pierre, come la nuit commença ceste ville sambloit estre tout' en feu ; ces compaignies marchant par ordre vers S. Pierre, chacun portant un flambeau, et quasi tous de cire blanche. Je croi que il passa devant moi douse milles torches pour le moins ; car depuis huit heures du soir jusqu'à minuit, la rue fut tousjoursplenedeceste pompe, conduite d'un si bon ordre et si mesuré qu'encore que ce fussent diverses troupes et parties de divers lieus, il ne s'y vit jamès de brèche ou interruption ; chaque cors aiant un grand cheur de musique, chantant tousjours en alant, et au milieu des rancs une file des Pœnitanciers qui se foitent atout * des cordes ; de quoi il y en avoit cinqçans pour le moins, l'eschine toute escorchée et ensanglantée d'une piteuse façon. C'est un énigme que je n'entans pas bien encores ; mais ils sont tous meurtris et cruelemant blessés, et se tourmantent et bâtent incessament. Si est-ce qu'à voir leur contenance, l'assurance de leurs pas, la fermeté de leurs paroles, (car j'en ouis parler plusieurs), et leur visage (car plusieurs estoint descouvers par la rue), il ne paroissoit pas sulemant qu'ils fussent en action pénible, voire ny sérieuse, et si y en avoit de junes de douse ou trese ans. Tout contre moi, il y en avoit un fort june et qui avoit le vùsage agréable ; une june famé pleignoit de le voir einsin^ blesser. Il se tourna vers nous et lui dit en riant : Basta, disse che fo questo per H lui peccati, non per H miei *. Non sulemant Us ne montrent nulle destresse ou force à ceste
(1) Au moins est-ii bien sur qu'Henri D), lors régnant, eo était. — (3) Se fouettent avec. — (3) Ainsi.
(4) Boni dites-iui que je fais cela pour $en péchés, non pov les mietu. L'italien de Montaigne n'estiamais (i>rt corrMi«
action ; mais ils le font aveq allégresse, ou pour le moins avec tele nonchalance que vous les voiez s'entretenir d'autres choses, rire, criailler en la rue, courir, sauter, come il se faict à une si grand presse où les rancs se troublent. Il y a des homes parmi eus qui portent du vin qu'ils leur presantent à boire ; aucuns en prennent une gorgée. On leur done aussi de la dragée; et plus souvant cens qui portent ce vin en metent en la bouche, et puis le soufflent et en mouillent le bout de leurs foits * , qui sont de corde, et se caillent et colent du sang, en manière que, pour le demesler, il les faut mouiller ; à aucuns ils sufflent ce mesme vin sur leurs plaies. A voir leurs souliers et chausses, il parest bien que ce sont persones de fort peu et qui se vandent pour ce service, au moins la pluspart. On me dict bien qu'on greffoit leurs espaules de quelque chose ; mais j'y ai veu la plaie si vive, et l'offrande si longue, qu'il n'y a nul médicament qui en sceust oster le santimant; et puis cens qui le louent, à quoi faire, si ce n'estoit qu'une singerie? Geste pompe a plusieurs autres particularités. Come ils arrivoint à S. Pierre, ils n'y faisoint autre chose, sinon qu'on leur venoit à montrer el Viso Santo^, et puis ressortoint et faisoint place aus autres. Les dames sont ce jour là en grande liberté ; car toute la nuit les rues en sont pleines, et vont quasi toutes à pied. Toutefois, à la vérité, il samble que la ville soit reformée, notamment en ceste desbauche. Toutes euillades et apparances amoureuses cessent. Le plus beau sepulchre^, c'est celui de Santa Rolunda *, à cause des lumineres. Entr'autres choses, il y a un grand nombre de lampes roulant et tournoïant sans cesse de haut en bas. La veille de Pasques je vis à S. Jean de Latran les chefs S. Pol et S. Pierre qu'on y montre, qui ont encore leur charnure, teint et barbe , come s'ils vivoint : S. Pierre, un visage blanc un peu longuet, le teint vermeil et tirant sur le sanguin, une barbe grise fourchue, la teste couverte d'une mitre
(1) Fouets.— (2) La Sainle-Face.— (3) Ou Paradis.
(4) C'est-à-dire de l'église de Sainte-Marie et des Martyrs, dite la Rotonde. C'est le fameux Panthéon, Ijâti par Agrippa, que le pape Boniface IV obtint de l'empereur Phocas, qu'il convertit en une église, et consacra à la Sainte Vierge après y avoir fait transporter les reliques d'un très grand nombre de martyrs, tirées des cimetières de Rome. On prétend qu'il y en avait vingt-huit chariots chargés.
papale; S. Paul, noir, le visage large et plus gras,, la teste plus grosse, la barbe grise, espaisse. Ils sont en haut dans un lieu exprès. La façon de les montrer, c'est qu'on apele le peuple au son des cloches, et que à secousses, on dévale contre bas un rideau au derrière duquel sont ces testes, à costé l'une de l'autre. On les laisse voir le tamps de dire un Ave Maria, et soudein on remonte ce rideau ; après on le ravale de mesmes, et cela jusques à trois fois ; on refaict ceste montre quatre ou cinq fois le jour. Le lieu est élevé de la hautur d'une pique, et puis de grosses grilles de fer, au travers lesquels on voit. On alume autour par le dehors plusieurs cierges ; mais il est mal aisé de discerner bien cleremant toutes les particularités; je les vis à deus ou trois fois. La polissure de ces faces avoit quelque ressamblance à nos masques.
Le mercredi après Pasques , M. Maldonat * qui estoit lors à Rome, s'enquerantà moi de l'opinion que j'avois des mœurs de ceste ville, et notamment en la religion , il trouva son jugemant du tout conforme au mien : /que le menu puple estoit , sans compareson , plus dévot en France qu'ici ; mais les riches , et notammant courtisans, un peu moins. Il me dict davantage qu'à cens qui lui allegoint que la France estoit toute perdue de hérésie, et notammant aus Espaignols, de quoi il v en a grand nombre en son colliege, il maintenoit qu'il y avoit plus d'homes vraimant religieus, en la suie ville de Pari^ , qu'en toute l'Espaigne ensamble.
Ils font tirer leurs basteaus à la corde, contremont la rivière du Tibre , par trois ou quatre paires de buffles. Je ne sçai come les autres se trouvent de l'air de Rome -, moi je le trouvois très plesant ei sein. Le sieur de Vielart 2 disoit y avoir perdu sa subjection à la migrene : qui estoit aider l'opinion du peuple , qu'il est très contrere aus pieds et commode à la teste. Je n'ai rien si enemi à ma santé , que l'ennui et oisifveté : là, j'avois tousjours quelque occupation , sinon si plesante que j'usse peu désirer, au moins suffisante à me desennuïer : comme à visiter les antiquités, les vignes, qui sont des jardins et lieus de plesir, de beauté singulière , et là oîi j'ai appris combien l'art sepouvoit
(1) C'est le fameux Maldonat, jésuite, qu'il avait rencontré à Epernay.— (2) Vialart.
DE MONTA IGNE
servir bien à poaint d'un lieu bossu , montueus et inégal ; car eus ils en tirent des grâces inimitables à nos lieus pleins*, et se prœ valent très artificiclement de ceste diversité. Entre les plus bêles sont celés des cardinaus d'Esté, à Monte-Cavallo; Farnese , al Palatino^; Ui^ino, Sforza , Medicis ; celé du pape Jule ; celé de Madama"'; les jardins de Farnèse et du cardinal Riario à Transtevere*; de Cesio, fuora délia porta del popolo^. Ce sont beautés ouvertes à quiconque s'en veut servir , et à quoi que ce soit , fut-ce à y dormir et en compaigne^, si les maistres n'y sont, qui n'aiment guiere ' ? ou ^ aller ouir des sermons, de quoi il y en a en tout tamps, ou des disputes de théologie ; ou encore par fois, quelque famé des publiques , où j'ai trouvé cest incommodité qu'elles vandent aussi cher la simple conversation (qui estoit ce que j'y cherchois, pour les ouïr deviser et participer à leurs subtilités ) , et en sont autant espargnantes que de la négociation entière. Tous ces amusemans m'embesouignoint assez : de melancholie , qui est ma mort , et de chagrin , je n'en avois nul'occasion , ny dedans ny hors la maison. C'est einsin» une plesante demure. Et puis argumantez par-là, si j'eusse goûté Rome plus privémant, combien elle m'eût agréé ; car, en vérité , quoique j'y aye emploie d'art et de souin,^ je ne l'ai connue que par son visage publique ^o, et qu'elle offre au plus chétif étrangler. Le dernier de mars j'eus un accès de cholique qui me dura toute la nuit, assez supportable; elle m'émeut le ventre, avec des tranchées , et me donna un acrimonie d'urine outre l'accoutumée. J'en randis du gros sable et deus pierres. Le dimanche de Quasimodo je vissérimoniede l'aumosncdes pucelles. Le pape a, outre sa pompe ordinere, vint cinq chevaus qu'on mené davant lui", parés et housses de drap d'or, fort richemant accommodés, et dix ou douze mulets , troussés de velours cramoisi , tout cela conduit par ses estaffiers à pied : sa lettiere couverte de velours cramoisi. Au davant de lui , quatre homes à cheval portoint ,
(1) Plains, unis, plais. — {i) le palais Farnèse au Moot-Palatio.
(3) La vigne Madame, ainsi nommée pour avoir appartenu à Marguerite, duchesse de Panne.— (4) Au quartier d'au-delà du ribre appelé ainsi.-(S) Dors de la porto du Peuple.
(e) C'est-à-dire même en ki compagnie d'une femme.
(7) Ce qu'ils n'aunent guère.— (8) Ou si Ion veut aller, etc.
(9) Aiiisi — (10) Par son extérieur.— {11} Devant.
au bout de certeins bâtons , couverts de velours rouge et dôréS par le pouignet et par les bous, quatre chapeaus rouges : lui estoit sur sa mule. Les cardinaus qui le suivoint estoint aussi sur leurs mules, parés de leurs vestemansponiificaux les cuhes * de leurs robes estoient attachées atout * un'eguillette à la teiiere de leurs mules. Les pucelles estoint en nombre çant et sept ; elles sont chacune accompaignée d'une vieille parante. Après la messe elles sortirent de règlise et firent une procession. Au retour de là , l'une après l'autre passant au cueur^ de l'église de la Minerve, où se faict ceste sérimonie , baisoint les pieds au pape , et lui leur aïant doné la bénédiction , done à chacune , de sa mein , une bourse de damas blanc , dans laquelle il y a une cedule *. Il s'entant qu'aïant trouvé mari elles vont quérir leur aumosne, qui est trante-cinq escus pour teste, outre une robe blanche qu'elles ont chacune ce jour là , qui vaut cinq escus. Elles ont le visage couvert d'un linge , et n'ont d'ouvert que l'endret de la veue.
Je disois des commodités de Rome, entre autres, que c'est la plus commune ville du monde, et ou l'etrangeté et différance de nation se considère le moins ; car de sa nature c'est une ville rappiecée d'etrangiers: chacun y est come chez soi. Son prince ambrasse toute la chrelianté de son authorité ; sa principale jurisdiction oblige ^ les etrangiers en leurs maisons , come ici , à son élection ^ propre : et de tous les princes et grans de sa cour, la considération de l'origine n'a nul pois. La liberté de la police de Venise , et utilité de la trafique ^ la peuple d'etrangiers ; mais ils y sont come chez autrui pourtant. Ici ils sont en leurs propres offices et biens et charges ; car c'est le siège des personnes ecclésiastiques^ Il se voit autant ou plus d'etrangiers à Venise ( car l'affluance d'etrangiers qui se voit en France , en Allemagne ou ailleurs , ne vient pouint à ceste compareson), mais de resséans* et domiciliés beaucoup moins. Le menu peuple ne s'effarouche non plus de nostre façon de vestemans, ou espaignole ou tudesque , que de la leur pro-
(1) Les queues, d'où sont prévenus les. offices de gentUthommes<uudaiaiTes. — (2) Avec. — rS) Choeur.
(i) Une ordonnance pour aller toucher leur dot. — (5) Soumet, assujettit.— (6) A sa volonté.— f7)Du commerce.— (8) Résidants à demeure.
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VOYAGES
pre , et ne voit-^on guiere de belitre qui ne nous demande l'aumosne en ndstfé langue*.
Je recluTchai pourtant et emploiai tous mes cinq sans de nature pour obtenir le titre de citoyen romain, ne fut-ce que pour l'antien honur et religieuse mémoire de son authorité. J'y trouvai de la difficulté; toutefois je la surmontai, n'y ayant amploïé nulle faveur, voire ny la sciance sulemant d'aucun François. L'authorité du pape y fut amploiée par le moïen de Philippo Mussotti,sonniaggior-domo^, qui m'avoit pris en singulière amitié et s'y pena fort. Et m'en fut dépêché lettres ^ S» id. martii 1581 ,
(1) Montaigne, Essais, liv. III, c.' 5, observe que ces bélilrcs ou mendiants se servent de celte impertinente expression en tendant la main : Fate bon ver voi. — (2) Majordome. — (3) Le 13 mars.
(."?) Ces lettres sont rapportées en latin, dans le troisième livre des Essais, c. 9, et en \oici la traduction :
« Sur le rapport fait au sénat par Horacio Massirai, Marzo « Cecio et Alexandre Mulo ou Mut, conservateurs de la ville « de Rome, concernant le droit de dté demandé par illustre « personne Michel de Montaigne , chevalier de l'ordre de « Sailli-Michel, et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, « le sénat et le peuple romain a fait ainsi droit sur cette de- « mande :
R Vu que, par un usage et un établissement anciens, les per- «soanages distingués par leur mérite et par leur nol)lFssr, « propres à procurer quelque lustre et quelque avanlage à « notre république, ou à le devenir un jour, ont toujours été <t adoptés parmi nous avec araiiié et empressement : Nous, sur « l'exemple et Tautorité de nos pères, nous croyons devoir «imiter el suivre celle lifuable coutume. A ces causes, l'ilius- « trissirac Michel de Montaigne, chevalier de l'ordre de Sainl- « Michel, et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, fort «zélé pour le nom romain, étant lui-même, par la considéra- « lion et par l'éclat de sa famille, ainsi que par ses qualités « personnelles, très digne d'être admis au droit de cité ro- « maine, par les suffrages et le jugement souverain du sénat « et du peuple romain ; il a plu audit sénat et peuple romain « d'adopter et d'inscrire parmi les citoyens de Rome l'illus- « irissfme Michel de Montaigne, qui joint à toutes les qualités « dont il est pour^ni l'affection de ce peuple respectable, et ce, « tant pour lui que pour sa poslérilc ; et de le décorer de tous « les honneurs et avantages dont jouissent ceux qui sont nés « citoyens et patriciens de Rome, ou qui le sont devenus aux « meilleurs titres. En quoi le sénat el le peuple romain aime à « penser que ce n'est pas tant le droit de cilé qu'il lui accorde « qu'une justice qu'il lui rend (ou une dette qu'il lui paie), et « que ce n'est pas plus un bienfait qu'il répand sur lui qu'un « bienfait qu'il reçoit lui-même, puisque le seigneur de Mon- « laigne, en recevant le droit de cilé, lui fait un honneur sin- « gullcr el lui ajoute un nouvel ornement. Et pour donner plus « d'autorité à ce sénatus-consulte, les mêmes conservateurs < l'ont fait enregistrer par les secrétaires ou greffiers du sé- « nat et du peuple romain, et déposer dans la cour du Gapi- <' tôle. Us en ont fait dresser cet acte, et y ont fait apposer le « sceau ordinaire de la ville. Donné l'au de la fondation de «'Rome CX3CCCXXXI, et de la naissance de Jésus-Christ 1381,
qui me furent randues le 5 d'avril très autantiques, en la mesme forme et faveur de paroles que les avoit eues le seigneur Jacomo Buon- Compagnon, duc de Sero, fils du pape. C'est uû titre vein ; tant-y-a que j'ai receu beaucoup de plesir de l'avoir obtenu.
Le 3 d'avril je partis de Rome bon matin, par la porte S. Lorenzo Tiburtina*. Je fis un chemin assez plein, et pour la pluspart fertile de bleds, et à la mode de toutes les avenues de Rome, peu habité. Je passai la rivière del Teverone, qui est l'antien Anio, premieremant au pont de Mammolo - ; secondemant au pont Lucan^ qui retient encore son antien nom. En ce pont, il y a quelques inscriptions antiques, et la principale fort lisable*. Il y a aussi deus ou trois sépultures romeines le long de ce chemin. Il n'y a pas autres traces d'antiquités el fort peu de grand pavé antien, et. est la Via Tiburtina^. Je me randis à disner à
Tivoli, quiûse milles. C'est l'antien Tiburtum 6 couché aux racines des monts, s'etandanl la ville le long de la première pante assez roide, qui rant son assiete et ses vues très riéhes ; car elle comande une pleine infinie de toutes parts et ceste grand Home. Son prospect est vers la mer et ha derrière soi les monts. Ceste rivière du Teverone la lave ; et près de là prant un merveilleus sauf, descendant des montaignesetse cachant dans un trou de rochier, cinq ou six çanspas,et puis se rendant à la pleine où elle se joue fort diversemant et se va joindre au Tibre un peu au dessus de la ville. Là se voit ce fa-, meus palais et jardin du cardinal de Ferrare \ c'est une très bêle pièce, mais imparfaite en plusieurs parties, et l'ouvrage ne s'en continue plus par le cardinal presant. J'y considérai toutes choses fort particulieremant ; j'essaïerois de le peindre ici, mais il y a des livres et peintures publiques de ce sujet. Ce rejallissemant* d'un infinité de surjons d'eau bridés et eslancés par un sul ressort qu'on peut remuer de fort
« le 15 mars. » Signé Horacio et Vincent Marloli, secrétaires du sénat et du peuple romain.
(1) Qui conduit à Tivoli.
(2) Ainsi nommé par corruption de Mammeo, parce que ee pont fut rétaltli par Mamttiéa, mère de l'empereur Alexandre Sévère. Voyages de M. de Lalande, l. V, p. ôô6. — (3) LucaDo.
■ f4) Ou lisible.
(o) La vde Tiburtine ou le chrniin de Tivoli. (6) Il fallait dire Tibur, c'est le nom appellatif latin, non Tibunum.—^} C'est la cascade de Tivoli- (8) Rejaillissement.
nE MONTAIGNE.
lonin. je l'avoi veii ailleurs en mon voïage et à Florance et à Auguste', corne il a esté dict cidessus. La musique des orgues, qui est une vraïe musique et d'orgues natureles, sonans tousjours toutefois xme mesme chose, se faict par le moïen de Peau qui tumbe aveq grand violance dans une cave ronde, voûtée, et agite Pair qui y est, et le eontreiiit de gaigner pour sortir les tuyaus des orgues et lui fournir de vent. Un'autre eau poussant une roue atout* certeines dents, faict battre par certein ordre le clavier des orgues; on y oit aussi le son de trompetes contrefaict. Ailleurs on oit le chant des oiseaux, qui sont des petites flûtes de bronse qu'on voit aus régales; et randent le son pareil à ces petits pots de terre pleins d'eau que les petits enfans souflent par le bec, cela par artifice pareil aus orgues ; et puis par autres ressorts on fait remuer un hibou, qui, se presantain sur le haut de la roche, faict soudein cesser ceste harmonie, les oiseaus estant effraies de sa presance, et puis leur faict encore place : cela se conduit einsin^ alternativement tant qu'on veut. Ailleurs il sort corne un bruit de coups de canon; ailleurs un bruit plus dru et mena, come des harquebusades ; cela se faict par une chute d'eau soudeine dans des canaux ; et Pair, se travaillant en mesme tamps d'en sortir, enjandre ce bruit. De toutes ces invantions ou pareilles, sur ces mesmes raisons de nature, j'en ai veu ailleurs. Il y a des estancs ou des gardoirs *. aveq une marge de pierre tout au tour, avec force piliers de pierre de taille haus, audessusde cest accoudoir, esloignés de quatre pas environ Pun de Pautre. A la teste de ces piliers sort de Peau aveq grand force, non pas contremont, mais vers Pestanc. Les bouches étant einsi tournées vers le dedans et regardant Pnne Pautre, jetent Peau et Pesperpillent dans cest estanc avec tele violence que ces verges d'eau vienent à s^entrebatre et rancontrer en Pair, et produisent dans Pestanc une pluie espesse et continuelle. Le soleil tumbant là-dessus enjandre, et au fons de cest estanc et en Pair, et tout autour de ce lieu, Parc du ciel si naturel et si apparent qu'il n'y a rien à dire de celui que nous voïonsau ciel. Je n'avois pas veu ailleurs cela. Sous le palais, il y a des grans
(1) Augsbourg.— (î) Avec— (3) Ainsi.— (i) Eaux plates, baslios.
I crus', faits par art, et soupiraus qui randent une vapur froide et refrechissenl infinimant tout le bas du logis; cesle partie n'est pas toutefois parfaicte. J'y vis aussi plusieurs excellantes statues, et notamment une nymphe dormante, une morte et yne Pallas (telesle, l'Adonis qui est chez Péveque d'Aquino, la Louve de bronse et l'Enfant qui s'arrache Pespine du Capitule, le Laocoon et l'Antinous de Belvédère, la Comédie du Capitule, le Satyre de la vigne du cardinal Sforça et de fe nouvelle be^ souigne-.. le Moïse, en la sépulture de S. Pielro m vincula^f la belle famé qui est aus pieds du papePoltiers*en lanouvelleéglisedeS. Pierre. Ce sont les statues qui m'ont le plus agréé à Rome. Pratolino est faict justemant à Penvi de ce lieu. En richesse et beauté des grottes, Florence surpasse infinimant; en abondance d'eau, Ferrare ; en diversité de jeus et de mouvemans plesans tirés de Peau, ils sont pareils • si le Florantin n'a quelque peu plus de mignar dise en la disposition et ordre de tout le cors du lieu, Ferrare en statues antiques et en palais; Florance en assiete du lieu, beauté du prospect, surpasse infinimant Ferrare; et dirois en toute faveur de nature, s'il n'avoit ce malheur extrême que toutes ses eaus, sauf la fontene qui est au petit jardin tout en haut et qui se voit en Pune des salles du palais, ce n'est qu'eau du Teveron, duquel il a desrobé une branche, et lui a donné un canal à part pour son service. Si c'etoit eau clere et bone à boire, come elle est au contraire trouble et lede, ce lieu seroit incomparable, et notammant sa grancJe fontene qui est la plus belle manufacture* et plus belle à voir avec ses des{)endances que nulP autre chose ny de ce jardin ny d'ailleurs. A Pratoline, au contrere, ce qu'il y a d'eau est de fontene et tirée de fort louin. Parce qUe le Teveron descent des montaignes beaucoup plus hautes, les habitants de ce lieu s'en servent pri-
(!) Ctetix.— (4) c'est-à-dîte de la main <run artiste noaveatt, de Michel-Ange.
(5) Saini-Pierre^ux-Uens. Cette sépulture est Jo tombeau du pape Jules II, oroé de plusieurs figures, et entre autres d'une statue de Moïse, ([ui est un chef-d'œuvre.
(4) Paul III. Celle belle femme est une figure de la Justice en marbre, de Guillaume délia Porta. Elle était presque nue; mais depuis l'indiscrélion d'un Espagnol, dont l'imaginalion était trop vive, on en a drape une partie en bronze. Voyages de M. L. t. m. p. toi. — (5) C'est Sainl-Pierre-du-VatJcaii.—
(GJ C'est-à-dire constniclion de ce genre.
VOYAGES
vés corne ils veulent, et l'example de plusieurs * rant moins esmerveiliable cest ouvrage du cardinal. J'en partis iandemein après disner, et passai à cete grande ruine à mein droite du chemin de nostre retour qu'ils disent contenir six milles et estre une ville, corne ils disent être, le prœdmm^ d'Adrian Tampereur. Il y a sur ce chemin de Tivoli à Rome un ruisseau d'eau souffrcuse qui le tranche ^. Les hors du canal sont tout blanchis de soulïre; et randunodur à plus d'une demie lieue de là; on ne s'en sert pas de la * médecine. En ce ruisseau se treuvent certeins petits corps bastis de l'escume de ceste eau, ressamblans si proprement à nostre dragée qu'il est peu d'homes qui ne s'y trompent; et les habitans de Tivoli en font de toutes sortes de ceste mesme matière, de quoi j'en achetai deus boîtes 7 sous. 6 d. Il y a quelques antiquités en la ville de Tivoli, comme deus termes qui portent une forme très antique, et le reste d'un tample où il y a encore plusieurs piliers entiers ; lequel tample ilsdisent avoir esté le tample de leur antiene Sybille. Toutefois sur la cornice ^ de cest' église on voit encore cinq ou six grosses lettres qui n'estoient pas continuées ; car la suite du mur est encore entière. Je ne sçais pas si au davant il y en avoit, car cela est rompu ; mais en ce qui se voit, il n'y a que ce: Ellius^ L. F. Je ne sçais ce que ce peut estre. Nous nous randimes au soir à
Rome, quinse milles ; et fis tout ce retour en coche sans aucun ennuis contre ma coustume. Ils ont un' observation ici beaucoup plus curieuse qu'ailleurs; car ils font differance aus rues, aus cartiers de la ville, voire aux departemens de leurs maisons pour respect de la santé, et en font tel estât qu'ils changent de habitation aus sesons ; et de cens mesmes qui les louent, qui"^ tient deus ou trois palais de louage à fort grand despance pour se remuer aux sesons, selon Tordonance de leurs médecins.. Le 15 d'avril, je fus prandre congé du maistre del Sacro Pallazzo et de son compai-. gnon, qui me priarent « ne me servir pouint de «la censure de mon livre s, en laquelle autres » François les avoint avertis qu'il y avoit plu-
(1) Particuliers.— (2) La maison de plaisance.— (3) Le coupe ou traverse.
(*) C'est-à-dire dans la médecine.— (5) Corniche.— (6) Cerellius.— (7) Tel.
>ê) C'esl-à-dire n'y avoir aucun égard.
* sieurs sotises ; qu'ils honoroint et mon inten- « lion et affection envers l'Eglise et ma sui'fi- « sance ; et estimoint tant de ma franchise el «consciance qu'ils remetoint à moi-mesmes de « retrancher en mon livre, quand je le voudrois « réimprimer, ce que j'y trouverois trop licen- «tiens et entr' autres choses les mots de for- «tune.» lime samblales laisserfortcontans de moi. Et pour s'excuser decequ'ils avoint oinsi curieusemant veu mon livre, et condamne en quelques choses, m'allegarent plusieurs livres de nostre tamps decardinaus et religieus de très bone réputation, censurés pour quelques teles imperfections, qui ne touchoint nulemant la réputation de l'authur ny de l'euvre en gros ; me priarent d'eider à l'Église par mon éloquancc (ce sont leurs mots de courtoisie), et de faire demure en ceste ville paisible et hors de trouble avecques eus. Ce sont personnes de grande authorité et cardinalables <.
Nous mangions des artichaus, des fèves, des pois, environ le mi-mars. En avril, il est jour à leurs dix heures^, et crois aus plus longs jours, à neuf^. En ce tamps là, je prins entr'autres connoissance à un Polonois, le plus privé ami qu'eût le cardinal Hosius*, lequel me fit presant de deus examplaires du livret qu'il a faict de sa mort et les corrigea de sa mein. Les douceurs delà demure de ceste ville s'estoint de plus de moitié augmentées en la praticant ; je ne goûtai jamais air plus tamperé pour moi ny plus commode à ma complexion. Le 18 de avril, j'alai voir le dedans du palais du S*"" Jan George Cesarin, où il y a infinies rares anticailles et. notamment les vraies testes de Zenon, Possidonius, Euripides et Carneades, corne portent leurs inscriptions grseques très antienes^. Il a aussi les portrets des plus belles dames romrines vivantes et de la seignora CléElia-Fascia Farnèse, sa famé, qui est sinon la plus agréable, sans compareson la plus eimable famé
(1) En état d'être cardinaux, comme on dit cardinal papable.
(2) C'est-à-dire environ à quatre heures et demie ou cinq lieures du matin.
(3) Environ à trois heures du matin.
(4) Cardinal polonais, qui fit l'ouverture du concile de Trente en qualité de légat du pape Pie IV. Grégoire xm le fit pénitencier de l'Eglise romaine, el il mourut a Rome en 1S79. Ainsi sa mort était récente.
(5) La plupart de ces têtes doivent être maintenant au f apilole.
DE MONTAIGNE
qui fût |)our lors à Rome, ny que je scache ailleurs. Celui ci dict estre de la race des Cœsar, et porte par son droit le gonfaion de la noblesse romeine; il est riche et a en ses armes la colonne avec Tours qui y est attaché et au dessus de la colonne un'egle eploiée*.
C'est une grande beauté de Rome que les vignes et jardins, et leur seson est fort en esté.
Le mercredy 19 d'avril, je partis de Rome aprèsdisner, et fumes conduits jusques au pont de Mole^ par MM. de Marmoutiés^ de la Trimouille, du Bellay et autres jantils homes. Aïant passé ce pont, nous tournâmes à mein droite, laissant à mein gauche le grand chemin de Viterbe par lequel nous estions venus à. Rome, et à mein droite le Tibre et les monts. Nous suivimes un chemin découvert et inégal, peufertileet pouint habité; passâmes le lieu qu'on nome prima porta, qui est la première porte à sept milles de Rome; et disent aucuns que les murs antiens de Rome aloint jusques là, ce que je ne treuve nullemant vraisamblable. Le long de ce chemin, qui est l'antiene via Flaminia*, il y a quelques antiquités inconnues et rares ; et vinmes coucher à
Castel-Novo, sese mille, petit castelet qui est de la case^ Colonne, enseveli entre des montaignetes en un sit quj me representoit fort les avenues fertiles de nos montagnes Pirenées sur la route d'Aigues-Caudes. Landemain 20 d'avril, nous suivimes ce mesmepaïsmontueus, mais très plesant, fertile et fort habité, et vinmes arriver à un fons le long du Tibre à
Borguet 6, petit castelet apartenant au duc Octavio Farnèse. Nous en partîmes après disner, et après avoir suivi un très plesant vallon entre ces collines, passâmes le Tibre à Corde 7, où il se voit encore des grosses piles de pierre, reliques du pont qu'Auguste y avoit faict faire
(1) En voici le blason par Vulson : d'or, à un ours de sable amuselé d'argent, et lié par une chaîne de même à une cokmné d'azur, surmontée d'un aigle de sable, becqué et membre de gueules. Cimier, un aigle de sable. Supports, deux aigles de même. De cette maison Cézarini est sorti un cardinal Fan 1513, contre lequel parut cette pasquinade tirée de son écu :
Ticdde aqmlam Imperio, Columnis redde columnani, Ursain Vrsis : remanel sola catena libi.
Le duc de CalvUanova (Jean Césarini), baron romain, lut chevalier des ordres sous Louis XIIL
(2) Ponte-Mole.— (3) C'est Koirmoutier.— (4) Voie Flaminienne. — P) Ou maison.— {6} Borghetto.— (7) Orta.
MONTAIUSE
pour atacher* le païs des Sabins, qui est celui vers lequel nous passâmes, aveq celui des Falisques, qui est de l'autre part. Nous rencontrâmes apr. s Otricoli, petite villette apartenant au cardinal di Perruggi*.Au davant de ceste ville, il se voit en une belle assiete des ruines grandes et importantes ; le païs montueus et infmimant plesant presante un prospect de région toute bossée, mais très fertile partout et fort puplée. Sur ce chemin, se rencontre un escrit^, où le pape*dict avoir faict et dressé ce chemin, qu'il nomme Via Boncompaignon s, desonnom.Cest usage de mettre einsi parescrit et laisser tesmouignage de tels ouvrages, qui se voit en Italie et Allemaigne, est un fort bon eguillon ; et tel qui ne se soucie pas du puhliq sera acheminé, par cest' espérance de réputation de faire quelque chose de bon. Devrai, ce chemin estoit plus lapluspart malaisé, et à-presant on l'a randù accessible aus coches mesmes jusques à Lorette. Nous vinmes coucher à
Narni, dix milles, Namia en latin, petite ville de l'Eglise, assise sur le haut d'un rochier, au pied duquel roule la rivière Negra c, ^'ar en latin ; et d'une part ladite ville regarde une très plesante plene où ladicte rivière se joue et s'enveloppe estrangemant. II y a en la place une très belle fontene. Je vis le dôme, et y remarcai cela que la tapisserie qui y est a les escrits et rimes françoises de nostre langage antien. Je ne sceus aprendre d'où cela venoit " ; bien aprins je du peuple qu'ils ont de tout tamps grand'inclination à nostre faveur. Ladicte tapisserie est figurée delà Passion, et tient tout l'un costéde la nef. Parceque Pline dict qu'en ce lieu là se treuve certeiiie terre qui s'amollit par la chaleur et se sèche par les pluies, je m'en enquis aus habitans, qui n'en sçavent rien. Lsonî,à un mille près de là des eaus fredesqui font mesme effaict des nostres chaudes : les malades s'en servent, mais elles sont peu fameuses. Le .logis, selon la forme d'Italie, est des bons, si est-ce que nous n'y avions pouint de chandelle, eins * par tout de la lumière à huile. Le 21, bon matin, nous descendîmes en une très plesante vallée où court ladicte rivière Negra, laquele ri-
(1) Joindre.— (^ De Peçuggia.— (3) Due ioscription latine.
(4) Toujours Grégoire Xm.— (5) Voie ou chemin de Bounconipagnon. — (6) Xera. — (7) Vraisembbblement des Français, que les guerres d'Italie y firent passer sous Charles nil- Louis XU et François 1er. — (8) uvs.
VOYAGES
viere nous passâmes sur un pont aus portes de Terni que nous traversâmes, et sur la place vismes une colonne fort antique qui efel encore ur ses pieds. Je n'y aperçus nulle inscription, aiais à costé il y a la statue d'un lion relevée, audessous de laquelle il y a en vieilles lettres une dédicace à Neptune, et encore ledict ISeptunus insculpé*en marbeatout^ son équipage. En ceste mesme place il y a une inscription, qu'ilsont relevée en lieaeminant, à un A. Pompcius A. F. Les habitans d«- ceste ville, qui se iiome Interamnia, pour la rivière de ISegra qui la presse d'un costé et un autre ruisseau par l'autre, ont érigé une statue pour les services qu'il a faict à ce peuple ; la statue n'y est pas, mais je jugeai la vieillesse de cest escrit, par la forme d'escrire en diptonge ' periculeis * et mots samblables. C'est une belle villete , en singu- Keremant plesante assiete. A son cul, d'où nous venions, éU'ala pleine très fertile de ceste valée, et au delà les costeaus les plus cultivés, habités; et, entr'autres choses, pleins de tant d'oliviers, qu'il n'est rien de plus beau à voir, atanduque, parmi ces couteaus, il y a quelquefois des montaignes bien hautes qui se voient jusques sur la sime labourées et fertiles de toutes sortes de fruis. J'avois bien fort ma cholique, qui m'a voit teni^ 24 heures, et estoit lors sur son dernier effort ; je ne lessai pourtant de m'agréer de la beauté de ce lieu là. Delà nous nous engajames un peu plus avant en l'Appennin, et trouvâmes que c'est à la vérité une belle grande et noble réparation que de ce nouveau chemin que le pape y a dressé, et de grande despanse et commodité. Le peuple voisina esté constreint à le bastir; mais il ne se pleint pas tant de cela que sans aucune recompanse où il s'est trouvé des terres labourables vergiers.et choses samblables. On n'arien espargné pour ceste esplanade. Nous vismes à nostre mein droite une teste de colline'plesante, sesie ^ d'une petite villete. Le peuple la nome Colle Scipoli ' : ils disent que c'est antienemant Castrum Scipionis. Les autres montaignes sont plus hautes, sèches et pierreuses, entre lesquelles et la route d'un torrant d'hy ver, nous nous randismes à
Spoleto 8, dix-huit milles, ville fameuse et îommode, assise parmi ces montaignes et au j
(l) Sculplé en bas-relief — (2) Avec son char et son iridem.— i
(3) Diphtongue.— (4) Pour perlculis. — (8) Mariii. (G) Occupée |
par. (7) ColliscipoU.— (8) Spolelte. '
bas. Nous fumes constreins d'y montrer nostre bollçfte % non pour la peste, qui n'estoit lors en nulle part d'ïtalie, mais pour la creinte en quoi ils sont d'un Petrino, leurcitoïen, qui est le plus noble 2 bani volur d'Italie, et duquel il y a plus de fameus exploits, duquel ils creignent et les villes d*alentour d'être surpris. Ceste contrée est semée de plusieurs tavernes ; et où il n'y a pouint d'habitation, ils font des ramées ' où il y a des tables couvertes et des eufs cuits et du fromage et du vin. Us n'y ont pouint de burre et servent tout fricassé de huille. Au partir de là, ce mesme jour après disner, nous noustrouvasmes dans la vallée de Spoleto, qui est la plus bêle •pleine entre les montaignes qu'il est possible de voir, large de deus grandes lieues de Gascoingne. Nous descouvrions plusieurs habitations sur les croupes vpisines. Le chemin de ceste pleine est de la suite de chemin que je viens dédire du Pape, droit à la ligne, come une carrière faicte à poste *. Nous laissâmes force vifles d'une part et d'autre , entr'autres sur la mein droite la ville de Terni . Servius dict sur Virgile, que c'est 0/m favœque musticœ,de quoi il parle liv.YII . Autres le nient et ârgumanient au contrere. Tant-y-a que c'est une ville pratiquée sur une haute montaigne, et d'un endret . étandue tout le long de sa pante jusques à mi montaigne. C'est une tr" s-plesante assiete, que ceste montaigne chargée d'oliviers tout au tour. Par ce chemin là nouveau, et redressé depuis trois ans, qui est le plus beau qui se puisse voir, nous nous randismes au soir à
Foligni s, douze milles, ville belle, assise sur ceste plelnequime represanta à l'arrivée le plan de Sainte-Foi c, quoiqu'il soit beaucoup plus riche et la ville beaucoup plus bêle et peuplée sans compareson. Il y a une petite rivière ou ruisseau qui se nome Topino. Cete vile s'apelloit antiennement Fulignium, autres' Fulcinia, bastie au lieu de Forum Flaminium. Les bosteleriesde ceste route, ou la pluspart, sont comparables aux françoises, sauf que les chevaus n'y treuvent guiere que du foin à manger. Ils servent le poisson mariné et n'en ont guiere de frais. Us servent des fèves crues par toute
(1) Billet de santé.— f2) Célèbre ou fameux. (3) Treilles ou saltes-veries.
—(4) Exprès.— (s) Foligno.
(6) Saiule-Foi en Périgord, près du cbâtëau de Montaigne. Voyez ci-dessus, art. Kcmpten.
(7) Et selon d'autres.
DE MONTA IGlM:
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l'Italie, et des pois et des amandes vertes, et ne font guiere cuire les articliaux. Leurs aires * sont pavés de carreau. Ils atachent leurs beufs par le muffle, atout * un fer qui leur perce i'entre-dens des naseaus corne des buffles. Les mulets de bagage, de quoi ils ont foison et fort beaus, n'ont leurs pieds de devant ferrés à nostre mode, eins ' d'un fer ront, s'entretenant tout autour du pied, et plus grand que le pied. On y ranconire en divers liens les moines qui donent l'eau bénite auspassans, et en atandent l'aumosne. et plosieurs enfans qui demandent l'aumosne, prometantde dire toute leur disenede pati-nostres, qu'ils montrent en leurs meins, pour celui qui la leur aura baillée. Les vins n'y sont guiere bons. Landemain matin, aîant laissé ceste bele pleine, hous nous rejetasmes au chemin de la montaigne, où nous retrouvions force bêles pleines, tantost à la teste, tantost aa pied du mont . Mais sur le comancemant de ceste matinée, nous eusmes quelque tamps un très bel object de mille diverses collines, revestues de toutes pars de très beaus ombrages de toute sorte de fruitiers et des plus beaus bleds qu'il est possible, souvant en Tieu si coupé et pr£Ècipitus*, quec'estoit miracle que sulemantleschevaus puissent avoir accès ; les plus beaus vallons, un nombre infini de misseaus, tant de tnaisons et villages par- ci par-là, qu'il me resouvenoit des avenues de Florance, sauf que ici il n'y a nul palais ny maisons d'apparance; et là le terrein est sec et stérile pour la pluspart, là-où ® en ces collines il n'y a pas un pousse de terre inutile. Il est vrai que la seson du printamps les favorisoit souvant. Bien louin audessus de nos testes, nous voions 6 un beau vilage, et sous nos pieds, come aus Antipodes, un'autre, aiant chacun plusieurs commodités et diverses : cela mesme n'y donc pas mauves lustre, que parmi ces montaignes si fertiles TApennin montre ses testes refrongnées et inaccessibles, d'où on voit rouller plusieurs torrans, qui aïant perdu ceste première furie se randent là tost après dans ces valons des ruisseaus très plesans et très dous. Parmi ces bosses ', on descouvre et au haut et au bas plusieurs riches pleines, grandes par fois à perdre de veue par certein biais du prospect. Il ne me samble pas
(*) Ou planchers.— p(} Atcc.-^ Mîds.— (4) Précipileax, escarpe.
i'f) An lira que.— (6) Voyions.-^ Raoteors, montagiies.
que nulle peinture piîfssè represanter un si rîclH' paisage. Delà nous trouvions le visage de nostre chemin, tantost d'une façon, tantost d an autre, mais tousjours la roïe très aisée ; Ct nous randismes à disner à
La Muecia, vingt milles, petite vilote assise mr le flove de Cliiento. Delà nous suivisrnes un chemin bas et aisé au travers ces mons ; €t parceque j'avoi doné an soufflet à nostre vëttttrin', qui est un grand excès selon l'usage du pais, temouin le vetturin qui tua le prince de Tré^ sîgnano, ne me voyant plus suivre audict vettufiîi, et en estant tout à part moi un peu en hamur^ qu'il fit des Informations ou autres choses, je m'arrestai contre mon dessein ( qui estolt d'alef à Tolentino) à souper à
Val-chJmara, huit milles, petit village, et la poste, surladicfe rivière de Chienlo. Le diman^ che lendemein nous suivismes tousjours ce valon entre des montaignes cultivées et fertiles jusques à Tolentino, petite villete au travers de laquelle nous passâmes et rancontrames après le païs qui s'aplanissoit, et n'avions plus à nos flancs que des petites cropes^ fort accessibles, rapportant^ ceste contrée fort à F Agenois, où il est le plus beau le long de la Garonne; sauf que, comme en Souisse, il ne s'y voit nul chasieau ou maison de gentilhomme, mais plusiears villages ou villes sur les costeaus. Tout cela fut, suivant le Chrento, un très beau chemin, et sur la fin. pavé de brique, par où noas nous randismes à disner à
Macerata, dix-huit milles, belle ville de la grandur de Libourne , assise sur un haut en forme approchant du ront, et se haussant de tontes parts egalemant vers son vantre. Il n'y a pas beaucoup de bastimans beans. i'y remarcai un pahis de pierre de taille, tout taillé par le dehors en pouintede diamans, carrée, come le palais du cardinal d'Esté à Perrare'î ceste forme de constructure^est plesanfe à la veue. L'antrée de ceste ville, c'est une porte neofve, où il y a d'escrit : Porta Boncompuigno, en lettres d'or ; c'est de la suite des chemhis que ce pape a redressés ; c'«t ici le siège
(1) volturier.— ('^ C'est-à-Klire inquiet. —(3) Croupes, coUidcs, bmfes, motitictiîes.
j U) Faisant ressembler.
I (5) Le palais âa LtrxembeoTg pcnt doWier une iâét de cieue 1 architecuire en bossage.
' (G) do (fil taahjtenaw sfrorturt et constpjctioo.
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du légat pour le païs de la Marque*. On vous presante en ces routes la cuisson du cru, quand ils offrent leurs vins ; car ils en font cuir et bouillir jusques au déchet de la moitié pour le randre meillur. Nous sautions bien que nous estions au chemin de Lorette , tant les chemins estoint pleins d'alans et venans ; et plusieurs, non homes particuliers sulemant , mais compaignies de personnes riches faisans le voïage à pied, vestus en pèlerins, et aucunes avec un'enseigne et puis un crucifix qui marchoit davant, et eus vestus d'une livrée. Après disner, nous suivismes un païs commun, tranchant ^ tantost des pleines et aucunes rivières, et puis aucunes collines aisées, mais le tout très fer^ tile, et le chemin pour la pluspart pavé de carreau couché de pouinte^. Nous passâmes la ville de Recanati, qui est une longue ville assise en un haut, et etandue suivant les plis et contours de sa colline , et nous randismes au soir à
Lorette, quinze milles. C'est un petit village clos de murailles et fortifié pour^ l'incursion des Turcs, assis sur un plant un peu relevé, regardant une très-bele pleine, et de bien près la mer Adriatique ou golfe de Venise ; si qu'ils disent que, quant ^ il fait beau, ils descoavrent au delà du golphe les montaignes de l'Esclavonie; c'est enfin une très bêle assiette. Il n'y a quasi autres habitans queceus du service de ceste dévotion, come hostes plusieurs ( et si les logis y sont assez mal propres), et plusieurs marchans, sçavoir est, vandurs^de cire, d'images, de pate-nostres, agnus Dei, de Salvators et de teles danrées, de quoi ils ont un grand nombre de bêles boutiques et richemant fournies. J'y lessai près de 50 bons escus pour ma part. Les prestres, jans d'Église et colliege de jésuites, tout cela est rassemblé en un grand palais qui n'est pas antien, oij loge aussi un gouvernur, home d'église, à qui on s'adressse pour toutes choses, sous l'autorité du légat et du pape. Le lieu de la dévotion, c'est une petite maisonete fort vieille et chetifve, bastie de brique, plus longue que large '^. A sa teste on a faict un moïen 8, lequel moïen a à chaque costé une
(1) l-a Marche d'Ancône. — (2) Traversant.— (3) Ou comme on dit, posé de champ. — (4) C'est-à-dire contre. — (5) Quand.
(6) Vendeurs.— (7) On la nomme la Sania-Casa.
(8) Nous n'avons pu deviner ce que Montaigne ajjpelle un doyen. £st ce uii mur de (ace ou uue espèce de portail ?
porte de fer; à l'entredusune grille de fer; tout cela grossier, vieil et sans aucun appareil de richesse. Ceste grile lient la largeur d'une porte à l'autre ; au travers d'icelle, on voit jusques au bout de ceste logette; et ce bout, qui est environ lacinquiesme partie de lagrandurde ceste logette qu'on renferme, c'est le lieu de la principale relligion*. Là se voit, au haut du mur, l'image Nostre Dame, faite, disent-ils, de bois; tout le reste est si fort paré de vœux ^ riches de tant de lieus et princes, qu'il n'y a jusques à terre pas un pousse vuide, et qui ne soit couvert de quelque lame d'or ou d'arjant. J'y peus trouver à toute peine place, et avec beaucoup de faveur ,*pour y loger un tableau ^ dans lequel il y a quatre figures d'arjant attachées : celé de Nostre Dame, la miéne, celé de ma famé, celé de ma fille. Au pied de la miéne, il y a insculpé^ sur l'arjant : Michael Montanus, Gallus Vasco, Eques Regii Ordinis 1581^; à celé de ma famé : Francisca Cassanianauxor^; à celé de ma fille, Leonora Montana filia unica~ ; et sont toutes de ranc à genous dans ce tableau, et la Nostre-Dame au haut au devant. Il y a un'autre :Antrée en ceste chapelle que par les deus portes de quoi j'ai parlé, laquelle antrée respont au dehors. Entrant donc par en là ceste chapelle, mon tableau est logé à mein gauche contre la porte qui est à ce couin^ et je l'y ai laissé très curieusemant ataché et cloué. J'y avois faict mettre une chenette et un aneau d'arjant, pour par icelui le pandre à quelque clou ; mais ils aimarent mieus l'attacher tout à faict. En ce petit lieu est la cheminée de ceste logette, laquelle vous voiez en retroussant certeins vieus pansiles* qui la couvrent. Il est permis à peu d'y entrer , voire par l'escriteau de devant la porte, qui est de métal très richemant labouré, et encore y a-t -il une grille de fer audavant ceste porte ; la defance y est que, sans le congé du gouvernur, nul n'y entre. Entr'autres choses, pour la rarité, on y avoit laissé parmi d'autres presans riches le cierge qu'un Turcfrechemant y avoit envoie 9, s'estant
(1) Ou dévotion. — (-2) D' ex-voio. — (3) Cadre. — (4) Gravé , ciselé.
(5) « Michel de Montaigne, Français et Gascon, chevalier de l'ordre du roi, 1381.»
(6) « Françoise de la Chassaigne, sa femme. »
(7) « Léonor de Montaigne, leur fille unique. »
(8) Rideaux, pemilia, parmi pensiles.
(9) Sur le vœu d'un Turc à la sainte Vierge, vovez le Para-
DE MONTAIGNE
\ oué à ceste Nostre-Dame, estant en quelque extrême nécessité et se voulant eider de toutes sortes de cordes. L'autre part de ceste casette* , et la plus grande sert de chapelle, qui n'a nulle lumière de jour et a son autel audessous de la grille contre ce moïen duquel j'ay parlé. En ceste chapelle il n'y a nul ornemant, ny banc, ny accoudoir, ny peinture ou tapisserie au mur; car de soi-mesmes il sert de reliquere. On n'y peut porter nulle espée ny armes, et n'y a nul ordre ny respect de grandur. Nous fisraes en ceste chapelle-là nos Pasques, ce qui ne se permet pas à tous ; car il y a lieu destiné pour cest effaict, à cause de la grand'presse d'homes qui ordineremant y communient. Il v a tant de ceus qui vont à toutes heures en ceste chapelle qu'il faut de hon'heure mettre ordre qu'on y face place. Un jésuite allemant m'y dit lames.se et dona à communier. Il est défendu au peuple de rien esgratigner de ce mur; et s'il étoit permis d'en amporter, il n'y en auroit pas pour trois jours. Ce lieu est plein d'infinis miracles, de quoi je me raporte aus livres; mais il y en a plusieurs et fort recens de ce qui est mésavenu à ceux qui par dévotion avoint amporté quelque chose de ce bastimant, voire par la permission du pape ; et un petit lopin de brique qui en avoit été osté lors du concile deTrante y a esté rapporté. Ceste casete est recouverte et appuyée par le dehors en carré du plus riche bastimant, le plus labouré * et du plus beau mabre qui se peut voir, et se voit peu de pièces plus rares et excellantes. Tout autour et au dessus de ce carré, est une bêle grande église, force bêles chapelles tout autour, tumbeaus, et entr'autres celui du cardinal d'Amboise que M. le cardinal d'Armaignac y a mis. Ce petit carré est corne le cœur^ des autres églises ; toutefois il v a un coeur, mais c est dans une encoingnure. Toute ceste grande église est couverte * de tableaus, peintures et histoires. Nous y vismes plusieurs riches ornemans, et m'étonai qu'il ne s'y en voïoit encore plus, veu le nom fameus si antienemant de ceste.église. Je crois qu'ils refondent les choses antienes et s'en servent à autres usages. Ils estiment les aumônes en arjant monoïé à dix mille escus*. Il y a là plus d'appa-
dis ouvert du P. Paul de Barri, i. c. 9, dé'ïoUon4, p. 25t de la seizième édition. Lyon, 1658.
(1) Petite maison.— (2) Travaillé.— (3) Cboear.— (4) Tapissée, TwnpDe.— (5) Par an.
rance de relligion qu'en nul autre lieu que j'aïe veu. Ce qui s'y pert, je dis de l'arjant ou autre chose digne, nond'estre relevée sulemant, mais desrobée pour les jans de ce mestier, celui qui le treuve le met en certein lieu publique * et destiné à cela ; et le reprant là quiconque le veut reprandre, sans connoissance de cause*. I! y avoit, quand j'y estois, plusieurs telescho- .ses, pate-nostres, mouchoirs, bourses sans aveu, qui etoint au premier occupant. Ce que vous achetez pour le service de l'Église et pour y laisser, nul artisan ne veut rien de sa façon,, pour, disent ils, avoir part à la grâce ; vous ne païez que l'arjant ou le bois, d'aumosne et de libéralité bien, mais en vérité ils le refusent : les jans d'église, les plus officieus qu'il est possible à toutes choses ; pourla confesse, pour la communion, et pour telle autre chose ils ne prenent rien. Il est ordinere d** doner à qui vous voudrez d'entre eus de l'arjant pour le distribuer aux pauvres en vostre nom, quand vous serez parti. Comej'estois encesacrere^, voilà arriver un homme qui offre au premier prestre rancontré une coupe d'aijant en disant en avoir fait veu ; et parceque il l'avoit faict de la despanse* de douze escus, à quoi le calice ne revenoit pas, il paya soudein le surplus audict prestre, qui pledoit du païemant et de la monnoïe^, come de chose due très exactemant, pour eider à la parfaicte et consciantieuse exécution de sa promesse ; cela faict, il fit entrer cest home en ce sacrere, offrit lui-mesmes ce calice à Nostre-Dame et y faire une courte oreson, et l'arjant le jeta au tronc commun. Ces examples, il les voient tous les jours et y sont assez nonchalans. A peine est reçu à doner qui veut, au moins c'est faveur d'estre accepté. J'y arrestai lundi, mardi et mercredi matin; après lamesscj'en^partimes. Mais, pour dire un mot de l'expérience de ce lieu oij je me plus fort, il y avoit en mesme tamps là Michel Marteau', seigneur de la Chapelle, Parisien, june
(1) Public. — (2) Sans s'informer qui l'y a mis. — (3) Dans ce lieu saint, de sacrarittm.
(4) C'est-à-dire du pris.
(5) Cherchait à lui prouver combien FoITre de cette coopeet le surplus de son prix était payé en argent.
(6) Nous eu.
(7) Ce nom de Marteau ne se trome point dans une Nomenclature alphubeiique des nobles de Paris et des provinces vomîtes, d'environ 13000 noms, manuscrit de la fin du seizième (iècle. Ce jeune homme miraculé était peut-être fils de quelque
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home très riche, aveq grand treln. Je me fis fort particulièrement et curieusemant reciter et à* lui et aucuns de sa suite, l'evenemantde la guerison d'une jambe qu'il disoit avoir eue de ce lieu ; il n'est possible de mieus ny plus exactemant former l'eflaict d'un miracle. Tous les chirurgiens de Paris et d'Italie s'y étoint faillis. Il y avoit despandu^ plus de trois mille escus; son genou enflé, inutile et très dolureus, il y avoit plus de trois ans, plus mal, plus rouge, enflammé et enflé, jusques à lui d^ner la fièvre; en ce mesme instant, tous autres médicamans et secours abandonés, il y avoit plusieurs jours ; dormant, tout à coup, il songe qu'il est ^ueri et lui samble voirun esder; il s'éveille, crie qu'il est guéri, apele ses jans, se levé, se promené, ce qu'il n'avoit faict onques puis son mal ; son genou désenfle, la peau flétrie tout autour du genou et come morte, lui alla lousjours despuis en amendant, sans nulFautre sorte d'eide. Et lors il estoit en cet état d'entière guerison, estant revenu à Lorette ; car c'estoit d'un autre voïage d'un mois ou deus auparavant qu'il estoit guéri et avoit esté ce pendant à Rome aveq nous'. De sa bouche et de tous les siens, il ne s'en peut tirer pour certein que cela. Le miracle du transport de ceste maisonete, qu'ils tienent estre celle-là propre où en Nasaretnasquit Jesus-Christ, etsonremuemant premieremant en Esclavonie, et depuis près d'ici et enlin ici, est attaché* à de grosses tables de mabre en l'église le long des pilliers, en langage italien, esclavon, françois, alemant, espaignol. Il y a au cœur* un'enseigne* de nos rois pandue, et non les armes d'autre roy. Ils disent qu'ils y voient souvant les Êsclavons à grans tropesv^nirà ceste dévotion, aveq des cris d'aussi loin qu'ils descouvrent l'église de la mer en hors, et puiss ur lieus tant"' de protestations et promesses à Nostre-Dame, pour retourner à eus*; tant de regrets de lui avoir doné occasion de les abandoner que c'est mer-
comme nouveau, riche mallôlier de ce temps-là ; car Paris en roisonnait déjà, suivant Monland, et la CfMsse-anx-Larrons. L'abbé Lebœuf n'en fait non pliis aucune mention dans la notice des quatre villages du nom de la Chapelle, que comprend son Histoire de ta ville et du diocèse de Paris.
(1) C'est-à-dire par lui et par aucuns. — (î) Dépensé.
(3) C'est-à-dire pendant que nous y étions. — (4) Inscrit, gravé.— (31 Chœur. — (6) L'écusson de France.
f7; Suppléez : Hs ont, ils témoignent.
(8) Se convertir, on de coquins devenir honnêtes fteas.
veille. Je m'informai que de Lorette il se peot aler le long de la marine en huit petites jour nées à Naples, voiage que je désire de faire. Il faut passer à Pescare^et à la cita de Chiete, oà il y a un procaccio^ qui part tous les dimanches •pour Naples. Je offris à plusieurs prestres de l'arjant ; la pluspart s'obstina à le refuser • et ceus qui en acceptarent, ce fut à toutes les difficultés du monde. Ils tiennent là et gardent leur grein dans des caves, sous la rue. Ce fut le 25 d'avril que j'offris mon veu. A venir de Rome à Lorette, auquel chemin nous fumes quatre jours et demi, il me coula six eseus de monnoïe, qui sont cinquante sols pièce poui cheval, et celui qui nous louoit les chevaus les nourrissoit et nous. Ce marché est incommode, d'autant qu'ils hastent vos journées, à cause de la despance qu'ils font, et puis vous font treter^ le plus escharsemant* qu'ils peuvent. Le 26, j'allai voir le port à trois milles delà, qui est beau, et y a un fort qui despant de la communautédi Rioanate*. Don Luca-Giovanni, beneficiale^etGiovanni-Gregorioda Calli, custode de la Secrestia"', me donnarent leurs noms, affin que, sij's voisaffaire d'eus pour moi ou pour autrui, je leur escrivisse; ceus-là me firent force courtoisies. Le premier comande à ceste petite chapelle et ne vousit^ rien prandre de moi. Je leur suis obligé des effaicts et courtoisies qu'ils m'ont faictes de parole. Ledict mercredi, après disner je suivis un païs fertile, descouvert et d'une forme meslée^, et me randis à souper à
Ancona , quinze milles. C'est la maitresse ville de la Marque *o : la Marque estoit aus Latins Picœnum^^. Elle est fort peuplée et notamment de Grecs, Turs, et Esclavons, fort marchande, bien bastie, costoïée de deus grandes butes qui se jetent dans la mer, en l'une ^esqueles est un grand fort par où nous arrivasmes. En l'autre, qui est fort voisin, il y a un' église entre ces deus butes, et sur les pendants d'icelles, tant d'une part que d'autre, est plantée ceste ville: mais le principal est assis au fons du vallon et le long de la mer où est un très-beau port, où. il se voit encores un grand arc à l'ho-
H) Pescaro,
(2) Un voiturier.— (3) Aux repas. ^(4) Mesquinement.
(5) Recanali.
(6) Bénéficier.— (7) Gardien de la sacristie. — (8) Ne voulut. (9) Varfédeates.— (10) De la Marche d'Anc6ne.'~-(i<) Lapi'
cenlio.
T)E MONTAIGNE
nar de Temperur Trajan, de sa famé et de sa seur'. Ils disent que souvant en huit, dix, ou douze heures on trajecte* en Eselavonie. Je croi que pour six escus ou un peu plu», j'eusse treuvé une barque qui m'eust mené à Venise. Je donai 33 pistolets ' pour le louage de huit chevaus jusques à Luques, qui sont environ huit journées. Doit levetturin nourrir les che- Naus, et au cas que j'y sois quatre ou cinq jours plus que de huit, j'ai les chevaus, sans autre chose que de payer les despans des chevaus, et garçons. Ceste contrée est pleine de cliiens couchans excellans, et pour six escus il s'y en trouveroit à vandre. Il ne fut jamais tant mangé de cailles, mais bien maigres. J'arrestai le 27 jusques après disner, pour voir la beauté et assiete de ceste ville: à St. Creaco*, qui est l'église de l'une des deus butes, il y a plus de reliques de nom, qu'en église du monde, lesqueles nous furent monstrées. Nousaverasmes^ que les cailles passent deçà de la Sclavonie à grand foison, et que toutes les nuits ont taod des rets au bord de deçà et les apelel-on atout* ceste leur voix contrefaicte«»et les capele-t-on du haut de l'air où elles sont sur /eur passage; et disent que sur le mois de septambre elles repassent la mer en Sclavonie. l'ouis la nuit un coup de canon dès laBrusse"^, lu roiaume et audelà de Naples. Il y a delieae en lieue une tour; la première qui descouvre une fuste « de corsere, faict signal atout ^ du feu à la seconde vedette, d'une.tel vitesse qu'ils ont trouvé qu'en une heure du bout de l'Italie Tavertissemaot court josques à Venise. Ancone sapeloit ensin *o antienemant du mot grec **, pour l'encoingnure que la mer faict en ce lieu ; car ses deus cornes s'avancent et font un pli enfoncé, où est la ville couverte par le davant de ces deus testes et de la mer, et encore par derrière d'une haute bute , où autrefois il y avoitunfort. Il y a encore une église grecque, et sur la porte, en une vieille pierre, quelques lettres que je pense sclavones. Les famés sont
(<) Voyez-en la description daos M- de Lalande, t. VII, p. »6; et dans M. rabl)é R., t. vi,p. 48Set suivantes, f^ On passe.
(3) Ou deini.plstole8.
(4) C'est apparemment une corruption de son Ciriaeo, saint Cyiiaque, cathédrale d'Ancôoe.
(ôi Reconnûmes, ou apprîmes avec certitude (6) Avec. — (7) L'Abruzze. — (8) Cd navire ou bâtiment de corsaire.— (9) Avec-ilO) AiM.— <<*) À.'fm*^ coude.
ici communemant bêles, et plusieurs bomes honestes et bons artisants. Après disner, nous • suivismes la rive de la mer qui est plus douce et aisée quelanostre de l'Océan, etcuhivéeju.squesloat joingnant de l'eau, et vînmes couchera
Senigaglia*, vînt milles, bêle petite ville, assise en une très-bele pleine tout jouignant la mer ; et y faict un beau port , car une rivière descendant des monts la lave d'un costé. Ils en font un canal garni et revestu de çros pans* d'une part et d'autre, là où les basteaus se metent à l'abri ; et en est l'entrée close. Je n'y vis nulle antiquité ; aussi logeâmes nous hors la ville, en une belle hostelerie qui est la seule de ce lieu. On l'apeloit aniiennement Senogalia, de nos ancêtres qui s'y plantarent , quand' Camillus les eut batus : elle est de la juridiction du duc d'Urbin. Je ne me trouvois gukre bien. Le jour que je partis d» Rome, M. d'Ossat^ se promenant aveq moi, je vousls* saluer un autre jantilhome : ce fut d'une tele indiscrétion î*, que de mon pousse droit j'allai blecer le couin de mon euil droit, si que le sang en sortit soudein. et y ai eu longtemps une rougeur extrême; lors elle se guerissoit : Erat (une dolorad unguem sinistrum^. J'obliois à dire qu'à Ancone en l'église de St. Creaco"^, il y a une tumbe basse d'une Antonia Rocamoo pâtre, maire Valetta, Galla, Aquitana, Paciocco Urbinati, Lusitano nupta^^ qui est enterrée depuis dix ou douze ans. Nous en partismes bon matin, et suivismes la marine par un très-ple.sant chemin joingnant nostre disnée; nous passâmes la rivière Métro a, Mctaurus, sur un grand pont de bois, et disnames à
Fano, quinze milles, petite ville en une bêle et très fertile pleine, joingnant la mer, assez mal bastie, bien close. Nous y fusmes très bien
(t) Siiiigagiia. — (J) De murs.
(Ô) C'en rbabite négociateur, qui ftii depuis cardinal. 8ob extraction était demeurée inconnue jusqu'au temps de Malliert)e, quelque diligence qu'on eût apportée à la chercher, ditil dans ses lettres.
(4) Youlsis, voulus.— pi) C'est-à-dire étourdene ou viracité,
(6) a La douleur avait passé & la gauche, u
ff) De saint Cyriaque.
(8) « D'une Antoinette, Roccamoro do côté de son père, Valette du côté de sa mère. Française et Gasconne ; mariée à Paciocco dTrbain, originaire porhigais. » I^» bmille Valette de Parisot (appelée mal à propos de La Valette), qui est ianguedocia)oe et gasconne, a donné à l'ordre de Halte, eu X^Sl, un gradd-maitre qui régna environ onze an^ (0) Le Meiaura
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tretés de pain, devin et de poisson; le logis n'y vaut gaiere. Eli'a cela sur les autres villes deceste coste, corne Senigaglia, Pesaro et autres, qu'elle a abondance d'eaus douces, plusieurs fontenes publicques et puis particulières, là ou les autres ont à chercher leur eau jusques à la montaigne. Nous y vismes un grand arc antien*, où il y a un'inscription sous le nom d'Auguste, qui muros dederat . Elle s'apelloit fanum , et estoit fanum fortunœ^. Quasi en toute l'Italie, on tamise la farine atout^ des roues, où un boulanger fait plus de besoingne en un'heure que nous en quatre. Il se treuve quasi à toutes les hosteleries, des rimeurs qui font sur le champ des rimes accommodées aus assistants*. Les instrumants sont en toutes les boutiques jusques aux ravaudurs s des carrefours des rues. Geste ville est fameuse sur toutes celés d'Italije : de belles famés nous n'en vismes nulle, que très-ledes ; et à moi qui m'en enquis à un honeste-home de la ville, il me dit que le siècle en estoit passé. On paie en cesle route environ dix sous pour table , vint sous par jour pour home; le cheval, pour le louage et despants, environ 30 sous : sont 50 sous. Geste ville est de l'Eglise®. Nous laissâmes sur ceste mesme voie de la marine, à voir un peu plus outre, Pesaro qui est une bele ville et digne d'estre veue, et puis Rimini, et puis cet' antiene Ravenne ; et notamment à Pesaro, un beau bastimant et d'estrange assiete que faict faire le duc d'Urbin, à ce qu'on m'a dict : c'est le chemin de Venise contre bas. Nous laissâmes la marine, et primes à mein gauche, suivant une large pleine au travers de laquele passe Metaurus'7. On descouvre partout d'une part et d'autre des très beaus couteaus ^ ; et ne retire pas mal le visage de cete contrée 9 à la pleine de Blaignacà Gastillon^o. En ceste pleine de l'autre part de cete rivière fut donée la bataille de ** Salinator et Claudius-Nero *2, contre
(1) C*est l'arc de triomphe de Constantin, dont on ne «roit plus que les ruines.
(2) C'était le temple de la Fortune.— (3) Avec. (4) On les nomme improvisateurs.
{S) Ravaudeurs, ou revaudeurs. — (6) Appartient à l'État ecclésiastique.—(7) Le Metauro.— (8) Coteaux.
(9) C'est-à-dire et celte contrée ne ressemble pas mal à...
(10) Dans le Périgord, non loin de la Dordogne. (H) Livius.
(18) Tous deux consuls.
Asdrubal où il fut tué*. A Tantrée des montai gnes qui se rancontrent au bout de ceste pleine tout sur l'antrée, se treuve
Fossumbrune^, quinze milles, apar tenant au duc d'Urbin : ville assise contre la pante d'une montaigne, aïant sur le bas une ou deus bêles rues fort droites, égales et bien logées ^; toutefois ils disent que cens de Fano sont beaucoup plus riches qu'eus. Là il y a sur la place un gros piédestal de mabre aveq une fort grande inscription qui est du tamps de Trajan, à l'honur d'un particulier habitant dfe ce lieu, et un' autre contre le mur qui ne porte nulle enseigne du tamps. G' estoit antienemant Forum Sempronii; mais ils tienent que leur première ville estoit plus avant vers la pleine, et que les ruines y sont encores en bien plus bele assiete. Geste vile a un pont de pierre pour passer le Metaurus vers Rome, per viam Flaminiam*. Parce que j'y arrivai de bon' heure , (caries milles sont petites et nos journées n'estoint que de sept ou huit hures à chevaucher), je parlai à plusieurs honestes jans qui me contarentce qu'ils savoint de leur ville etenviroûs. Nous vismes là un jardin du cardinal d'Urbin, et force pieds de vigne entés d'autre vigne. J'entretins un bon home faisur^ de livres, nomé Vincentius Castellani qui est de là. J'en partis landemein matin , et après trois milles de chemin, je me jetai à gauche et passai sur un pont la Gardiana, le fluve® qui se mesle à Metaurus et fis trois milles le long de aucunes montaignes et rochiers sauvages, par un chemin étroit et un peu mal aisé, au bout duquel nous vismes un passage de bien 50 pas de long, qui a esté pratiqué au travers de l'un de ces haus rochiers. Etparceque c'est une grande besouingne, Auguste, qui y mit la mein le premier, il y avoit un inscription en son nom, que le tamps a effacée ; et s'en voit encores un' autre à l'autre bout, à l'honur de Vespasien. Autour delà il se voit tout plein de grans ouvrages des bastiraans du fons de l'eau, qui est d'une extrême hautur ; audessous du chemin , des rochiers coupés et aplanis d'une espessur infinie ; et le long de tout ce chemin, qui est via Flaminia, par où on va à Rome, des traces de leur gros
(1) Asdrubal.—'?,) Fossombrone. — (^ Situées.— (4) Par la voie Flaminienne.
(5) Faiseur.
(6) Le fleuve ou la rivière qui se jette dans le Metanro.
DE MONTAIGNE
pavé qni est enterré pour la plaspart, et leur chemin qui avoil 40 pieds de large n'en a plus quatre. Je m'estois détourné pour voir cela ; et repassai sur mes pas, pour reprandre mon chemin que je suivis par le bas d'aucones montaignes accessibles et fertiles. Sur la fin de nostre trete, nous comançames à monter et à descendre, et vînmes à
Urbin, seize millesS vlllede peu d'excellence, sur le haut d'une montaigne de moïene hautur, mais se couchant de toutes parts selon les pantes du lieu, de façon qu'elle n'a rien d'esgal, et partout il y a à monter et descendre. Le marché y estoit, car c'estoit sammedi. Nous y vismes le palais qui est fort fameus pour sa beauté: c'est une grand'masse, car elle prant jusques au pied du mont. La veue s'estand à mille autres montaignes voisines , et n'a pas beaucoup de grâce. Come tout ce bastimant n'a rien de fort agréable ny dedans ny autour n'aïant qu'un petit jardinet de 25 pas ou environ, ils disent qu'il y a autant de chambres que de jours en l'an; de vrai, il y en a fort grand nombre et à la mode de Tivoli et autres palais d'Italie. Vous voiez au travers d'une porte, souvant 20 autres portes qui se suivent d'unsansS et autant par l'autre sans, ou plus. 11 y avoit quelque chose d'antien, mais le principal fut basti en U76, par Frédéric Maria de la Rovere, qui ha leans^ plusieurs titres et grandurs de ses charges et exploits de guerre ; de quoi ses murailles sont fort chargées, et d'une inscription qui dict que c'est la plus bêle maison *du monde. Ell'est de brique, toute faicte à voûte, sans aucun planchier, come la pluspart des bastimants d'Italie. Cestui-ci^ est son arrière neveu* . C'est une race de bons princes et qui sont eimés de leurs sujets^. Ils sont de père en fis tous jans de lettres, et ont en ce palais une bêle librairie ; la clef, ne se treuva pas. Ils ont l'inclination espaignole. Les armes du roy d'Espaigne se voient en ranc de faveur, et l'ordre d'Engleterre et de la Toison , et rien dunostre. Ils produisent eus-mesmes en peinture le premier duc d'Urbin, june home qui fut tué par ses sujets pour son injustice: il n'estoit
(1) Sa».— /2) Qui a icL— (3) Le prince régnant.
(4) De Frédéric-Marie de la Rovère.
(5) Il y a quelques exceptions à faire pour les deux papes "qu'elle a donnés, pour Sixte IV et Jules II. son neveu
pas de ceste race. Celoi-ci a épousé la sur* de M. de Ferrare, plus vieille que lui de dix ans. Ils sont mal ensamble et séparés, rien que pour la jalousie d'elle, à ce qu'ils disent. Ensin*, outre l'eage qui est de 45 ans, ils ont peu d'espérance d'enfants, qui rejetera, disent-ils, ceste duché à l'Eglise ; et en sont en peine. Je vis là l'effigie au naturel de Picus iMirandula' : un visage blanc, très-beau, sans barbe, de la façon de 17 ou 18 ans, le nez longuet, les yeus dous, le visage maigrelet, le poil blon*, qui lui bat jusques sur les espaules, et un estrange acoutremant. Ils ont en beaucoup de lieus d'Italie ceste façon de faire des vis^, voire fort droites et étroites, qu'à cheval vous pouvez monter à la sime ; cela est aussi ici avec du carreau mis depouinte^. C'est un lieu, disentils froit; et le duc faict ordinere "^ d'y estre sulemant l'esté. Pour prouvoir à cela*, en deus de leurs chambres il s'y voit d'autres chambres carrées en un couin , fermées de toutes pars^ sauf quelque vitre qui reçoit le jour de la chambre; au dedans de ces retranchemants est le lit du maistre. Après disner je me destouroai encores de cinq milles, pour voir un lieu que le peuple de tout tamps apele sepulchro d'Asdrabale», sur une colline fort haute et droite qu'ils noment Monte deci. Il y a là quatre ou cinq méchantes maisonetes et une eglisete ^^, et se voit aussi un bastimant de grosse brique ou carreau, rond de 25 pas ou environ, et haut de 25 pieds. Tout autour il y a des acoudoirs de mesme brique de trois en trois pas. Je ne sçai comant les massons apelent ces pièces, qu'ils font pour soutenir come des becs^'. On monta audessus. car il n'y a null'entrée par le bas. On y trouva une voûte, rien dedans, nulle pierre de taille, rien d'escrit ; les habitans disent qu'il y avoit un mabre, oii il y avoit quelques marques, mais que de notre eage il a esté pris '2. D'où ce nom*3 lui aïe esté mis. je ne
(I) Sœur.— (i) Ainsi.— (3) Du fameux Pic de la Mirandole. (4) Lescheveux.- (5) Des escaliers. —{6) De champ.
(7) Est dans Tusage.
(8) Pour pourvoir au froid.
(9) Le tombeau d'Asdrubal. Ce général carthaginois, frère d'Annibal. eut son armée taillée en pièces sur les bords du Métauro, par le consul Uvius et par son collègue Ciaudius .\éro, qui s'étaient joints ; il fut tué dans le combat"
(10) Petite église, chapelle.
(II) Éperons, arcs-boutants.—(i^ EnlcTé.- (13) De tombeaa d'.^sdrohaJ.
VOYAGES
gçai, et je ne croi guiere que ce soU vraïaient ee qu'ils disent. Bien est il certein qu'il* fut deftaict et tué assez près de là. Nous suivismes après un chemin fort montueus, et qui devint fangeus pour une suie heure qu'il avoit pieu, et repassâmes Melauros à gué, comme ce n'est qu'un torrant qui ne porte pouint de bateau lequel nous avions passé une autrefois depuis le disnée, et nous randismes isùr la lin de la journée, par un chemin bas et aisé, à
Castel Durante, quinze milles, villete assise en la pleine, le long de Metaurus, apartenant au duc d'Urbin. Le peuple y faisoit fus* de joie et feste de la naissance d'un fils masle, à la princesse de Besigna , sur^* de leur duc. Nos vetturins déselent leurs chevaus à mesure qu'ils les débrident en quelqa'estat qu'ils soint, et les font boire sans aucune distinction. Nous bevions ici des vins sophistiqués, et à Urbin, pour les adoucir.... *. Le dimanche matin nous vînmes le long d'une pleine assez fertile et les couteaus d'antour, et repassâmes premièrement une petite bêle ville, S. Angelo apartenant audit duc, le long de Metaurus, aïant des avenues fort bêles. Nous y trouvasmes en la ville des petites reines^ du mi-careme, parce que c'estoit la veille du premier jour de mai. De-là, suivant ceste pleine, nous traversâmes encores une autre villete de mesme juridiction nomée Marcatello, et par un chemin qui comançoit déjà à santir la montaigne de l'Apen-' nin, vînmes diner à
Borgo-à-Pasci, dix milles , petit village et chetif logis pour une soupée, sur l'encouingnure des mons. Après disner nous suivismes premieremant une petite route sauvage et pierreuse, et puis vînmes à monter un haut mont de deus milles de pante ; le chemin escailleus et ennuïeus : mais non effroïable ny dangereus, les prœcipices n'estant pas coupés si droit que la veuë n'aie où se soutenir. Nous suivismes le Metaurus jusques à son gite^, qui est en mont; einsi nous avons veu sa naissance et sa fin, l'aïant veu tumber en la mer à Senogaglia ''. A la descente de ce mont, il se presantoit à nous une très belle et grande pleine . dans laquele court le Tibre qui n'est qu'à huit milles ou en-
(1) Asdrubal.— (2) Feux.— (3? Sœur.— f4) Il manque ici quelque chose.
K) Des grenouilles de la mf-carême. — (6) A sa source. (ï) A S*?» !anj;!;a,
vlron de sa naissance, et d'autres monts audelà : prospect représentant assez celui qui s'offre en la Limaigne d'Auvergne^à ceus qui descendent de Puy de Domme à Clermont. Sur le haut de nostre mont se finit la juridiction du duc d'Urbin, et comance celé du duc de Florance et celé du pape à mein gauche. Nous vînmes souper à
Borgo S. Sopolchro, treize railles; petite ville en ceste pleine , n'aiant nulle singularité, audiet duc de Florence ; nous en partîmes le premier jour de may . A un mille de ceste ville, passâmes sur un pont de pierre la rivière du Tibre, qui a encores là ses eaus cleres et belles, qui est signe que ceste coulur *sale et rousse, flavum Tiberim^ qu'on lui voit à Rome, se prant du meslange de quelqu'autre rivière. Nous traversâmes ceste pleine de quatre milles, et à la première colline trouvâmes une villete à la teste. Plusieurs filles et là et ailleurs sur le chemin, se metoint au devant de nous, et nous saisissoint les brides des chevaus, et là en chantant certeine chanson pour cest effaict, demandoint quelque libéralité pour la feste du jour. De ceste colline, nous nous ravalâmes en une fondiere fort pierreuse, qui nous dura longtamps le long du canal d'un torrant; et puis eusmes à monter une montaigne stérile et fort pierreuse, de trois milles à monter et descendre , d'oij nous descouvrimes une autre grande pleine dans laquele nous passâmes la rivière de Chiasso, sur un pont de pierre, et après la rivière d'Arno, sur un fort grand et beau pont de pierre, au deçà duquel nous logeâmes à
Ponte Boriano, petite malsonnete, dix-huit milles. Mauves logis, corne sont les trois prœcedants, et la pluspart de ceste route. Ce seroit grand folie de mener par ici des bons chevaus, car il n'y a peuint de fouin. Après disner, nous suivismes une longue pleine toute fendue de horribles crevasses que les eaus y font d'une estrange façon, et croi qu'il y faict bien lede en hiver ; mais aussi est-on après à rabiller le chemin. Nous laissâmes sur nostre mein gauche, bien près de la disnée, la ville -d'Arrezo, dans ceste mesme pleine, à deus milles de nous ou environ. II samble toutesfois que son assiete soit un peu relevée. Nous passâmes sur un beau
(«) Couleur,--(â) Horat Od 8,1. 1 fSi Laid
DE MONTArONE.
pont de pierre 'et de grande haatur* la rivière de Ambra*, et nous randismes à souper à
Lavenelle, dix milles. L'hostellerie est audeçà dudict village d'un mille ou environs et est fameuse; aussi la tient-on la meilleure de Thoscane et a-t-OQ raison ; car à la raison des hosteleries d'Italie, elle est des meilleures. On en faiet si grand feste, qu'on dict que la noblesse du pais s'y assamble souvant, corne chez le More à Paris, ou Guillot à Amians. Ils y servent " des âssietes d'estein , qui est une grande rarité^. C'est une maison suie*, en très bêle assiete d'une pleine qui a la source d'une fonteine à son service. Nous en partîmes au matin, et suivismes un très beau chemin et droit en ceste pleine, et y passâmes au travers quatre villetes ou bourgs fermés, Mantenarea, S. Giovanni, Fligine et Anchisa*, et vînmes disner à
Pian délia Fonte, douze milles. Assez mauves logis, où est aussi une fonteine, un peu au dessus ledit bourg d'Anchisa, assis au val d'Arno, de quoi parle Petrarca, lequel on tient nai^ dudict lieu Anchisa'', au moins d'une maison voisine d'un mille de laquelle on netreuve plus les ruines que bien chetifves ; toutefois ils en remerquent la place. On semoit là lors des melons parmi les autres qui y etoint déjà semés, et les esperoit-on recueillir en aoust. Ceste matinée j'eus une pesanteur de teste et trouble de veue corne de mes antienes migrenes, que je n'avois santi il y avoit dix ans. Ceste valée où nous passâmes a esté autrefois toute enmarès*; et tient Livius^ que Annibal fut contreinl de les passer sur un elefant, et pour la mauvese seson y perdit un euil *<*. C'est de vrai un lieu fort plat et bas et fort sujet au court de l'Ame. Là je ne vousis *• pas disner et m'en repantis ; car cela ra'eiit eidé à vomir, qui est ma plus
(IJ Hauteur.
'8) Petite rivière célél>rée par Politien , dans son beau poème ^ur Homère, qui a pour titre Ambra.
(5) Ainsi l'étain, chez les particuliers et dans Vusage ordinaire, était luxe en 1581.
t*) Seule.— {5) Ancisn.— ^C) Né.
(T) Les père et mère de E»étrarque avaient leurs biens à Ancfca, dans la vallée d'Arno, et ils y demeurèrent environ six ans, pendant leur exil de Florence; mais François Pétrarque était né à Arezro, suivant Beccalelli. auteur d une Fie de ce poète, mise à la tête de ses œuvres, dans la belle édition de Venise de 1736.
(8) Marais.
(9) Tile-Uve, Bist., Hv, xxn, c.
prompte guerison : aqtrwoaiit j« porte ceste poisantur de teste an jour et deus, come il m'avint lors. Nous trouvions ce chemin plein du peuple du païs, portant diverses sortes de vivres à Florance. Nous arrivasmes à
Florance, douze milles, par l'un des quatre pons de pierre qui y sont sur l'Arno. Landemein, après avoir ouï la messe, nous en partîmes; et biaisant un peu le droit chemin, allâmes pour voir Castello, de quoi j'ai parlé ailleurs; raaisparceque les lilles du duc y estoint, etsur ceste mesme heure aloint par le jardin ouïr la messe, on nous pria de vouloir alandre, ce que je ne vousis * pas faire. Nous rancontrions.en chemin force pros-sessions; la baniere va devant, les famés après, la pluspart fort belles, atout des chapeaus de paille, qui se font plus excellans en ceste contrée qu'en lieu du monde, et bien vestues pour famés de village, les mules et escarpins blancs. Après les famés, marche le curé, et après lui les masles ^. Nous avions veu le jour avant une prossession de moines, qui avoint quasi tous de ces chapeaus de paille. Nous suivismes une très bêle pleine fort large; et à dire le vrai, je fus quasi contreint de confesser que ny Orléans, ny Paris , mesmes et leurs environs, ne sont accompaignés d'un si grand nombre de maisons et villages, et si louin que Florance : quant à bêles maisons et palais, cela est hors de double. Lie longde ceste route, nous nous randismes à disner à
Prato, petite ville, dix milles, audict duc, assise sur la rivière de Bisanzo, laquelle nous passâmes sur un pont de pierre à la porte de ladicte ville. Il n'est nulle région sibien accommodée, entr'autres choses de pons, et si bien estoffés ; aussi le long des chemins partout on rancontre des grosses pierres de taille, sur lesqueles est escrit ce que chaque contrée doit rabiller de chemin, et en respondre. Nous vismes là au palais dudict lieu les armes et nom du Légat du Prat *, qu'ils disent être oriunde 5 de là. Sur la porte de ce palais est une grande statue coronée, tenant le monde en sa mein, et
(1) voulus. — (t) Avec. — <J) Le« bomnaes.
(4) Antoine du Prat, chancelier de France, puis, après avoir possédé successivement plusieurs évéchés, arcbevéqiio de Sens, cardinal et légal à Intere eo France. On lui attrih'ie la Vènalilé des charges de judicalure, établie par Louis XH, et te fomeuK concordat entr« François Ur et Léon X.
(5) On«iMir«.
VOYAGES
à ses pieds *, Rex Robertus *. Ils disent là qne ceste ville a été autresfois à nous ; les flurs de lis y sont partout : mais la ville de soi-^, porte de gueules semé de flurs de lis d'or. Le dôme y est beau et enrichi de beaucoup de mabre blanc et noir. Au partir de là, nous prismes un'autre traverse de bien quatre milles de détour, pour aler al Poggio, maison de quoi ils font grand fesle, apartenaint au duc, assis sur le fluve Umbrone; la forme de ce bastimant est le modèle de Pratolino. C'est merveille qu'en si petite masse il y puisse tenir çant ^ très belles chambres. J'y vis, entr'autres choses, des lits grand nombre de très bêle étoffe, et ^ de nul pris : ce sont de ces petites étoffes bigarrées, qui ne sont que de leine fort fine , et il les doublent de tafetas à quatre fils de mesme' colur ^ de l'estoffe. Nous y vismes le cabinet de distilloir ' du duc et son ouvroir du tour, et autres instrumans : carilestgrand mechanique^. Delà, par un chemin tr s droit et le pais extrememant fertile, le chemin clos d'arbres ratachés de vignes , qui faict la haie, chose de grande beauté, nous nous randismes à souper à
Pistoie, quatorze milles; grande ville sur la rivière d'Umbrone ; les rues fort larges, pavées corne Florance, Prato, Lucques, et autres, de grandes plaques de pierre fort larges. J'obliois à dire que des salles de Poggio on voit Florance, Prato et Pistoïa, de la table : le duc etoit (ors à Pratolino. Audict Pistoie, il y a fort peu dépeuple; les églises belles, et plusieurs belles maisons^. Jem'enquisde la vante des chapeaus de paille, qu'on fit 15 s. Il me samble qu'ils vaudroient bien autant de frans *o en France. Auprès de ceste ville et en son territoire, fut ancienemant desfaict Catilina ^*. Il y a à Poggio,
(1) £st écrit.
(2) Quel est ce roi Robert? Est-ce le fils de Hugues Capet, Robert le dévot, roi de France? On ne lit point qu'il ait été en Italie. Est-ce Robert 1er, sou fils, chef de la première branche royale des ducs de Bourgogne ? Querlon.
(5) C'est-à-dire, mais la ville a pour armoiries, de gueules semé de fleurs de lys d'or, ou semé de France.
(4) Cent.— (S) Et ; c'est-à-dire mais.
(6) Couleur.
(7) C'est-à-dire le laboratoire, pourvu d'alambics et de fourneaux à distiller.
(8) Mécanicien.
(9) Les Italiens la nomment Pistoye la bien bâtie. (10) De francs.
(H) Lecombat se donna dans une plaine, bordée à gauche par des montagnes, et à droite par un roc escarpé. CatHhfia
de la tapisserie represantant toute sorte de chasses , je remercai entr'autres une pante » de la chasse des autruches, qu'ils font suivre àgens decheval , et enferrer atout ^ des javelots. Les Latins apelent Pistoïa, Pistorium ^ ; elle est au duc de Florance. Ils disent que les brigues antienes des maisons de Cancellieri et Pansadlssi, qui ont été autrefois, l'ont einsi randue come inhabitée, de manière qu'ils ne content que huit mille âmes en tout ; et Lucques qui n'est pas plus grande, fait vint et cinq mille habitans et plus. Messer TadeoRospigUoni *, qui avoit eu de Rome lettre de recommandation en ma faveur, de Giovanni Franchini, me pria àdisner le làndemein, et tous les autres qui estions de compaignie. Le palais fort paré, le service un peu faroche ^ pour Tordre des mets ; peu de valets ; le vin servi encores après le repas, come en Allemaigne. Nous vismes les églises : à l'élévation, on y sonnoit en la maîtresse église les trompettes . Il y avoit parmi les enfans de cueurs ^ des prestres revestus, qui sonnoint de saquehutes. Ceste povre "^ ville se paie de la liberté perdue sur ceste veine image de sa forme antiene. Ils ont neuf premiers^ et un gonfalonier qu'ils élisent de deus en deus mois. Ceus-ci ont en charge la pohce, sont nourris du duc, com'ils étoint antienemant du publlq, loges au palais, et n'en sortent jamais guiereque tousensamble, y estant perpetuelemant enfermés. Le gonfalonier marche devant le potesta que le duc y envoie, lequel potesta en effalct a toute puissance ; et ne salue ledict gonfalonier personne, contrefaisant une petite roiauté imaginere. J'avois pitié de les voir se paitreiie ceste singerie, et cependant le Grand-Duc a accreu les subsides des dix pars sur les antiens. La pluspart des grands jardins d'Italie nourissent Therbe aus maistresses allées et la fauchent. Environ ce tamps-là comançoit à mûrir les serises ; et sur le chemin de Pistoie à Luques, nous trouvions des jans de village qui nous presentoient des bouquets de fresesà vandre. Nous en partismes
fut non-seulement défait, mais périt lui-même ; il fut trouvé percé de coups, expirant sur un monceau de morts, et le visage encore animé dctoute sa férocité naturelle : Ferociamque animi quam habiterai vmis, in vidlu rttinens, dit Salluste. (1> Tenture.— (2) AVec— (3) Et Pistoria.
(4) C'est Rospigliosi ; le pape Clément IX, Toscan, était de cette famille-
(5) Farouche ou étrange, bizarre. — (6) Chœur. — (7) Pauvre. — (8) Magistrats.
DE MONTAIGNE
jeudi, jour de l'Ascension, après disner.et suivismes premieremant un tamps cesie pleine, et puis un chemin un peu montueus, et après une très-belle et large pleine. Parmi les champs de bled, ils ont force abres bien rangés, et ces arbres couvers et ratachés de vigne de l'un à l'autre ; ces champs sambl^l estre des jardins. Les montaignes qui se voient enceste route sont fort couvertes d'abres, et principalement d'oliviers, châtaigniers, et mûriers pour leurs vers à soie. Dans ceste pleine se rancontre
Lucques, vint milles; ville d'un tiers plus petite que Bourdeaus, libre, sauf que poursafoiblesse elle s'est jettée sous la protection de l'amperur et maison d'Austriche. Elle est bien close et flanquée; lesfoscés peu enfoncés, où il court un petit canal d'eaus, et pleins d'herbes vertes, plats et larges par le fons. Tout au tour du mur, sur le terre-plein de dedans, il y a deusoa trois rancs d'abres plantés qui servent d'ombrage, et disent-ils de fascines à la nécessité *. Par le dehors vous ne voyez qu'une forest qui cache les maisons. Ils font tousjours garde de trois cens soldats etrangiers. La ville fort peuplée, et notammant d'artisans de soie ; les rues étroites, mais belles, et quasi partout des belles et grandes maisons. Ils passent au travers un petit canal de la rivière Cerchio; ils baslissent un palais de cent trente mille escus de despanse, qui est bien avansé. Ils disent avoir six vins mille âmes de sujets, sans la ville. Ils ont quelques chastelets -, mais'nulle ville en leur subjecllon. Leurs jantilshommes et jans de guerre font tous estât de marchandises. Les Buouvisi y sont les plus riches. Les estrangiers n'y entrent que par une porte où il y a une grosse garde. C'est l'une des plus plesantes assietes de ville que je vis jamais, environné dedeusgrans lieusde pleine, belle par excellance au plus estroit, et puis de belles montaignes et collines, où pour la pluspart ils se sont logés aus champs. Les vins y sont mediocremant bons ; la cherté à vint sols par jour; les hosteleries à la mode du païs, assez chetives. Je receus force courtoisies de plusieurs particuliers, et vins et fruits et offres d"arjant. J'y fus vandredi, sammedi et en partie le dimanche après le disner, pour autrui, non pas pour moi qui estois à jun. Les collines les plus voisines de la ville sont garnies de tout plein
(i) Au besoin.— {2) Petits cbâteaux.
de maisons plesantes, fort éspais ; la pins part du chemin fut par un chemin bas, assez aisé, entre des montaignes quasi toutes fort ombragées et habitables partout le long de la rivière de Cerchio. Nous passâmes plusieurs villages et deus fort gros bourgs, Reci et Borgo, et audeçà ladicte rivière que nous avions à nostre mein droite, sur un pont de bautur * inusitée, ambrassant d'un sur-arceau une grande largeur de ladicte rivière, et de ceste façon de pons nous en vismes trois ou quatre. Nous vînmes sur les deus heures après midi au
Bein * délia Yilla, seize milles. C'est un païs tout montueus. Audavant du bein, le long de la rivière, il y a une pleine de trois ou quatre çans pas, audessus de laquele le bein est relevé le long de la coste d'une montaigne médiocre, et relevé environ come la fonteine de Banieres, où l'on boit près de la ville. Le site où est le bein a quelque chose de plein, où sont trante ou quarante maisons très-bien accommodées peur ce service; les chambres jolies, toutes particulières, et libres qui veut, atout ^ un retret*, et ont un'entrée pour s'entreatacher*, et un autre pour se particulariser. Je les reconnus quasi toutes avant que de faire marché, et m'arestai à la plus belle, notammant pour le prospect 6 qui regarde (au moins la chambre que je choisis) tout ce petit fons, et la rivière de la Lima, et les montaignes qui couvrent ledict fons, toutes biencuhivéeset vertes jusques à la cime, peuplées de châtaigniers et oliviers, et ailleurs de vignes qu'ils plantent autour des montaignes, et les enceignent "^ en forme de cercles et de degrés. Le bort du degré vers le dehors un peu relevé, c'est vigne ; l'enfonceure de ce degré, c'est bled. De ma chambre j'avois toute lanuit bien doucement le bruit de ceste rivière. Entre ces maisons est une place à se proumener, ouverte d'uncosté en forme de terrasse, par laquele vous regardez ce petit plein sous l'allée d'une treille publique, et voiez le long de la rivière dans ce petit plein, à deux cens pas, sous vous, un beau petit village qui sert aussi à ces beins, quand il y a presse. La pluspart des maisons neufves ; un beau chemin pour y aler, et une belle place audict vilage. La pluspart des
(1) Hauteur. — (2) 'Ou Bagno.— (3} Avec.— (4) Une garde robe ou lieu privé.
(5) Pour communiquer.— (6) La vue. —«7) Les disposent dr culairement.
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habitans de ce lieu se tienent là l'hiver, et y ont letirs boutiques, notàmmant d'apotiquererie ; car quasi tous sont apotiqueres. Mon hoste se nome le capitene PauHni, et en est un. Il me dona une salle, trois chambres, une cuisine et encore un'apant * pour nos jans, et là dedans huit lits, dans les deus desquels il y avoit pavillon ; foumissoit de sel, servietele jour, à trois jours une nape, tous utansiles de fer à la cuisine, et chandeliers, pourtinse escus, qui sont quelques sous .plus que dix pistolets ^, pour quinze jours. Les pots, les plats, assietes qui sont de terre, nous les achetions, et verres et couteaus ; la viande s'y treuve autant qu'on veut, veau et chevreau ; non guiere autre chose. A chaque logis on offre de vous faire la despanse; et croi qu'à vint sous par home on l'aroit s par jour; et si vous la voulez faire, vous trouvez en chaque logis quelque home ou famé capable de faire la cuisine, le vin n'y est guiere bon ; mais qui veut , en faict porter ou de Pescia ou de Lucques. J'arrivai là le premier, sauf deus jantilhomes bolonois qui n'avoint pas grand trein. Einsi j'eus à choisir et, à ce qu'ils disent, meilleur marché que je n'eusse eu en la presse, qu'ils disent y estre fort grande; mais leur usage est de ne comancer qu'en juin, et y durer jtisques en septambre , car en octobre ils le quitent; et s'y fait des assamblées souvant pour la suie récréation; ce qui se faict plustost, come nous en trouvasmes qui s^en retoumoient y aïant déjà esté un mois, ou en octobre, est extraordinere. Il y a en ce lieu une maison beaucoup plus magnifique que les autres des sieurs de Buonvisi-, et certes fort belle ; ils la noment le Palais. Elle a une fontene belle et vive dans la salle, et plusieurs autres commodités. Elle me fut offerte, au moins un appartement de quatre chambres que je voulois, et tout, si j'eneusseeu besouin. Les quatre chambres meublées come dessus, ils me les eussent laissées pour vint escus du païs pour quinse jonrs; j'en vousis* doner un escu par jour pour la considération du tamps et pris qui change. Mon hoste n'ests obligé à nostre marché que pour le mois de may ; il le faudra refaire si j'y veus plus arrester. Il y a ici de qtioi boire et aussi de quoi se beîgner. Un bein couvert, voûté et assez obscur, large come la
,*) Appentis.— ;2/ Environ cinquaDte fixâmes,— :3) L'aurait. (*. Voulus.
moitié de ma salle de Montaigne. Il y a aussi certein esgout ([u'ils nomment la doccia *; ce sont des tuïaux par lesquels on reçoit l'eau chaude en diverses parties du cors et notamment à la teste, par des canaus qui descendent sur vous sans cesse et vous vienent battre la partie, l'eschauffenti et puis l'eau se reçoit par un canal de bois, come celui des buandieres, le long duquel elle s'écoule. Il y a un autre bein voûté de mesme et obscur, pour les famés : le tout 2 d'une fonteine de laquelle on boit, assez plaisamment assise, dans une enfonceure où il faut descendre quelques degrés.
Le lundi huit de mai au matin, je pris à grande difficulté de la casse que mon hoste me prsBsenta, non pas de la grace^ de celui de Rome, et la prit de mes meins. Jedisnaideus heures après et ne pus achever mon disner ; son opération me fit randre ce que j'en avois pris, et me fit vomir encores despuis. J'en fis trois ou quattre selles avec grand dolur de vantre, à cause de sa vantuosité, qui me tourmanta près de vlnt-quatre heures, et me suis promis de n'en prandre plus. J'eimerois miens un 'accès de cholique, aïant mon vantre einsin* esmeu,mon goust altéré, et ma santé troublée de ceste casse: car j'estois venu là en bon estât, en manière que le dimanche après souper, qui estoit le sul repas que j'eusse faict cejour, j'alai fort alegremant voir le bein de Corsena, qui est à un bon demi mille de \\, à l'autre visage* de ceste mesme montaigne, qu'il faut monter et dévaler après, environ à mesme hautur que les beins de deçà. Cest autre bein est plus fameus pour le bein et la doccia ; car le nostre n'a nul service receu communéemani^, ny par les médecins ny par l'usage, que le boire, et dfct-ort que l'autre est plus antienement conu. Toutefois pour avoir ceste vieillesse qui va jusquesaus sieclef^des Romeins, il n'y a nulle trace d'antiquité ny en l'un ny en l'autre. Il y a là trois ou quatre grans beins voûtés, sauf un trou sur le milieu de la voûte, com'un soupirail; ils sont obscurs et mal plaisans. Il y a un'autre fonteine chaude à deus ou trois çans pas de là, un
(J) La douche.— (2) Provenant.
(3) Avec h politesse et finielligence de fapoi'hîcairp de Rome.
(4) Ainsi.— (5) Face. .
(6) C'esl-à-dirc n'est pas communément ordonné j)ar les médecins, ni fréquenlé car les malades.
DK MONTAIGNE.
pea plus haat en ce mesme mont, qui se nome de Saint Jan; et là on y a faict une loge à trois beins , aussi couverts ; nulle maison voisiiu', mais il y a de quoi y loger un materas • pour y reposer quelque heure du jour. A Corsena, on ne boit du tout pouint. Au demurant, ils diversifient l'opération de ses eaus qui refreche*, qui eschauffe, qui pour telle maladie, qui pour telle autre, et là-dessus mille miracles ; mais en somme, il n'y a nulle sorte de mal qui n'y ireuve sa guerison. Il y a un beau logis à plusieurs chambres, et une vintene d'autres non guiere beaus. Il n'y a nulle compareson en cela de leur commodité à lanostre, ny de la beauté de la veue, quoiqu'ils aient nostre rivière à leurs pieds et que leurveue s'estande plus longue dans un vallon, et si^ sont beaucoup plus chers. Plusieurs boivent ici, et puis se vont beigner là. Pour cest'heure Corsena a la réputation. Le mardi, 9 de mai 1581, bon matin, avant le soleil levé, j'alai boire du surjon mesme de notre fonteine chaude. En beus sept verres tout de suite, qui lienent trois livres et demie : ils mesurent einsi. Jecroi queceseroit à douze* nostre carton. C'est un eau chaude fort moderéemant, come celle d'Aigues-Caudes ou Barbotan, aïant moins de goût et saveur que nulle autre que j'aie jamais heu. Je n'y peus^ apercevoir que sa tiedur et un peu de douceur. Pour ce jour elle ne me fit null'operalion, et si fus cinq heures despuis boire jusques au disner, et n'en randis une suie goule. Aucuns disoint que j'en avois pris trop peu , car là ils en ordonent un fiasque^, sont deus boccals', qui sont huit livres, sese ou dix et sept verres des miens. Moi je pense qu'elle me trouva si vuide à-cause de ma médecine, qu elle trouva place à me servir d'alimant*. Ce mesme jour je fus visité d'un janlil home boulonois, colonel de douse çans homes de pied, aas gages de ceste seigneurie, qui sç tient à quatre milles des
(I) Haieias, c'est-à-dire ud lit de camp.
[i) ^l pour rafraictsir, soit pour réchauffer, soit, etCt
(3. Et cependanl.
(4) A douze Uttcs.
(5) Pas.
f^ Cna fkaca, grande bouteille de terre plate. — p) Oa bo- «aas.
(S) C'est Felfet que font quelques médecines dans certaines dispositions; ce qui peut porter dans le sang un mauvais levain, mais est encore moins dangereux que les superpurga-
liOUS. QlERLOS.
beins. Et me vint faire plusieurs offres, et fut avec moi environ deus heures ; comanda à mon hoste et autres du lieu de me favoriser de leur puissance. Ceste seigneurie a ceste règle de se servir d'officiers estrangiers, et dispose son peuple aus vilages par nombre ; et selon la ron trée. leur donc un colonel à leur comander, qui a plus grande, qui moindre charge. Les colonels sont paies ; les capitaines, qui sont des ha*bitans do païs, ne le sont qu'en guerre, et co* mandent aus compaignies particulières lors du besouin. Mon colonel avoit sèseescus par mois de gages et n'a charge que se tenir prest. Ils vivent plus sous règle * en ces beins ici qu'au» nostres, et junent fort notamment du l)oire. Je my trouvois mieus logés qu'en nuls autres beins , fut-ce à Banieres. Le sit - du pais est bien aussi beau à Banieres, mais en nuls autres beins ; les liens à se baigner à Bade surpassent en magnificence et commodité tous les autres de beaucoup ; le logis de Bade comparable à tout auiie, sauf le prospet^ d'icy. Mercredi bon matin, je rebeus de cesteau, et estant ea grand peine du peu d'opération que j'en avois senti le jour avant ; car j'avoi bien faict une selle soudein après l'avoir prise, mais je rendois* cela à la médecine du jour prseccdant, n'aîani faict pas une goûte d'eau qui retiras! à celle du bein. J'en prins le mercredi, sept verres mesurés à la livre, qui fut pour le moins double de ce que j'en avois pris l'autre jour, et crois que je n'en ai jamais tant pris en un coup. J'en santis un grand désir de suer, auquel je ne vousis® nullemant eider, aïant soavant oui dire que ce n'estoit pas l'effaict qui me faloit ; et come le jour me contins en ma chambre, tantost me promenant, tantost en repos. L'eau s'achemina plus par le derrière, et me fit faire plusieurs selles lasches et cleres, sans aticun effort. Je tien qu'il me fit mal de prandre ceste purgation de casse, car l'eau trouvant nature acheminée par le derrière et provoquée, suivit ce trein-la , là où je l'eusse, à-cause de mes reins, pins désirée par le devant ; et sois d'opinion, au premier bein que je pranderal, de sulemant me préparer avec quelque june '' le jour avant. Aussi crois-je que cest'ean soit fort lasche et de peu d'opération, et par conse-
(l) Observent plus de régime.— <2) Site, «j6tf.— (3) Prospect.
(4) /attribuais.
(5) Eût aucun rapporu— (6) He voulus.— 'I^ Jeâne. ou Jftie.
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quant sûre et poaint de hasard, les aprantis et délicats y seront bons. On les prant pour refreschir le foïe et oster les rougeurs de visage ; ce que je remerque curieusenaant pour le service que je dois à une très vertueuse dame de France. De l'eau de Saint Jan, on s'en sert fort aus fars*, car ell'est extrememant huileuse. Je voïois qu'on en amportoità pleins barrils aus pais estrangiers, et de celé que je beuvois encore plus, à force asnes et mulets, pour Reggio, la Lombardie, pour le boire. Aucuns la prenent ici dans le lit, et leur principal ordre est de tenir l'estomac et Içs pieds chaus, et ne se branler 2 guieres. Les voisins la font porter à trois ou quatre milles à leurs maisons. Pour montrer qu'elle n'est pas fort apéritive, ils ont en usage de faire aporter de l'eau d'un bein près de Pistoie, qui a le goust acre et est très chaude en son nid^ ; et en tienent les apotiqueres d'ici, pour en boire avant celle d'ici, un verre, et tienent qu'elle acbemineceste ci, étant active et apéritive. Le segond jour je rendis de l'eau blanche, mais non sans altération de colur*, com'ailleurs, et fis force sable-, mais il estoit acheminé par la casse, car j'en rendois beaucoup le jour de la casse. J'appris là un accidant mémorable. Un habitant du lieu, soldat qui vit encore, nomé Giuseppe, et comande à l'une des galères des Genevois^ en forçat, de qui je vis plusieurs parans proches, estant à la guerre sur mer, fut pris par les Turcs. Pour se mettre en liberté, il se fit Turc, ( et de ceste condition il y en a plusieurs, et notammant des montaignes voisines de ce lieu, encore vivans, ) fut circuncis, se maria là. Estant venu piller ceste coste, il s'eloingna tant de sa retrete que le voilà, aveq quelques autres Turcs, attrapé par le peuple qui s'estoit soublevé. Il s'avise soudein de dire qu'il s'estoit venu randre à esciant*^, qu'il estoit chrétien, fut mis en liberté quelques jours après, vint en ce lieu et en la maison qui est vis-à-vis de celé où je loge : il entre, il rencontre sa mère. Elle lui demande rudement qui il etoit, ce qu'il vouloit, car il avoit encore ses vestemans de matelot, et estoit estrange de le voir là. Enfin ilse faict conètre, car il estoit perdu despuis dix à douze ans, em-
(1) Fards ou pommades pour le teint.— (2) Faire peu d'exercice, ne se bouger.
3> A sa source, à la fontaine.— ;4) Couleur.— (5) C'est-à-dire Génois.— (Cl De bon gré.
brasse sa mère. Elle aïant faict un cri, tumbe toute esperdue, et est jusques au landemein qu'on n'y conessoit quasi pouint de vie, et en estoint les médecins du tout désespérés. Elle se revint enfin et ne vescut guiere depuis, jugeant chascun que ceste secousselui accoursit* la vie. Nostre Giuseppe fut festoie d'un checun, receu en l'église à abjurer son erreur, receut le sacremant^ de l'evesque de Lucques, et plusieurs autres serimonies : mais ce n'estoit que baïes^. Il estoit Turc dans son cueur, et pour s'y en retourner, se desrobe d'ici,' va à Venise, se remesle aus Turcs, reprenant son voïage. Le voilà retumbé entre nos meins, et parce que c'est un home de force inusitée et soldat fort entandu en la marine, les Genevois^ le gardent encore et s'en ser.vent, bien attaché et garroté. Ceste nation a force soldats qui sont tousenregistrés, des habitans du pais, pour le service de la seigneurie. Les colonels n'ont autre charge que de les exercer souvant, faire tirer, escarmoucher, et teles choses, et sont tous du pais. Ils n'ont nuls gages, mais ils peuvent porter armes, mailles^, harquebouses , et ce qui J^ur plait ; et puis ne peuvent estre sesis au cors pour aucun debte, et à la guerre reçoivent paie. Parmi eus sont les capitenes, anseignes, sarjans. Il n'y a que le colonel qui doit estre de nécessité estrangier et paie. Le colonel del Borgo, celui qui m'estoit venu visiter le jour avant, m'envoïa dudict lieu ( qui est à quatre milles du bein ) un, home avec sèse citrons et sèse artichaus. La douceur et foiblesse de cest'eau s'argumante encore de ce que elle se tourne et facilement en alimant ; car elle se teint et se cuit soudein, et ne done pouint ces pouintures des autres à l'appétit^ d'uriner , corne je vis par mon experiance et d'autres en mesme tamps. Encore que je fusse plesammant et très-convmodemant logé et à l'envi de mon logis de Rome, si n'avois-ie ny châssis ny cheminée, et encore moins vitres en ma chambre. Cela montre qu'ils n'ont pas en Italie les orages si frequans que nous , car cela, de n'avoir autres fenêtres que de bois quasi en toutes les maisons, ce seroit une incommodité insupportable : outre ce, j'estois couché très-bien. Leurs lits, ce sont petits médians treteaus sur les-
(1) Abrégea.— (2)La communion.— (SjTromperies. (5j Cottes de mailles, ou cuirasses.
(6) Quand on veut uriner.
;4) Génois.
DE MO>TAIG!NE
quels ils jettent des esses • , selon la longur et largeur du lit; là dessus une paillasse, un materas 2, et vous voilà logé très bien, si vou* avez un pavillon. El pour faire que vos traiteaus et esses ne paroissent, trois remèdes : l'un d'avoir des bandes, de mesme que le pavillon, comme j'a vois à Rome; l'autre, que vostre pavillon soit assez long pour pandrejusques à terre et couvrir tout, ce qui est le meillur; le tiers, que la couverte qui se ratache par les couins avec des boutons, pande jusques à terre, qui soit de quelque légère étoffe, corne de futeine blanche, aïant audessous une autre couverte pour le chaut. Au moins j'aprans pour mon trein cest' épargne pour tout le commun de chez moi, et n'ai que faire de châlits. On y est fort bien , et puis c'est une recette contre les punèses. Le mesme jour, après disner, je me beignai, contre les règles de ceste contrée, où on dict que Tune opération ampesche l'autre ; et les veulent distinguer : boire tout de suite, et puis beigner tout de suite. Ils boivent huit jours et beignent trante, boire en ce bein et beigner en l'autre. Le bein est très dous et plesant; j'y fus demi heure, et ne m'esmeut qu'un peu de sueur : c'etoit sur l'heure de souper. Je me cochai^ au partir delà, et soupai d'une salade de citron sucrée, sans boire ; car 3e jour je ne beus pas une livre *. Et croi qui eût tout conté ^ jusques au landemein, quej'avois randu par ce moïen à peu près l'eau que j'avois prise. Cest une sotte costume de conter ce qu'on pisse®. Je ne me trouvois pas mal, eins"^ gaillard, comme aus autres beins, et siestois en grand peine de voir que mon eau ne se randoit pas, et à l'advanture m'en estoit-il autant advenu ailleurs. Mais ici de cela ils font xm accidant mortel, et, dès le premier jour, si vous faillez "a randre les deus pars au moins, ils vous conseillent d'abandonner le boire ou prandre médecine. Moi, si je juge bien de ces eaus, elles ne sont ny pour nuire beaucoup, ny pour servir : ce n'est, que lâcheté et foiblesse , et est a craindre qu'elles eschauffent plus les reins
I) Des tringles, ou des barres de bois. — 'S) Matelas.
3 Coucbai. — (4) D'eau.— (3) Compté.
6) Nous ne demandons point grâce pour tous ces détails, qui ne sont oî ragoûtants, ni curieux ; on les pardonnera si fou vent à Montaigne ; mais on voit qu'ils entraient si bien daas son genre dégoïsme qu'il en a semé ses Essais. Nous ue pouvions donc les supprimer sans altérer le comote qu'il se rend à lui-même. — (7) Mais, MORTAIGHB.
qu'elles ne les purgent ; et crois qu'il me fatf des eaus plus chaudes et aperitives. Le jeudi matin j'en rébus cinq livres, cregnanl d'en estre mal servi et ne les vuider. Elles me firent faire une selie, uriner fort peu. Et ce mesme matin escrivant à M. Ossat*, je tumbe en un pancemant si pénible de M. de la Boétie^, et y fus si longtamps sans me raviser que cela me fit grand mal. Le lit de cest'eau est tout rouge et rouillé, et le canal par où elle passe : cela, meslé à son insipidité, me faict crère qu'il y a bien du fer, et qu'elle resserre. Je ne randis le jeudi, en cinq heures, que j'atandis à disner, que la cinquiesme partie de ce que j'avois beu. La vaine chose que c'est que la médecine-^. Je disois-par rencontre ! que me repantois de m'estre tant purgé, que cela faisoit que l'eau me trouvant vuide, servoit d'alimans et s'arrestoit. Je viens de voir un me(?ecin imprim."*, parlant de ces eaus, nommé Donati, qui dit qu'il conseille de peu disner et mieux souper. Comme je continuai à boire, je crois que ma conjecture lui sert. Son compaignon Franciotti est au contrere, comme en plusieurs autres choses. Je santois ce jour là quelques poisan eursde reins que je creignois que les eaus mesmes me causassent, et qu'elles s'y croupissent : si est-ce qu'à conter tout ce que je rendois en 24 heures, j'arrivois à mon pooint à peu près, atandu le peu que je beuvois aus repas. Vandredi je ne beus pas ; et au lieu de boire m'alai beigner un matin et m'y laver la teste, contre l'opinion commune du lieu. C'est un usage du païs deider leur eau par quelque drogue meslée, come du sucre candi, ou manne, ou plus forte médecine, encore qu'ils meslent au premier verre de leur eau et le plus ordineremant de l'eau del Tesluccio, que je tâtai : elle est salée. J'ai quelque soupçon que les apotiqueres, au lieu de l'envoïer quérir près de Pistoïe où ils disent qu'elle est, sophistiquent quelque eau naturelle, car je lui trouvai la saveur extraordinaire, outre la salure. Ils la font réchauffer et en boivent au comancement un, deus ou trois verres. J'en ai veu boire en ma presance. sans
(1) Le même qui fut depuis cardinal et négociateur célèbre. (îl Elieone de la Boetie, l'ami le plus mtime et le plus chéri de Montaigne, auteur du discours intitulé : De la servitiule volontaire. Voyez son él<^e dans les Essais, 1. Il, c. 17.
(5) On a déjà vu par les Essais de Montaigne qull était rempli de préfugés conf* la médecine et les médecins.
4) C'est-à-dire dont on a un ouvrage imprimé sur ces eaux.
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aucun eifaIct.Aulres niellent du sel dans l'eau au premier elBecond verre ou plus. Ils y estiment la sueur quasi mortelle et le dormir, aïant heu. Je santois grand action de cest'eau vers la sueur.
La fin du Voyage de Montaigne est écrite en langue italienne^ nous n'en donnons que la traduction.
Essayons de parler un peu cette autre langue*, me trouvant surtout dans cette contrée où il me paroît qu'on parle le langage le plus pur de la Toscane, particulièrement parmi ceux du pais qui ne Tout point corrompue par le mélange des patois voisins. Le samedi matin de bonne heure, j'allai prendre les eaux de Barnabe ; c'est une des fontaines de cette montagne, et Ton est étonné de la quantité d'e^iux chaudes et froides qu'on y voit. La montagne n'est point trop élevée, et peut avoir trois milles de circuit. On n'y boit que de l'eau de notre fontaine principale, et de cette autre qui n'est en vogue que depuis peu d'années, tin lépreux nommé Barnabe, ayant essayé des eaux et des bains de toutes les autres fontaines , se détermina pour celle-ci, s'y abandonna et fut guéri. C'est sa guérison qui a fait la réputation de cette eau. Il n'y a point de maisons à l'entour, excepté seulement une petite loge couverte, et des sièges de pierre autour du canal, qui étant de fer, quoique placé là récemment, est déjà presque tout rongé en dessous. On dit que c'est la force de l'eau qui le détruit, ce qui est fort vraisemblable. Celte cau est un peu plus chaude que l'autre, et selon l'opinion commune, plus pesante encore et plus violente; elle sent un peu plus le souffre, mais néantmoinsfoiblement. L'endroit oiî elle tombe est teint d'une couleur de cendre comme les nôtres, mais peu sensible ; elle est éloignée de mon logis de près d'un mille, en tournant au pied de la montagne, et située beaucoup plus bas que toutes les autres eaux chaudes. Sa distance de la rivière est d'environ une ou deux piques. J'en pris cinq livres avec quelque malaise, parce que ce matin
(1) L'iialienne. I.a tmditctlondela partie Itaîienne duVouage de Monlaignc est de M. de Qiierlon. Le style italien de Montaigne est fort peu élégant; mais il a jnéféré s.ins doute écrire dan» cette langue à cause des nombreux détails de sa cure Uédicaie qu'il y suit pas à pas. Cet ouvrage, d'ailleurs, n'était u'une sorte de memormcltim uniquement destiné pour lui.
je ne me portoispas trop bien. Le jourd'auparavantj'avoisfait une promenade d'environ trois milles après mondiner, pendant la chaleur, et je sentis après le souper un peu plus fortement l'eiTet de cette eau. Je commençai à la digérer dans l'espace d'une demi-heure. Je fis un grand détour d'environ deux milles, pour m'en retourner au logis. Je ne sais si cet exercice extraordinaire me fit grand bien; car les autres jours je m'en retournois tout de suite à ma chambre, afin que l'air du matin ne pût me refroidir, les maisons n'étant point à trente pas de la fontaine. La première eau que je rendis fut naturelle, avec beaucoup de sable : les autres étoient blanches et crues. J'eus beaucoup de vents. Quand j'eus rendu à peu près la troisième livre, mon urine commençoit à prendre une couleur rouge; avant le disner j'en avois évacué plus de la moitié. En faisant le tour de la montagne de toutes parts, je trouvai plusieurs sources chaudes. Les paysans disent de plus qu'on y voit pendant l'hiver, en divers endroit.s, des évaporations qui prouvent qu'il y en a beaucoup d'autres. Elles me paroissent à moi comme chaudes cl en quelque façon sans odeur, sans saveur, sans fumée, en comparaison des nôtres. Je vis à Corsenne un autre endroit beaucoup plus bas que les bains, où sont en quantité d'autres petits canaux plus commodes que les autres. Ils disent ici qu'il y a pliisieurs fontaines, au nombre de huit ou dix, qui forment ces canaux. A la tête de chacun est inscrit un nom différent, qui annonce leurs divers effets : comme la Savoureuse, la Douce, V Amoureuse, la Couronne ou la Couronnée , la Désespérée, etc. A la vérité il y a certains canatîx plus chauds les uns que les autres.
Les montagnes des environs sont presque toutes fertiles en bled et en vignes, au lieu qu'il n'y avait, il y a cinquante ans, que des bois et des châtaignes On voit encore un petit nombre de montagnes pelées et dont la cime est couverte de neige, mais elles sont assez éloignées de là. Le peuple mange du pain de bois : c'est ainsi qu'ils nomment, par forme de proverbe, le pain de châtaigne, qui est leur principale récolte, et il est fait comme celui qu'on nomme en France pain d'épice. Je n'ai jamais tant vu de serpents et de crapauds. Les enfans n'osent même assez souvent aller cueillir les fraises dont il y a grande abondance sur la
DE MONTAIGNE
montagne et dans les baissons, de peur des serpents. ♦
Plusieurs buveurs d'çaa, à chaque verre, prennent trois ou quatre grains decorriande pour cliasser les vents. Le dimanche de Pasques, 14 de mai, je pris cinq livres et plus de Teau de Barnabe, parce que mon verre en^on- | tenoit plus d'une livre. Ils donnent ici le nom 1 de Pâques aux quatre principales fêtes de Tan- ' née. Je rendis beaucoup de sable la première fois; et avant qu'il fiît deux heures, j'a\ ois évacué plus des deux tiers de l'eau, suivant que je l'avois prise, avec l'envie d'uriner et avec les dispositions que j apportois ordinairement aux autres bains. Elle me tenoit le ventre libre, et passoit très bien. La livre d'Italie n'est que de douze onces.
On vit ici à très bon marché. La livre de veau, très bon et très tendre , coûte environ trois sols de France. Il y a beaucoup de truites, mais de petite espèce. On y voit de bons ouvriers en parasols, et l'on en porte de cette fabrique partout. Toute cette contrée est montueuse et l'on y voit peu de chemins unis; cependant il s'en trouve de fort agréables, et jusqu'aux petites rues de la montagne, la plupart sont pavées. Je donnai après dîner un bal de paysannes, et j'y dansai moi-même pour ne pas parohre trop réservé. Dans certains lieux de ritalie, comme en Toscane et dans le duché d'Urbin, les femmes font la révérence à la françoise, en pliant les genoux. Près du canal de la fontaine la plus voisine du bourg est un marbre carré, qu'on y a posé il y a précisément cent dix ans, le premier jour de mai, et -ijr lequel les propriétés de cette fontaine sont inscrites et gravées. Je ne rapporte point l'inscription, parce qu'elle se trouve dans plusieurs livres imprimés où il est parlé des bains de Luques. A tous les bains, on trouve de petites horloges ' pour l'usage commun; j'en avois toujours deux sur ma table qu'on m'avoit prêtées. Le soir je ne mangeai que trois tranches de pain rôties avec du beurre et du sucre, sans boire. Le lundi, comme je jugeai que cette eau avoit assez ouvert la voie, je repris de celle de la fontaine ordinaire, et j'en avalai cinq livres; elle ne me provoqua point de
deau
i: Co sont des horloges de sat>ie, i fnsage des boreun ,
sneUf, comme elle faisoil ordinairement. La première fois que j'urinois, je rendois du sable qui paroissoit être en effet des fragmens de pieifè. Cette eau me sembloit presque froide en comparaison de celle de Bamaljé, quoique celle-ci ait une chaleur fort modérée et bien "éloignée de celle des eaux de Plombières et de Bagnières. Elle fil un bon effet d^s deux côtés ; ainsi je fus heureux de ne pas croire ces médecins qui ordonnent d'abandonner la boisson, lorsqu'elle ne réussit pas dès le premier jour Le mardi 1 6 de mai, comme c'est l'usage du pays, usage conforme à mon goût, je disconlinaai de boire, et je restai plus d'une heure dans le bain sous la source même, parce qu'ailleurs l'eau me paroissoit trop froide. Enfin, comme je sentois toujours des vents dans le bas- ventre et dans les intestins, quoique sans douleur et sans qu'il y en eût dans mon estomac, j'appréhendai que l'éau n'en fût particulièrement la cause, et je discontinuai d'en boire. Mais je me plaisois si fort dans le bain que je m'y serois endormi volontiers. Il ne me fit pas suer, mais il me tint le corps libre; je m'essuyai bien, et je gardai le lit quelque temps.
Tous les mois on fait la revue des soldats de chaque vicariat. Mon colonel, de qui je recevois des politesses infinies, fît la sienne. Il y avoit deux cens piquiers et arquebusiers; il les fit manœuvrer les uns contre les autres, et, pour des pavsans ils entendent assez bien les évolutions : mais son principal emploi est de les tenir en bon ordre et de leur enseigner la discipline militaire. Le peuple est ici divisé en deux partis, l'un françois et l'autre espagnol. Cette division fait naître souvent des querelles sérieuses ; elle éclate même en public. Les hommes et les femmes de notre parti portent des touffes de fleurs sur l'oreille droite, avec le bounet et des flocons de cheveux, ou telles choses semblables ; dans le parti des Espagnols, ils les portent.de l'autre côté. Ici les paysans et leurs femmes sont habillés comme les gentilshommes. On ne volt point de paysanne qui ne porte des souliers blancs, de beaux bas de lil et un tablier d'armoisin» de couleur. Elles dansent et font fort bien les cabrioleset le moulinet. Quand on dit le prince, dans cette seigneurie, on entend le conseil des cent vingt. Le colonel
!ii Etoffe de soie fort légère.
ne peut prendre nne femme sans la permission du prince, et il ne l'obtient qu'avec beaucoup de peine, parce qu'on ne veut pas qu'il se fasse des amis et des parens dans le pays. Il ne peut encore y acquérir aucune possession. Aucun soldat ne peut quitter le pays sans congé. Il y en a beaucoup que la pauvreté force de mendier sur ces montagnes, et de ce qu'ils amassent ils achètent leurs armes.
Le mercredi j'allai au bain, et j'y restai plus d'un heure ; j'y suai un peu et je me baignai la tète. On voit bien là que l'usage des poêles d'Allemagne est très commode dans l'hiver pour chauffer les habits et tout ce qu'on veut; car notre maître de bains, en mettant quelques charbons sur une pelle de fer propre à tenir de la braise, et l'élevant un peu avec une brique, pour que l'air qu'il reçoit par ce moyen puisse nourrir le feu, fait chauffer très bien, très promptement, les hardes, et plus commodément que nous pourrions faire à notre feu. Cette pelle est faite comme un de nos bassins.
On appelle ici toutes les jeunes filles à marier petites on fillettes ; et les garçons qui n-' ont point encore de barbe, enfans.
Le jeudi je fus un peu plus soigneux, et je pris le bain plus à mon aise ; j'y suai un peu, et je me mis la tête sous le surgeon^. Je sentois que le bain m'affoiblissoit un peu, avec quelque pesanteur aux reins ; cependant je rendois du sabie et assez de flegmes, comme lorsque je prenois les eaux. D'ailleurs je trouvois que ces eaux me faisoient le même effet qu'en les buvant. Je continuai le vendredi. On voyoit tous les jours charger une grande quantité d'eau de cette fontaine et de celle de Corsène destinée pour divers endroits d'Italie. Il me sembloil que ces bains m'éclaircissoient le teint. J'étois toujours sujet aux mêmes vents dans le basventre, mais sans douleur ; c'est apparemment ce qui me faisoit rendre dans mes urines beaucoup d'écume, et de petites bulles qui ne s'évanouissoient qu'au bout de quelque temps. Quelquefois il s'y trouvoit aussi des poils noirs 2, mais en petite quantité, et je me rappelle qu'autrefois j'en rendois beaucoup. Ordinairement mes urines étoient troubles et chargées d'une
(i; Ou la source. — (2) Etait-ce doDcquelque bezoard qui se décomposait? Qucrlon.
matière grasse ou comme huileuse. Les gens du pays ne sont pas à beaucoup) près aussi carnaciers que nous : on n'y vend que de la viande ordinaire, et à peine en sçavent-ils le prix. Un très beau levreau dans cette saison me hit vendu au premier mot six sols de France. On ne chasse point et on n'apporte point de gibier, parce que personne ne l'acheteroit.
Le samedi, parce qu'il faisoit très mauvais temps et un vent si fort qu'on sentoit bien dans les chambres le défaut de contrevents et de vitres, je m'abstins de me baigner et de boire. Je voyois un grand effet de ces eaux, en ce que mon frère ' , qui ne se rappeloit pas d'avoir jamais rendu du sable naturellement ni dans d'autres bains où il en avoit bu avec moi, en rendoit cependant ici en grande quantité. Le dimanche matin je me baignai le corps, non la tête. L'après-dinéeje donnai un bal avec des prix publics, comme on a coutume de faire à ces bains, et je fus bien aise de faire cette galanterie au commencement de l'année. Cinq ou six jours auparavant j'avois fait publier la fête dans tous les lieux voisins: la veille je fis particulièrement inviter, tant au bal qu'au souper qui devoit le suivre, tous les gentilshommes et les dames qui se trouvoient aux deux bains, et j'envoyai à Lucques pour les prix. L'usage est qu'on en donne plusieurs, pour ne pas paroître favoriser une femme seule préferablement aux autres ; pour éviter même toute jalousie , tout soupçon, il y a toujours huit ou dix prix pour les femmes, et deux ou trois pour les hommes. Je fus solUcité par beaucoup de personnes qui me prioient de ne point oublier, l'une elle-même, l'autre sa nièce, une autre sa fille. Quelques jours auparavant, M. Jean da Vincenzo Saminiati, mon ami particulier, m'envoya de Lucques, comme je le lui avois demandé par une lettre, une ceinture de cuir et un bonnet de drap noir pour les hommes ; et pour les femmes deux tabliers de taffetas, l'un vert et l'autre violet (car il est bon de sçavoir qu'il y a toujours quelques prix plus considérables pour pouvoir favoriser une ou deux femmes à son choix); deux autres tabliers d'étamine, quatre carterons d'épingles, quatre paires d'escarpins, dont je donnai une paire à une jolie fille hors du bal ; une paire de mules, à
(1) M de MattecouIoD. on a vu qu'il l'avait laissé à Rome ; 11 était doue venu le ^joindre?
DE MONTAIGNE
laquelle j'ajoutai une paire d'escarpins ne faisant qu'un prix des deux ; trois coiffes de gaze* trois tresses qui faisoient trois prix et quatre petits colliers de perles : ce qui faisoit dixneuf prix pour les femmes. Le tout me revenoit à un peu plus de six écus. J'eus après cela cinq fiffres que je nourris pendant tout le jour et je leur donnai un écu pour eux tous : en quoi je fus lieureux, parce qu'on ne les a pas à si bon marché. On attache ces prix à un cercle fort orné de tous côtés; et ils sont exposés à la vue de tout le monde.
Nous commençâmes le bal sur la place avec les femmes du voisinage, et je craignois d'abord que nous ne restassions seuls ; mais il vint bientôt grande compagnie de toutes parts, et particulièrement plusieurs gentilshommes et dames de la Seigneurie, que je reçus et entretins de mon mieux, en sorte qu'ils me parurent assez contens de moi. Comme il faisoit un peu chaud, nous allâmes à la salle du palais de Buonvisi, qui étoit très propre pour ,1e bal. Le jour commençant à baisser, vers les 22 heures * je m'adressai aux dames les plus distinguées, et je leur dis que n'ayant ni le talent, ni la hardiesse d'apprécier toutes les beautés, les grâces et les gentillesses que je voy ois dans ces jeunes filles, je les priois de s'en charger elles-mêmes, et de distribuer les prix à la troupe selon te mérite. Nous fûmes quelque temps sur la cérémonie , parce qu'elles refusoient ce délicat emploi , prenant cela pour pure honnételt de ma part. Enfin, je leur proposai cette condition, que si elles vouloient m'admettre dans leur conseil j'en donnerois mon avis. En effet j'ailois choisissant des yeux, tantôt l'une, tantôt l'autre, et j'avois toujours égard à la beauté, à la gentillesse : d'où je leur faisois observer que l'agrément d'un bal ne dépendoit pas seulement du mouvement des pieds, mais encore de la contenance, de l'air, de la bonne façon et de la grâce de toute la personne. Les présens furent ainsi distribués, aux unes plus, aux autres moins , convenablement. La distributrice les offroit de ma part aux danseuses ; et moi au contraire je lui en renvoyois toute l'obligation. Tout se passa de cette manière avec beaucoup
H) Ou d'autre étoffe transparente comme le verre, ai crutallo.
(«) C'est-à-dire suivant notre façon de compter, vers les j sept heures du soir.
d'ordre et de règle, si ce n'est qu'une de ces demoiselles refu.sa le prix qu'on lui présentoit, et me fit prier de le donner pour l'amour d'elle à une autre : ce que je ne jugeai point à propos de faire, parce que celle-ci n'étoit pas des plus aimables. Pour la distribution de ces prix, on appeloit celles qui s'étoient distinguées ; chacune, sortant de sa place à tour de rôle, venoit trouver la dame et moi qui étions assis tout près l'un de l'autre. Je présentois le prix qui me sembloit convenable, après l'avoir baisé, à cette dame, qui le prenant de ma main, le donnoità ces jeunes filles, et leur disoit, toujours d'un air agréable : « C'est monsieur qui vous fait ce beau présent; remerciez-le. — Point du tout ; vous en avez l'obligation à cette dame qui vous a jugé digne, entre tant d'autres, de cette petite récompense. Je suis seulement fâché qu'il ne soit pas plus digne de telle ou telle do vos qualités; » ce que je disois suivant ce qu'elles étoient. On fit tout de suite la même chose pour les hommes. Je ne comprends point ici les gentilshommes et les dames , quoiqu'ils eussent pris part à la danse. C'est véritablement un spectacle agréable et rare pour nous autres François de voir des paysannes si gentilles, mises comme des dames, danser aussi bien, et le disputer aux meilleures danseuses, si ce n'est qu'elles dansent autrement. J'invitai tout le monde à souper, parce qu'en Italie les festins ne sont autre chose qu'un de nos repas bien légers de France. J'en fus quitte pour plusieurs pièces de veau et quelques couples de poulets. J'eus à souper le colonel de ce vicariat, M. François Gambarini , gentilhomme bolonois, mon ami, avec un gentilhomme françois, et non d'autres. Mais je fis mettre à table Divizia, pauvre paysanne qui demeure à deux milles des bains. Cette femme, ainsi que son mari, vit do travail de ses mains. Elle est laide, âgée de trente-sept ans , avec un goitre à la gorge, et ne sait ni lire n\ écrire. Mais comme dès sa tendre jeunesse il y avoit dans la maison de son père un de ses oncles qui lisoit toujours en sa présence l'Arioste et quelques autres poètes, son esprit s'est trouvé tellement propre à la poésie que non-seulement elle fait des vers avec une promptitude eytraordinaire* mais encore v
(I) C'était ce que les Italiens nomment une hrrfumrisatrice
VOYAGES
fait entrer les fables anciennes, les noms des dieux, des pays, des sciences et des hommes illustres, comme si elle avoii fait un cours d'études réglé. Elle avoit fait beaucoup de vers pour moi. Ce ne sont à la vérité que des vers et des rimes, mais d'un style élégant et aisé. H y eut à ce bal plus de cent personnes étrangères, quoique le temps n'y fijt guère propre, parce qu'alors on recueilloit la grande et principale récolte de toute l'année. Car dans ce temps les gens du pays travailloient, sans avoir égard aux fêtes, à cueillir soir et matin des feuilles de mûrier pour leurs vers-à-soie, et toutes les jeunes filles sont occupées de ce travail.
. Le lundi matin j'allai au bain un peu plus tard qu'à l'ordinaire, parce que je me fis tondre et raser; je me baignai la tête et je reçus la douche pendant plus d'un quart d'heure sous la grande source.
A mon bal il y eut entre autres le vicaire du lieu qui juge les causes. C'est ainsi qu'on appelle un magistrat de semestre que la Seigneurie envoie àchaque vicariat, pourjuger les causes civiles en première instance, et il connoît de toutes celles qui n'excèdent pas une petite somme fixée. Il y a un autre ofdcier pour les causes criminelles. Je fis entendre à celui-ci : qu'il me paroissoit à propos que la Seigneurie mît ici quelque règle, ce qui seroit très facile, et je lui suggérai même les moyens qui me sembloient les plus convenables. C'étoit que tous les marchands, qui viennent en grand nombre prendre de ces eaux pour les porter dans toute ritalie, fussent munis d'une attestation de la quantité d'eaux dont ils sont chargés, ce qui les empécheroit d'y commettre aucune fraude comme j'en avois fait l'expérience de la manière que voici. Un de ces muletiers vint trouver mon hôte qui n'est qu'un particulier, et le pria de lui donner une attestation par écrit qu'il portait vingt-quatre charges de cette eau, tandis qu'il n'en avoit que quatre. L'hôte refusa d'abord d'attester une pareille fausseté; mais le muletier répondit que dans quatre ou six jours il reviendroit chercher les vingt autres charges ; ce qu'il ne fit pas, comme je le dis au vicaire. Celui-ci reçut très bien mon avis, mais il insista tant qu'il put pour savoir le nom du muletier, quelle étoit sa figure, quels chevaux il avoit, et je ne voulus jamais lui faire connoî-
tre ni l'un ni l'autre. Je lai dis encore que je voulois commencer à établir dans ce lieu la coutume observée dans les bains les plus fameux de l'Europe, où les personnes de quelque rang laissent leurs armes pour témoigner l'obligation qu'ils sont à ces eaux; il m'en remercia beaucoup pour la Seigneurie. On commençoit alors en quelques endroits à couper le foin. Le mardi je restai deux heures au bain, et je pris la douche sur la tête pendant un peu plus d'un quart d'heure.
Il vint ce même jour aux bains un marchand de Crémone établi à Rome; il avoit plusieurs infirmifés extraordinaires, cependant il parloit et alloit toujours; il étoit même à ce qu'on voyoit content de vivre et gai. Sa principale maladie étoit à la tête; il l'avoit si foible qu'il disoit avoir perdu la mémoire au point, qu'après avoir mangé, il ne pouvoit jamais se rappeler ce qui lui avoit été servi à table. S'il sortoit de sa maison pour aller à quelque affaire, il i'alloit qu'il y revînt, dix fois pour demander où il devoit aller. A peine pouvoit-il finir le pater. De la fin de cette prière, il revenoit cent fois au commencement, ne s'aperce- "" vant jamais à la fin d'avoir commencé, ni en recommençant qu'il eiJt fini. Il avoit été sourd, aveugle et avoit eu de grands maux ; il sentoit une si grande chaleur aux reins qu'il étoit obligé de porter toujours une ceinture de plomb. Depuis plusieurs années il vivoit sous la discipline des médecins, dont il observoit religieusement le régime. Il étoit assez plaisant de voir les différentes ordonnances des niédccins de divers endroits d'Italie, toutes contraires les unes aux autres, surtout sur le fait de ces bains et des douches. De vingt consultations, il n'y en avoit pas deux d'accord entre elles; elles se condamnoient presque toutes l'une l'autre et s'accusoient d'homicide. Cet homme étoit sujet à un accident étrange causé par les vents dont il étoit plein; ils lui sortoient des oreilles avec tant de furie que souvent ils l'empêchoient de dormir, et quand il bâilloit il sentoit tout à coup sortir des vents impétueux par cette voie. II disoit que le meilleur remède qu'il y eût pour se rendre le ventre libre étoit de mettre dans sa bouche quatre grains de coriandre confits un peu gros ; puis, après les avoir un peu détrempés et lubrifiés avec sa salive, d'en faire un suppositoire, et que l'effet en étoii aussi
DE MOMAIGNE.
prompt que sensible. Ce même liomme est le i premier à qui j'ai vu de ces grands chapeaux faits de plumes de paon, couverts d'un léger j taiïetas à rouverture de la téie. Le sien étoit haut d'une palme (environ six à sept pouces) et fort ample; la coiffe au dedans étoit d'armoisine et proportionnée à la grosseur de la tète pour que le soleil ne pût pénétrer; les ailes avoient à peu près un pied et demi de largeur, pour tenir lieu de nos parasols, qui à la vérité ne sont pas commodes à porter à cheval.
Comme je me suis autrefois repenti de n'avoir pas écrit plus particulièrement sur les autres bains, ce qui auroit pu me servir de règle et d'exemple pour tous ceux que j'aurois vus dans la suite, je veux cette fois m'étendre et me mettre au large sur cette matière. Le mercredi, je me rendis au bain ; je sentis de la chaleur dans le corps et j'eus une sueur extraordinaire avec un peu de foiblesse. J'éprouvai de la sécheresse et de l'âpreté dans la bouche ; et à la sortie du bain il me prit je ne sais quel étourdissement, comme il m'en arrivoit dans tous les autres, à cause de la chaleur de l'eau, à Plombières, à Bagnicres, à Preissac, etc., mais non aux eaux de Barbotan, ni même à celles-ci, excepté ce mercredi-là : soit que j'y fusse allé de bien meilleure heure que les autres jours, et n'ayant pas encore déchargé mon corps, soit que je trouvasse l'eau beaucoup plus chaude qu'à l'ordinaire; j'y restai une heure et demie, et je pris la douche sur la tête, environ pendant un quart d'Iieure. C'étoit bien aller contre la règle ordinaire que de prendre la douche dans le bain, puisque l'usage est de prendre séparément l'un après l'autre ; puis de la prendre à ces eaux, tandis qu'on va communément aux douches de l'autre bain où on les prend à telle ou telle source, les uns à la première, d'autres à la seconde, d'autres à la troisième , suivant l'ordonnance des médecins : comme aussi de boire, de me baigner et de boire encore sans distinguer les jours de boisson et les jours de bain, comme font les autres qui boivent et prennent après cela le bain certains jours de suite; de ne point observer encore une certaine durée de temps, pendant que les autres boivent dix jours tout au plus, et se baignent au moins pendant vingt-cinq, de la
main à la main ou de main en main < ; enHn de me baigner une seule fois le jour, tandis (ju'on se baigne toujours deux fois, et de resur fort peu de temps à la douche, au lieu qu'on y demeure tûujourudu moins une heure le matin et autant le soir. Quant à l'usage qui s'y prati(|ue généralement de se faire raser le sommet de la tête, et de mettre sur la tonsure un petit morceau d'étoffe ou de drap de laine qu'on assujettit avec des filets ou des bandelettes , ma tête Usse * n'en avoit pas besoin.
Dans la même matinée j'eus la visite du vicaire et des principaux gentilshommes de la Seigneurie qui venoient justement des autres bains où ils logeoient. Le vicaire raconta entre autres choses un accident singulier qui lui étoit arrivé, il y a quelques années, par la piqûre d'un scarabée qu'il reçut à l'endroit le plus charnu du pouce j cette piqûre le mit en tel état qu'il pensa mourir de défaillance. Il fut ensuite réduit à une telle extrémité qu'il fut cinq mois au lit sans pouvoir se remuer, étant continuellement sur les reins; et cette posture les éihauffa si fort qu'il «'y forma la gravelle, dont il souffrit beaucoup pendant plus d'un an', ainsi que de la colique. EnUn son père, qui étoit gouverneur de Velitri', lui envoya une certaine pierre verte qu'il avoit eue par "le moyen d'un religieux qui avoit été dans l'Inde ; et pendant tout le temps qu'il porta cette pierre, il ne sentit jamais ni douleur ni graveUe. Il se irouvoit en cet état depuis deux ans. Quant à l'effet local de la piqûre, le doigt et presque toute la main lui étoient restés comme perclus; le bras étoit tellement affoibli que tous les ans il venoit aux bains de Corsène pour faire donner la douche à ce bras, ainsi qu'à sa main, comme il la prenoit alors.
Le peuple est ici fort pauvre; ils mângeoient dans ce temps des mûres vertes qu'Us cueilloient sur les arbres, en les dépouillant de leurs feuilles pour les vers-à^sole.
Comme le marché du loyer de la maison que j'occupois étoit demeuré incertain pour le mois de juin, je voulus m'en éclaircir avec l'hôte. Cet homme. Voyant combien j'élois sollicité de tous ses voisins, et surtout du proprié^
II) C'est-à-dire : soiî lous les jouri, soll de deux jours Pun
(* C'esl-à-dire chau\e ou pdee.
m Ou Velelri,'»ille de la campagnt de Rome.
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taire du palais Bonvisi qui mel'avoit offert pour un écad'or par jour, prit le parti de me la laisser tant que je voudrois à raison de vingt-cinq écus d'or par mois, à commencer au premier de juin, et jusqu'à ce terme le premier marché continuoit. L'envie, dans ce lieu-là, les haines cachées et mortelles, régnent parmi les habitans, quoiqu'ils soient tous à peu près parens; car une femme me disoit un jour ce proverbe : " Quiconque veut que sa- femme devienne féconde, qu'il l'envoyé à ce bain, et se garde bien d'y aller. » Ce qui me plaisoit beaucoup, entr' autres choses, dans la maison où j'étois, c'étoit de pouvoir aller du bain au lit par un chemin uni, et en traversant une cour de trente pas. Je voyois avec peine les mûriers dépouillés de leurs feuilles, ce qui me représentoit l'hiver au milieu de l'été. Le sable que je rendois continuellement par les urines me paroissoit plus raboteux que de coutume, et me causoit tous les jours je ne sçais quels désagréables picotemens.
On voyoit tous les jours ici porter de toutes parts différents échantillons de vins dans de petits flacons pour que les étrangers qui s'y trouvoient en envoyassent chercher ; mais il y en avoit très peu de bons. Les vins blancs étoient légers, mais aigres et cruds ou plutôt grossiers, âpres et durs, si l'on n'avoit la précaution de faire venir de Lucques ou de Pescia, du Trévisan appelé Trebhiano, vin blanc assez mûr et cependant peu délicat.
Le jeudi, jour de la Fête-Dieu, je pris un bain tempéré pendant plus d'une heure; j'y suai très peu et j'eii sortis sans aucune altération. Je me fis donner la douche sur la tête pendant un demi quart d'heure, et quand j'eus regagné mon lit, je m'endormis profondément. Je trouvois plus de|)laisir à me baigner et à prendre la douche qu'à toute autre chose. Je sentois aux mains et aux autres parties du corps quelques démangeaisons ; mais je m'aperçus qu'il y avoit parmi les habitans beaucoup de galeux et que les enfans étoient sujets à ces croûtes de lait qu'on nomme achores. Ici, comme ailleurs, les gens du pays méprisent ce que nous recherchons avec tant de difficulté ; j'en ai vu beaucoup qui n'avoient jamais goûté de ces eaux et qui n'en faisoient point de cas. Cependant il y a peu de vieillards. Avec les
flegmes que je rendois continuellement par les urines, se trouvoit du sable- enveloppé qui s'y tenoit suspendu. Lorsque je recevois la douche sur le bas -ventre, je croyois éprouver cet effet j du bain qu'il me faisoit sortir des vents. L'enflure que j'avois quelquefois dans certaines parties du corps diminuoit alors à vue d'œil; d'oùje conclus que ce gonflement est causé par les vents qui s'y renferment. Le vendredi, je me baignai à Tordinaire et je pris un peu plus longtemps la douche surla tête. La quantité extraordinairede sable que je rendois continuellement me faisoit soupçonner qu'il venoit des reins où il étoit enfermé, car en pressant et pétrissant ce sable on en eût fait une grosse pelote ; ce qui prouve qu'il provenoit plutôt de là que de l'eaa qui l'y auroit produit et fait sortir immédiatement. Le samedi je me baignai })endant deux heures, et je pris la douche plus d'un quart d'heure. Le dimanche je me reposai. Le même jour un gentilhomme nous donna un bal. Le défaut d'horloges, qui manquent ici et dans la plus grande partie de l'Italie,me paroissoit fort incommode. Il y a dans la maison du bain une vierge, avec cette inscription en vers :
« Faites, Vierge sain te.par voire pouvoir, que quiconque enU'era « dans ce bain eu sorte sain de corps et d'esprit i. »
On ne peut trop louer la beauté et l'utilité de la méthode qu'ils ont de cultiver les montagnes jusqu'à la cime, en y faisant en forme d'escaliers de grand.s degrés circulaires tout autour, et fortifiant le haut de ces degrés, tantôt avec des pierres, tantôt avec d'autres revêtemens lorsque la terre n'est pas assez ferme par ellemême. Le terre-plain de cet escalier, selon qu'il se trouve ou plus large ou plus étroit, est rempli de grain ; et son extrémité vers le vallon, c'est-à-dire la circonférence ou le tour, est entourée de vignes ^, enfin, partout où l'on ne peut trouver ni faire un terrain uni, comme vers la cime, tout est mis en vignes.
Au bal du gentilhomme bolonois , une femme se mit à danser avec un vase plein d'eau sur la tête et le tenant toujours ferme et droit, elle fit beaucoup de mouvemens d'une grande hardiesse.
Les médecins étoient étonnés de voir la plupart de nos François boire le matin et puis se
(1) Auspicio fac. Diva, luo quicunique lavacrum vigreditur, soipe^ ac bonus hinc abeat.
DE MONTAIGNE
baigner le môme jour. Le lundi malin je restai pendant deux heuresau bain; mais je ne pris pas la douche, parce que j'eus la fantaisie de boire trois livres d'eau, qui m'émurent un peu. Je me baignois là les yeux tous les matins, en les tenant ouverts dans l'eau ; ce qui ne me fit ni bien ni mal. Je crois que je me débarrassai de mes trois livres d'eau dans le bain, car j'urinai beaucoup ; je suai même un peu plus qu'à l'ordinaire et je fis quelque autre évacuation. Comme les jours précédens je m'étois sentis plus resserré que de coutume, j'avois pris, suivant la recette marquée ci-dessus, trois grains de coriandre confits qui m'a voient fait rendre beaucoup de vents, dont j'étois tout plein, et peu d'autres choses. Mais, quoique je me purgeasse admirablement les reins, je ne laissois pas d'y sentir des picotemens que j'attribuois plutôt aux ventosités qu'à toute autre cause. Le mardi je restai deux heures au bain ; je me tins une demiheure sous la douche et je ne bus point. Le mercredi je fus dans le bain une heure et demie, et je pris la douche environ pendant une demiheure.
Jusqu'à présent, à dire le vrai, par le peu de communication et de familiarité que j'avois avec ces gens-là, je n'avois guère bien soutenu la réputation d'esprit et d'habileté qu'on m'a faite; on ne m'avoit vu aucune faculté extraordinaire pour qu'on dût s'émerveiller de moi et faire tant de cas de mes petits avantages. Cependant, ce même jour, quelques médecms ayant à faire une consultation importante pour un jeune seigneur, M. Paul de Cesis (neveu du cardinal de ce nom), qui étoit à ces bains, ils vinrent me prier, de sa part, de vouloir bien entendre leurs avis et leur délibération, parce qu'il étoit résolu de se tenir entièrement à ma décision. J'en riois alors en moi-même; mais il m'est arrivé plus d'une fois pareille chose ici et à Rome.
J'éprouvois encore quelquefois des éblouissemensdans les yeux, quand je m'appliquois ou à lire ou à regarder fixement quelque objet lumineux. Ce qni m'inquiétoit, c'étoit de voir que cette incommodité coniinuoit depuis le jour que la migraine méprit près de Florence. Je sentois une pesanteur de tête sur le front, sans douleur, et mes yeux se couvroientde certains nuages qui ne me rendoient pas la vue courte, mais qui la troubloient quelquefois, je ne sais comment.
Depuis, la migrame y étoit retombée deux oti trois fois, et dans ces derniers jours elle s'y arrêtoit davantage, me laissant d'ailleurs a.ssez libre dans mes actions ; mais elle me reprenoit tous les jours depuis qne j'avois pris la douche sur la tête, et je commençois à avoir les yeux voilés comme autrefois, sans douleur ni inflammation; il en étoit ainsi de mon mal de tête, que je n'avois pas senti depuis dix ans, jusqu'au jour que cette migraine me prit. Or, craignant encore que la douche ne m'affoiblît la tête, je ne voulus point la prendre.
Le jeudi je me baignai seulement une heure.
Le vendredi, le samedi et le dimanche, je ne fis aucun remède, tant par la même crainte que parce que je me trouvois moins dispos, rendant toujours quantité de sable. Ma tête d'ailleurs toujours de même ne se rétablissoit point dans son bon état ; à certaines heures je sentois une altération qu'augmentoit encore le travail de l'imagination.
Le lundi matin je bus en 13 verres six livres et demie d'eau de la fontaine ordinaire ; je rendis environ trois livres d'eau blanche et crue avant le dîner, et le reste peu à peu. Quoique mon mal de tête ne fût ni continuel ni fort violent, il me rendoil le teint assez mauvais. Cependant je ne sentois ni incommodité ni foiblesse, comme j'en avois anciennement éprouvé quelquefois ; mais j'avois seulement les yeux chargés et la vue un peu trouble. Ce jour, on commença dans la plaine à couper le seigle.
Le mardi, au point du jour, j'allai à la fontaine de Barnabe et je bus six Uvres d'eau en six verres. Il tomboit une petite pluie, je suai un peu. Cette boisson m'émut le corps et me lava bien les intestins : c'est pourquoi je ne puis juger delà ce que j'en avois rendu. J'urinai peu, mais dans deux heures j'avois repris ma couleur naturelle.
On trouve ici une pension pour six écus d'or ou environ par mois ; on a une chambre particulière, avec toutes les commodités que l'on veut, et le valet passe par-dessus le marché. Quand on n'a pas de valet on est servi par l'hôte en beaucoup de choses et nourri convenablement.
Avant la fin du jour naturel j'avois rendu toute l'eau, et plus que je n'en avois bu dans toutes les boissons que j'avois prises. Je ne bus
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qu'une petite fois une demi-livre d'eau à mon repas et je soupai peu.
I-e mercredi , qui fut pluvieux , je pris de Teau ordinaire sept livres en sept fois ; je la rendis avec ce que j'avois bu de plus.
Le jeudi j'en pris neuf livres, c'est-à-dire sept d'une première séance \ et puis quand je commençai à la rendre, j'en envoyai chercher deux autres livres. Je la rendis de tous côtés et je bus très peu à mon repas.
Le vendredi et le samedi je fis la même chose. Le dimanche je me tins tranquille.
Le lundi je pris sept livres d'eau en sept verres. Je rendois toujours du sable , mais un peu moins que quand je prenois le bain; ce que je voyois arriver à plusieurs autres dans le même temps. Ce même jour je sentis au basventre une douleur semblable à celle qu'on éprouve en rendant des pierres, et il m'en sortit effectivement une petite.
Le mardi j'en rendis une autre, et je puis presque assurer que je me suis aperçu que cette eau a la force de les briser, parce que je sentoisla grosseurde quelques-unes lorsqu'elles descendoient, et qu'ensuite je les rendois par petits morceaux. Ce mardii je bus huit livres d'eau en huit fois.
Si Calvin avoit su qu'ici les frères prêcheurs* se nommoient ministres, il n'est pas douteux qu'il eût donné un autre nom aux siens.
Le mercredi je pris huit hvres d'eau en huit verres. J'en rendois presque toujours en trois heures jusqu'à la moitié, crue et dans sa couleur naturelle , puis environ une demi-livre rousse et teinte ; le reste après le repas et pendant la nuit.
Or, comme cette saison attiroit beaucoup de monde au bain, suivant les exemples que j'avois devant moi et l'avis des médecins même, particulièrement de M. Donato, qui avoit écrit sur ces eaux, je n'a vois pas fait une grande faute en prenant dans ce bain la douche sur la tête ; car ils sont encore ici dans l'usage de se faire donner la douche sur l'estomac, par le moyen d'un long tuyau qu'on attache d'un bout au surgeon de l'eau, et de l'autre au corps plongé dans le bain, comme d'ordinaire autrefois on prenoit ladouche sur la tête, de cette même eau , et le jour qu'on la prenoit on se baignoit aussi. Moi donc,
(Il C'est-à-dire leurs supérieurs.
pour avoir mêlé la douche et le bain, ou pour avoir pris immédiatement l'eau à la source et non au tuyau, je ne pouvois pas avoir fait une si grande faute. Ai-je manqué seulement en ce que je n'ai pas continué?Cette idée, dont jusqu'à présentj'ai été frappé, pourroil bien avoir mis en mouvement ces humeurs, dont avec le temps j'aurois été délivré. Le même (M. Donato i trouvoit bon qu'on bût et qu'on se baignât le même jour ; d'où je me repens de n'en avoir pas eu la hardiesse, comme j'en avois eu la volonté, et de n'avoir pas bu la matinée dans le bain, en observant quelque intervalle entre les deux procédés. Ce médecin louoit aussi beaucoup les eaux de-Barnabé; mais avec tous les beaux raisonnemens de la médecine, on ne voyoit pas l'effet de ces eaux sur plusieurs autres personnes qui n'étoient pas sujettes à rendre du sable, comme je continuois toujours d'en voir dans mes urines; ce que je dis, parce que je ne puis me résoudre à croire que ce sable tût produit par lesdites eaux.
Le jeudi matin , pour . avoir la première place, je me rendis au bain avant le jour, et j'y bus une heure sans me baigner la tête. Je crois que cette circonstance, jointe à ce que je dormis ensuite dans mon lit, me rendit malade; j'eus la bouche sèche et altérée avec une telle chaleur que le soir en me couchant je bus deux grands verres de la même eau rafraîchie, qui ne me causa point d'autre changement.
Le vendredi je me reposai. Le ministre franciscain (c'est ainsi qu'on nomme le Provincial), homme de mérite, savant et poli, qui étoit au bain avec plusieurs autres religieux de différens ordres, m'envoya en présent de très bon vin, des massepains et autres friandises.
Le samedi je ne fis aucun remède et j'allai dîner à Menalfio, grand et beau village situé à la cime d'une de ces montagnes dont j'ai parlé. J'y portai du poisson et je fus reçu chez un soldat, qui, après avoir beaucoup voyagé en France et ailleurs, s'est marié et enrichi en Flandre. Il s'appelle M. Santo. It y a là une belle église, et parmi les habitans un très grand nombre de soldats, dont la plupart ont aussi beaucoup voyagé. Ils sont fort divisés entr'eux pour l'Espagne et la France. Je mis, sans y prendre garde, uneileurà mon oreille gauche ; ceux du parti francois s'en trouvèrent offensée.
DE MONTA IG^K
rsi
près mon dîner je montai an fort qui est un eu forlilié de hautes murailles pareillement à cime du mont qui est très escarpé, mais bien jliive partout; car ici, sur les lieux les plus luvages, sur les rochers et les précipices, en- 1 iur les crevasses de la montagne, on trouve an-seulement des vignes et du blé, mais en- )re des prairies, tandis que dans la plaine ils ont pas de foin. Je descendis ensuite tout roit par un autre côté de la montagne. Le dimanche matin je me rendis au bain ec plusieurs autres gentilshommes et j'y resi une demi-heure. Je reçus de M. Louis Piitesi, en présent, une charge de très beaux uiis, et entre autres des figues, les premières ai eussent encore paru dans le bain, avec onze flacons d'excellent vin. Dans le même imps, le ministre franciscain m'envoya une si rande quantité de fruits que je pus en faire mon tour des libéralités aux habitans.
Après le dîner il y eut un bal où s'étoient assemblées plusieurs dames très bien mises, lais d'une beauté très commune, quoiqu'elles issent des plus belles de Lucques.
Le soir, M. Louis Ferrari de Crémone, dont éiois fort connu, m'envoya des boîtes de oings très bons et bien parfumés, des citrons 'une espèce rare et des oranges d'une grosseur xtraordinaire.
La nuit suivante, un peu avant le jour, il ae prit une crampe au mollet de la jambe droite vec de très fortes douleurs qui n'étoier\t pas «niinues, mais intermittentes. Cette incom- Qodité dura une demi-heure. Il n'y avoit pas ong-temps que j'en avois eu une pareille, mais le passa dans un instant.
Le lundi j'allai au bain, et je tins pendant ine heure mon estomac sous le jet de la iource ; je sentois toujours à la jambe un petit >icotement.
C'étoit précisément l'heure oii l'on comnençoit à sentir le chaud ; les cigales n'étoient MIS plus incommodes qu'en France, et jusqu'à irésent les saisons me paroissent être encore plus fraîches que chez moi.
On ne voit pas chez les nations libres la même distinction de rangs, de personnes , que chez les autres peuples; ici les plus petits ont je ne sais quoi de seigneurial à leur manière ; jusqu'en demandant l'aumône, ils mêlent toujours quelque parole d'autorité, comme :
• Faites -moi l'aumône , voulea - vous? » ou : « donnez-moi l'aumône, entendez- vous?» Le mot à Rome est d'ordinaire : « Faites-moi quelque bien pour vous-même. »
Le mardi je restai dans le bain une heure.
Le mercredi, 21 juin, de bonne heure, je partis de la ville, et en prenant congé de la compagnie des hommes et desdames qui s'ytrouvoient, j'en reçus toutes les marques d'amitié que je pouvois désirer. Je vins par des montagnes escarpées, cependant agréables et couvertes , à i Pescia, douze milles, petit château situé ■ sur le fleuve Pescia, dans le territoire de Flo- : rence, où se trouvent de belles maisons, des chemins bien ouverts, et les vins fameux de I Trebbiano, vignoble assis au milieu d'un plant I d'oliviers très épais. Les habitans sont fort affectionnés à la France, et c'est pour cela, disent-ils, que leur ville porte pour armes un dauphin.
Après dîner nous rencontrâmes une belle plaine fort peuplée, où l'on voit beaucoup de châteaux et de maisons. Je m'étois proposé de voir le mont Catino, où est l'eaiï chaude et salée du Tettuccio' ; mais je l'oubliai par distraction ; je le laissai à main droite, éloigné d'un mille de mon chemin, environ à sept milles de Pescia, et je ne m'aperçus de mon oubli que quand je fus presque arrivé à
Pistoie, onze milles. J'allai loger hors de la ville, et là je reçus la visite du fils de M. Ruspiglioni, qui ne voyage en Italie qu'avec des chevaux de voiturin, en quoi il n'entend pas bien ses intérêts ; car il me paroît plus commode de changer de chevaux de lieu en lieu que de se mettre pour un long voyage entre les mains des voilurins.
De Pistoie à Florence , distance de vingt milles, les chevaux ne coûtent que quatre Jules.
De là, passant par la petite ville de Prato, je vins dîner à Castello, dans une auberge située vis-à-vis le palais du grand-duc. Nous allâmes après dîner examiner plus attentivement son jardin, et j'éprouvai là ce qui m'est arrivé en beaucoup d'autres occasions, que l'imagination va toujours plus loin que la réalité. Je l'avois vu pendant l'hiver nu et dépouillé; je m'étois donc représenté sa beauté future, dans une plus douce saison, beaucoup au-dessus de ce qu'elle me parut alors en effet.
VOYAGES
De Prato a Castello, dix-sept milles. Après dîner je vins à
Florence , trois milles. Le vendredi je vis les processions publiques et le grand-duc en voiture. Entre autres somptuosités, on voyoit un char en forme de théâtre doré par-dessus, sur lequel étoient quatre petits enfans et un moine, ou un homme habillé en moine, avec une barbe postiche qui représentoit Saint François d'Assise debout, et tenant les mains comme il les a dans ses tableaux*, avecune couronne sur le capuchon. Il y avoit d'autres enfans de la ville armés, et l'un d'eux représentoit saint Georges. Il vint sur la place à sa rencontre un grand dragon fort lourdement appuyé sur des hommes qui le portoient, et jetant avec bruit du feu par la gueule.
L'enfant le frappoit tantôt de l'épée, tantôt de la lance, et il finit par l'égorger. Je reçus ici .beaucoup d'honnêtetés d'un Gondi qui fait sa résidence à Lyon -, il m'envoya de très bons vins, comme du Trebbiano.
Il faisoit une chaleur dont les habitans euxmêmes étoient étonnés.
Le matin, à la pointe du jour, j'eus la colique au côté droit et je souffris l'espace d'environ trois heures. Je mangeai ce jour-là le premier melon. Dès le commencement de juin, on mangeoit à Florence des citrouilles et des amandes.
Vers le 23, on fit la course des chars dans une grande et belle place carrée plus longue que large, et entourée de tous côtés de belles maisons. A chaque extrémité de la longueur, on avoit dressé un obélisque ou une aiguille de bois carrée, et de l'une à l'autre étoit attachée une longue corde pour qu'on ne put traverser la place ; plusieurs hommes même se mirent encore en travers, pour empêcher de passer par-dessus la corde. Les balcons étoient remplis de dames, et le grand-duc avec la duchesse et sa cour étoit dans un palais. Le peuple étoit répandu le long de la place et sur des espèces d'échafauds oiî j'étois aussi: on voyoit courir à l'envi cinq chars vides. Ils prirent tous place au hasard, ou après avoir tiré au sort à côté d'un des obélisques. Plusieurs disoient que le plus éloigné avoit de l'avantage
(1) C'est-ândire croisées sur sa poitrine, mais ouvertes et laissant voir ses stygmates
pour faire plus commodément le tour de ia lice. Les chars partirent au son des trompettes*. Le troisième circuit autour de l'obélisque , où .se dirige la course, est celui qui donne la victoire. Le char du grand-duc conserva l'avantage jusqu'au troisième tour ; mais celui de Strozzi qui l'avoit toujours suivi de plus près, ayant redoublé de vitesse, et courant à bride abattue en se resserrant à propos, mit la victoire en balance. Je m'aperçus que le peuple rompit le silence en voyant Strozzi s'approcher, et qu'il lui applaudissoit à grands cris de toutes ses forces à la vue même du prince. Ensuite , quand il fut question de faire juger la contestation par certains gentilshommes arbitres ordinaires des courses, ceux du parti de Strozzi s'en étant remis au jugement de l'assemblée, ^ s'éleva tout à coup du milieu de la foule ul suffrage unanime et un cri public en faveur m Strozzi, qui enfin remporta le prix ; mais à tort, à ce qu'il me semble. La valeur du prix étoi1 de cent écus. Ce spectacle me fit plus de plaisir qu'aucun de ceux que j'eusse vus en Italie par la ressemblance que j'y trouvois aVec lei courses antiques.
Comme ce jour étoit la veille de Saint-Jean, on entoura le comble de l'église cathédrale de deux ou trois rangs de lampions, ou de pots à feu, et delà s'élançoient en l'air des fusées volantes. On dit pourtant qu'on n'est pas dans l'usage en Italie comme en France, de faire dei feux le jour de Saint-Jean.
Mais le samedi, jour où tomboit cette fête, qui est la plus solennelle et la plus grande fête, de Florence, puisque ce jour-là tout se montre en public, jusqu'aux jeunes tilles, parmi lesquelles je ne vis point beaucoup de beautés, dès le matin, le grand-duc parut à la place du palais sur un échafaud dressé le long du bâtiment, dont les murs étoient couverts de très riches tapis. Il étoit sous un dais avec le nonce du pape que l'on voyoit à côté de lui, à sa gauche, et avec l'ambassadeur de Ferrare, beauj coup plus éloigné de lui. Là passèrent devaïl lui toutes ses terres et tous ses châteaux danî l'ordre où les proclamoit un^ héraut. Poui Sienne, par exemple, il se présenta un jeun* homme vêtu de velours blanc et noir, portant
(1) Voilà les jeux olympiques en petit.
(2) Singulière revue, mais intéressante pour le souveraine) le peuple de ce temps-là !
I)i: MONTAIGNE.
à la main un grand vase d'argeni, cl la ligure de la louve de Sienne, lien fil ainsi Tolfrande au duc, avec un petit coni[)liment. Lorsque celui-ci eut fini, il vint encore à la file, à me- Miie qu'on les appeloit par leurs noms, plusieurs estaffiers mal vêtus, montés sur de très mauvais chevaux ou sur des mules, et portant Ks uns une coupe d'argent, les autres un drapeau déchiré. Ceux-ci, qui étoient en grand nombre, passoient le long des rues, sans faire aucun mouvement, sans décence, sans la moindre gravité et plutôt même avec un air de plaisanterie que dé cérémonie sérieuse. C'étoient les représentans des châteaux et lieux particuliers dépendans de l'Etat de Sienne. On renouvelle tous les ans cet appareil qui est de pure forme.
11 passa ensuite un char et une grande pyramide carrée faite de bois , qui portoit des enfans rangés tout autour sur des gradins et vêtus les uns d'une façon, les autres d'une autre , en anges et en saints. Au sommet de cette pyramide, qui égaloit en hauteur les plus hautes maisons, étoit un saint Jean, c'est-àdire un homme travesti en saint Jean, attaché à une barre de fer. Les officiers et particulièrement ceux de la monnoie étoient à la suite de ce char.
La marche éloit fermée par un autre char sur lequel étoient des jeunes gens qui portoient trois prix pour les diverses courses. A côté d'eux étoient les chevaux barbes qui devoitnt courir ce jour-là, et les valets qui dévoient les monter avec les enseignes de leurs maîtres ■qui sont des premiers seigneurs du pays. Les chevaux étoient petits, mais beaux.
La chaleur alors ne paroissoit pas plus forte qu'en France. Cependant, pour l'éviter dans ces chambres d'auberges, j'étois forcé la nuit de dormir sur la table de la salle, où je faisois mettre des matelas et des draps, et cela faute de pouvoir trouver un logement commode ; car celte ville n'est pas bonne pour les étrangers. J'usois encore de cet expédient pour éviter les punaises, dont tous les lits sont fort infectés.
11 n'y a pas beaucoup de poisson à Florence. Les truites et les autres poissons qu'on y mange viennent de dehors, encore sont-ils marines. Je vis apporter de la part du grandduc à Jean Mariano, Milanois qui logeoit dans
la même hôtellerie que moi, un présent de vin, de pain, de fruits et de poisson; mais ces poissons étoient en vie, petits et renfermés dans des cuvettes de terre.
Tout le jour j'avois la bouche aride et sèche, avec une altération, non de soif mais provenant d'une chaleur interne, telle que j'en ai sentie autrefois dans nos temps chauds. Je ne mangeois que du fruit et de la salade avec du sucre, et malgré ce régime je ne me portois pas bien.
Les amusemens que l'on prend le soir, en France, après le souper, précèdent ici ce repas. Dans les plus longs jours, on y soupe souvent la nuit, et le jour commence entre sept et huit heures du matin.
Ce jour, dans l'après-dînée, on fit les courses des Barbes. Le cheval du cardinal de Médicis remporta le prix. Il étoit de la valeur de 200 écus. Ce spectacle n'est pas fort agréable, parce que dans la rue vous ne voyez que passer rapidement des chevaux en furie.
Le dimanche je vis le palais Pitti, et entre autres choses une mule en marbre qui est la statue d'une mule encore vivante, à laquelle on a accordé cet honneur pour les longs services qu'elle a rendus à voiturer ce qui étoit nécessaire pour ce bâtiment * : c'est ce que disent au moins les vers latins qu'on y lit. Nous vîmes dans le palais cette Chimère antique qui a entre les épaules une tête naissante avec des comeset des oreilles, et le corps d'un petit lion.
Le samedi précédent , le palais du grandduc étoit ouvert et rempli de paysans pour qui rien n'étoit fermé, et l'on dansoit de tous côtés dans la grande salle. Le concours de cette sorte de gens est, à ce qu'il me semble, une image de la liberté perdue, qui se renouvelle- ainsi tous les ans à la principale fête de la ville.
Le lundi j'allai dîner chez le seigneur Silvio Picolomini, homme fort distingué par son mérite, et surtout par son habileté dans l'escrime ou l'art des armes. Il y avoit bonne compagnie de gentilshommes, et l'on s'y entretint de différentes matières. Le seigneur Picolomini fait très peu de cas de la manière d'es-
(!) Les Grecs élevaient aussi quelquefois des statues aux chevaux qui s'étaient signalés à la course des chars aux jeux olympiques. Les Italiens, et surtout ceux de Florence, avaient encure dans ce temps-U l'esprit do peu grec.
VOYAGES
crimer des plus célèbres maîtres italiens, tels que le Vénitien, le Bolonois, le Patlnostrato * et autres; il n'estime en ce genre qu'un de ses élèves établi à Brescia où il enseigne cet art à quelques gentilshommes. Il dit que, dans la manière dont on montre ordinairement à faire des armes, il n'y a ni règle ni méthode. Il condamne particulièrement l'usage de pousser l'épée en avant, et de la mettre au pouvoir de l'ennemi; puis, la botte portée, de redonner un autre assaut et de rester en arrêt. Il soutient qu'il est totalement différent de ce que font ceux qui se battent, comme Texpérience le fait voir. Il étoit sur le point de faire imprimer un ouvrage sur cette matière. Quant au fait de la guerre, il méprise fort l'artillerie; et tout ce qu'il nous dit sur cela me plut beaucoup. Il estime ce que Machiavel a écrit sur ce sujet, et il adopte ses opinions. II prétend que pour les fortifications, le plus habile et le plus excellent ingénieur qu'il y ait est actuellement à Florence au service du grand-duc 2.
On est ici dans l'habitude de mettre de la neige dans les verres avec le vin. J'en mettois peu, parce que je ne me portois pas trop bien, ayant souvent des maux de reins, et rendant toujours une quantité incroyable de sable; outre cela, je ne pouvois recouvrer ma tête et la remettre en son premier état. J'éprouvois des étourdissemens, et je ne sais quelle pesanteur sur les yeux, le front, les joues, les dents, le nez et tout le visage. Il me vient dans l'idée que ces douleurs étoient causées par les vins blancs doux et fumeux du pays, parce que la première fois que la migraine me reprit, tout échauffé que j'étois déjà, tant par le voyage qne par la saison, j'avois bu grande quantité de Trebbiano, mais si doux, qu'il n'étanchoit pas ma soif.
Après tout, je n'ai pu m'empêcher d'avouer que c'est avec raison que Florence est nommée la belle.
'A] C'étaient apparemment les pliis célèbres maîtres d'armes de ce temps-là. Il est certain que nous tenons des Italiens les deux arts les plus opposés, celui de tuer un hoomie de bonne grâce et l'art utile de la cuisine.
(î) Il y a dans le wxte en abrégé serenissiwo. Ce titre convenait d'autant plus à François de Médicis, alors régnant, que Côme, son père, avait été conûrmé duc et souverain de Florence par l'empereur Charles V, en 1838, et qu'en 1569 il avait reçu des mains du pape Pie V la couronne royale; outre que François de Médicis avait encore obtenu de l'empereur Maximilien ll,l'an isîe, le nom de grand-duc.
Cejourjallai, seulement pour me distraire voir les dames qui se laissent voir à qui veut Je vis les plus fameuses, mais rien de rare Elles sont séquestrées dans un quartier parti culier de la ville, et leurs logements vilainsi misérables, n'ont rien qui ressemble à ceu des courtisanes romaines ou vénitiennes, non plus qu'elles-mêmes ne leur ressemblent pour la beauté, les agrémens, le maintien. Si quel qu'une d'entre elles veut demeurer hors 'de ces! limites, il faut que ce soit bien peu de chose et qu'elle fasse quelque métier pour cacher cela.
Je vis les boutiques des fileurs de soie qui se servent de certains dévidoirs, par le moyen desquels une seule femme, en les faisant tour-| ner, fait d'un seul mouvement tordre et tour-i ner à la fois 500 fuseaux.
Le mardi matin je rendis une petite pierre rousse.
Le mercredi je vis la maison de plaisance du grand-duc. Ce qui m'y frappa le plus, c'est une roche en forme de pyramide construite et composée de toutes sortes de minéraux naturels, c'est-à-dire d'un morceau de chacun, raccordés ensemble. Cette roche jetoit de l'eau qui faisoit mouvoir au dedans de la grotte plusieurs corps, tels que des moulins à eau et à vent, de petites cloches d'église , des soldats en sentinelle, des animaux, des chasses, et mille choses semblables.
Le jeudi je ne me souciai pas de voir une autre course de chevaux. J'allai l'après-dînée à Pratolino, que je revis dans un grand détaiL Le concierge du palais m'ayant prié de lui dire mon sentiment sur les beautés de ce lieu et sur celles de Tivoli, je lui dis ce que j'en pensois, en comparant les lieux, non en général, mais partie par partie, et considérant leurs divers avantages : ce qui rendoit respectivement tantôt l'un, tantôt l'autre supérieiir.
Le vendredi j'achetai, à la librairie des Juntes'*, un paquet d'onze comédies et quelques autres livres. J'y vis le testament de Bocace imprimé avec certains discours fait sur le Décaméron.
On voit par ce testament à quelle étonnante pauvreté, à quelle misère étoit réduit ce
(1} C'est des courtisanes qu'il s'a;{it. (â) Fameux imprimeurs de Florence, donl les éditions sooî encore recherchées.
DL MUiMAIGiNK.
grand homme. 11 no laisse à ses parentes et à ses sœurs que des draps et quelques pièces de son Ut ; ses livres à un certain religieux, à condition de les communiquer à quiconque dont il en sera requis ; il met en compte jusqu'aux ustensiles et aux meubles les plus vilsr enfin il ordonne des messes el sa sépulture. On a imprimé ce testament tel qu'il a été troi\vé sur un vieux parchemin bien délabré.
Comme les courtisanes romaines et vénitiennes se tiennent aux fenêtres pour attirer leurs «amans, celles de Florence se montrent aux portes de leurs maisons, et elles y restent au guet aux heures commodes. Là vous les voyez, avec plus ou moins de compagnie, discourir et chanter dans la rue au milieu des cercles. Le dimanche 2 juillet, je partis de Florence après dîner, et après avoir passé TArno sur un pont, nous le laissâmes à main droite, en suivant toutefois son cours. Kous traversâmes de belles plaines fertiles, où sont les plus célèbres melonières de Toscane. Les bons melons ne sont mûrs que vers le 15 de juillet, et l'endroit particulier où se trouvent les meilleurs se nomme Legnaia : Florence en est à trois milles.
La route que nous fîmes ensuite éloit pour la plus grande partie unie, fertile et très peuplée partout de maisons, de petits châteaux, de villages presque continus.
Nous traversâmes, entre autres, une ^olie terre appelée Empoli, nom dans le son duquel =' V a je ne sais quoi d'antique. Le site en est s agréable. Je n'y reconnus aucunes traces d'antiquité, si ce n'est, près du grand chemin, un pont en ruines qui en a quelque air.
Je fus ici frappé de trois choses: 1» de voir luut le peuple de ce canton occupé, même le dimanche, les uns à battre le blé ou à le ranger, les autres à coudre, à filer, etc ; 2" de voir ces paysans un luth à la main, et de leur côté les bergères, ayant l'Arioste dans la mémoire : mais c'est ce qu'on voit dans toute l'Italie ; 3» de leur voir laisser le grain coupé dans les champs pendant dix et quinze jours ou plus, sans crainte des voisins.
Vers la fin du jour nous arrivâmes à
Scala, vingt milles. Il n'y a qu'une seule
hôtellerie, mais fort bonne. Je ne soupai pas,
et ye dormis peu à cause d'un grand mal de
dents qui me prit du côté droit. Cette douleur,
je la seiitois souvent avec mon mal de t^le ; mais c'étolt en mangeant qu'elle me faisoit le pins souffrir, ne pouvant rien mettre dans ma bouche sans éprouver une très grande douleur.
Le lundi matin, 3 juillet, nous suivîmes un chemin uni le long de l'Arno, tl nous le trouvâmes terminé par une belle plaine couverte de blés. Vers le midi nous arrivâmes à
Pise, vingt mille;?, ville qui appartient au duc de Florence. Elle est située dans la plaine sur l'Arno qui la traverse par le milieu, et qui, se jetant dans la mer à six milles de là amène à Pise plusieurs espèces de bâtimens.
C'étoitletempsoùlesécolesCessoient.cornme c'est la coutume pendant les trois mois de la grande chaleur.
Nous y rencontrâmes une très bonne troupe de comédiens appelés les Desio.si.
Comme l'auberge où j'étois ne me plaisoit pas, je louai une maison où il y avoit quatre chambres et une salle. L'hôte se chargeoit de faire la cuisine et de fournir les meubles. La maison étoil belle et j'avois le tout pour huit écus par mois. Quant à ce qu'il s'étoit obligé de fournir pour le service de table, comme nappes et serviettes, c'étoit peu de chose, attendu qu'en Italie on ne change de serviettes qu'en changeant de nappes, et que la nappe n'est changée que deux fois la semaine. Nous laissions faire à nos valets leur propre dépense eux-mêmes, et nous mangions à l'auberge à quatre Jules par jour.
La maison étoit dans une très belle situation, avec une agréable vue sur le canal que forme l'Arno en traversant la campagne.
Ce canal est fort large et long de plus de cinq cens pas, un peu incliné et comme replié sur lui-même ; ce qui fait un aspect charmant, en ce que par le moyen de cette courbure, on en découvre plus aisément les deux bouts, avec trois ponts qui traversent le fleuve toujours couvert de navires et de marchandises. Les deux bords de ce canal sont revêtus de beaux quais, comme celui des Augustins de Paris. Il y a deux côtés de rues larges, et Je long de ces rues un rang de maison^ parmi lesquelles étoit la nôtre.
Le mercredi 5 juillet ^ je vis la cathédrale ou fut autrefois le palais de l'empereur Adrien. Il y a un nombre infini de colonnes de différens marbres, ainsi que de forme et de travail diffé-
VOYAGES
rens, et de très belles portes de métal. Cette église est ornée de diverses dépouilles de la Grèce et de,rEgypte, et bâtie d'anciennes ruines, où l'on voit diverses inscriptions , dont les unes se trouvent à rebours, les autres à demi tronquées ; et en certains endroits des caractères inconnus, que l'on prétend être d'anciens caractères étrusques.
Je vis le clocher bâti d'une façon extraordinaire, incliné de sept brasses comme celui de Bologne et autres, et entouré de tous côtés de pilastres et de corridors ouverts.
Je vis encore l'église de Saint-Jean, qui est aussi très riche par les ouvrages de sculpture et de peinture qu'on y voit.
Il y a entre autres un pupitre de marbre, avec grand nombre de figures d'une telle beauté que ce Laurent qui tua, dit-on, le duc Alexandre, enleva les têtes" de quelques-unes, et en fit présent à la reine^ La forme de cette église ressemble à celle de la Rotonde de Rome.
Le fils naturel de ce duc Alexandre fait ici sa résidence. Il est vieux, à ce que j'ai vu. Il vit commodément des bienfaits du duc, et ne s'embarrasse point d'autre chose. Il y a de très beaux endroits pour la chasse et pour la pêche, et ce sont là ses occupations.
Pour les saintes reliques, les ouvrages rares, les marbres précieux et les pierres d'une grandeur et d'un travail admirables, on en trouve ici tout autant que dans aucune autre ville d'Italie.
Je vis avec beaucoup de plaisir le bâtiment du cimetière, qu'on appelle Campo-Santo; il est d'une grandeur extraordinaire, long de trois cens pas, large de cent et carré; le corridor qui règne autour a quarante pieds de largeur, est couvert de plomb et pavé de marbre. Les murssont couverts d'anciennes peintures, parmi lesquelles il y en a d'un Gondi de Florence, tige de la maison de ce nom.
Les nobles de la ville avoient leurs tombeaux sous ce corridor; on y voit encore les noms et les armes d'environ quatre cens familles, dont il en reste à peine quatre, échappées des guerres et des ruines de cette ancienne ville, qui d'aillçurs est peuplée, mais habitée par des étrangers. De ces familles nobles, dont il y a plusieurs marquis, comtés et autres sei-
(i) C'est apparemmeat Catherine de Médicis que veut désigner Moataigoe.
gneurs, une partie est répandue en différens endroits de la chrétienté, où elles ont passé successivement.
Au milieu de cet édifice est un endroit dé couvert où l'on copitinue d'inhumer les morts. On assure ici généralement que les corps qu'on y dépose se gonflent tellement dans l'espace de huit heures, qu'on voit sensiblement s'élever la terre ; que huit heures après ils diminuent et s'affaissent; qu'enfin dans huit autres heures les chairs se consument, de manière qu'avant que les vingt-quatre heures soient passées il ne reste plus que les os tout nus. Ce phénomène est semblable à celui du cimetière de Rome, où. si l'on met le corps d'un Romain, la terre le repousse aussitôt. Cet endroit est pavé de marbre comme le corridor. On a mis par-dessus le marbre de la terre à la hauteur d'une ou de ■ deux brasses, et Ton dit que cette terre fut apportée de Jérusalem dans l'expédition que les Pisans y firent avec une grande armée. Avec la permission de l'évêque, on prend un peu de cette terre qu'on répand dans les autres sépulcres, par la persuasion où l'on est que les corps s'y consumeront plus promptement : ce qui paroît d'autant plus vraisemblable, que dans le cimetière de la ville on ne voit presque point d'ossemens, et qu'il n'y a pas d'endroit où l'on puisse les ramasser et les renfermer, comme on fait dans d'autresvilies.
Les montagnes voisines produisent de très beau marbre, et il y a dans la ville beaucoup d'excellens ouvriers pour le travailler. Ils faisoient alors pour le roi de Fez en Barbarie* un très riche ouvrage ; c'étoient les ornemens d'un théâtre dont ils exécutoient le dessin, et qui devoit être décoré de cinquante colonnes de marbre d'une très grande hauteur.
On voit en beaucoup d'endroits de cette ville les armes de France, et une colonne que le roi Charles VIII a donnée à la cathédrale. Dans une maison de Pise, sur le mur du côté de la rue, ce même prince est représenté, d'après nature, à genoux devant une vierge qui semble lui donner des conseils. L'inscription porte que, ce monarque soupant dans cette maison, il lui vint par hasard dans l'esprit de
(1) Pour Muley Amet, qui depuis la bataille d'Alcaçar, si tuneste à Sébastien, roi de Portugal, ainsi qu' au roi de Fez lui-même, succéda à son frère en 1578, et régna jusqu'à l'an
DE MONTAIGNE
rendre aux Pisans leur ancienne liberté : en quoi, dit-elle, il surpassa la grandeur d'Alexandre. On lit ici parmi les litres de ce prince, roi de Jérusalem, de Sicile, etc. Les mots qui sont relatifs.! celte circonstancede la liberté rendue aux Pisans ont été barbouillés exprès, et sont à moitié biffés et effacés. D'autres maisons particulières sont encore décorées des mêmes armes (de France), pour indiquer la noblesse que le roi leur donna.
Il n'y a pas ici beaucoup de restes d'anciens édifices ni d'antiquités, si ce n'est une belle ruine en briques à l'endroit où fut le palais de Néron, dont le nom' lui est resté, et une église de Saint -Michel qui fut autrefois un temple de Mars.
Le jeudi, fête de Saint-Pierre', on me dit qu'anciennement l'évèque de Pise alloit en procession à l'église de Saint-Pierre, à quatre milles hors de la ville, et delà sur le bord de la mer, qu'il y jettoit un anneau, et l'épousoit solennellement ; mais cette ville avoit alors une marine très puissante. Maintenant il n'y va- qu'un maître d'école tout seul, tandis que les prêtres vont en procession à l'église, où il y a de grandes indulgences. La bulle du pape qui est d'environ 400 ans, dit, sur la foi d'un livre qui en a plus de 1200^, que cette église fut bâtie par saint Pierre, et que saint Clément* faisant l'office sur une table de marbre, il tomba sur cette table trois gouttes de sang du nez du saint pape. Il semble que ces gouttes n'y soient imprimées que depuis trois jours. Les Génois rompirent autrefois cette table pour emporter une de ces gouttes de sang ; ce qui fit que les Pisans ôtèrent de l'église le reste de la table et la portèrent dans leur ville. Mais tous les ans on l'y rapporte en procession le jour de Saint-Pierre, et le peuple y va toute la nuit dans des barques.
Le vendredi, 7 juillet, de bonne heure j'allai voir les cassines ou fermes de Pierre de Médicis éloignées de la terre de deux milles. Ce seigneur a là des biens immenses qu'il fait va-
(1) C'est-à-dire le jour de roctave.
(î) A la mer.
(3) On doii regretter qiie Montaigne n'ait pas été plos curieux de prendre au moins une noie exacte d'un monument du troisièrae ou quatrième siècle de l'Eglise, et même de la buûe du Pape.
(4) Son successeur.
MOHTAIGHE.
loir par lui-même, en y mettant tous les cinq ans de nouveaux laboureurs qui prennent la moitié des fruits. Le terrain est très fertile en grains, et il y a des pâturages, où l'on tient toutes sortes d'animaux. Je descendis de cheval pour voir les particularités de la maison. Il y a grand nombre de personnes occupées à faire des crèmes, du beurre, des fromages, avec tous les ustensiles nécessaires à ce genre d'économie.
De là, suivant la plaine, j'arrivai sur les bords de la mer Tyrrhénienne*, où d'un côté je découvrois à main droite Ereci, et de l'autre, encore de plus près, Livoume, château situé sur la mer. De là se découvre bien l'île de Gorgone, plus loin celle de Capraia*, et plus loin encore la Corse ^. Je tournai à main gauche le long du bord de la mer, et nous le suivîmes jusqu'à l'embouchure de l'Arno, dont l'entrée est fort difficile aux vaisseaux, parce que plusieurs petites rivières qui se jettent ensemble dans l'Arno charrient de la terre et de la boue qui s'y arrêtent, et font élever l'embouchure en l'embarrassant. J'y achetai du poisson que j'envoyai aux comédiennes de Pise. Le long de ce fleuve on voit plusieurs buissons de Tamaris *. Le samedi j'achetai un petit baril de ce bois, six Jules; j'y fis mettre des cercles d'argent, et je donnai trois écus à l'orfèvre. J'achetai déplus une canne d'Inde, pour m'appuyer en marchant, six jules ; un petit vase et un gobelet de noix d'Inde^ qui fait le même effet pour la rate et la gravelle que le tamaris, huit Jules.
L'artiste, homme habile et renommé pour la fabrique des instrumens de mathématique, m'apprit que tous les arbres ont intérieurement autant de cercles et de tours qu'ils ont d'années. Il me le fit voir à toutes les esp^cesde bois qu'il avoit dans sa boutique ; car il est menuisier. La partie du bois tournée vers le septentrion oa
(0 De Toscane.
(a Caprée, ile célèbre par le séjour et par les dâ>aucfaes de l'empereur Tibère qui y mourut
(3) Anciennement Corsica, qui est eucore son nom italien e« latin.
(4) Ou tamarisc, arbrisseau commun en Italie, qui <pielquefois forme un arbre de la grosseur du coignassier. Ou attribue à son bois, dont on fait des tasses, des gobelels et d'autres vaisseaux, une vertu désopiiative. DicUonn. û'hist. tuU. de Bomare.
'5) Apparemment de coco. , -
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le hord est plus étroite, a les cercles plus serrëfe et plus épais que l'autre; ainsi (Quelque bois qu'on lui porte, il se vante de pouvoir juger quel âge avoit l'arbre, et dans quelle situation il étoît.
Dans ce temps-là préciséhieùt, j*avols je ne sais quel ëhibarras à la tête qui m'incommodoil toujours de quelque façon, avec Une constipation telle que je n'avois point le ventre libre sans art ou sans le secours de quelques drogues, secours assez foibles. Les reins d'ailleurs selon les circonstances.
L'air de cette ville (de Pise) passoit il y a quelque temps pour être malsain; mais depuis que le duc de COme a fait dessécher lés marais d'alentour, il est bon. Il étoit auparavant si mauvais que, quand on vouloit reléguer quelqu'un et le faire mourir, on l'exiloit à Pise, où dans peu de jours c'étoit fait éé lui.
Il n'y a point ici dé perdrix, malgré les soins que les princes toscans se sont donnés pour en avoir.
J'eus plusieurs fois à nion logis la visite de Jérôme Borro, médecin, docteur de la Sapience, et je l'allai voir à mon toUr. Le 14 juillet, il me tit présent de son livre Dû flux et reflux de la mer, qu'il a écrit en langue vulgaire, et me fit voir Un autre livre dé sa façon écrit en latin sur les maladies du corps.
Ce même jour, près de ma maison, vingtun esclaves turcs s'échappèrent de l'arsenal, et se sauvèrent sur une frégate toute agréée que le seigneur Alexandre de Piombino avoit laissée dans le port, tandis qu'il étoit à la pêche.
A l'exception de l'Arno et de la beauté du canal qu'il forme en traversant la ville, comme aussi des églises, des ruines anciennes, et des travaux particuliers, Pise a peu d'élégance et d'agrément. Elle est déserte en quelque sorte, et tant par cette solitude que par la forme des édifices, par sa grandeur et par la largeur de ses rues, elle ressemble beaucoup à Pistoie. Un des plus grands défauts qu'elle ait estlanjauvaise qualité de ses eaux qui ont toutes un goût de marécage.
Les habit ans sont très pauvres, et n'en sont pas moins fiers . ni moins intraitables, ei peu polis envers les étrangers, particulièrement pour les François, depuis la mort d'un de leurs evêques, Pierre-Paul de Bourbon, qui
se disoit de la maison de nos princes, et dont la famille subsiste encore.
Cet evêque aimoit si fort notre nation , et il étoit si libéral, qu'il avoit ordonné que, dès qu'il arriveroit un François, il lui fijt amené chez lui. Ce bon prélat a laissé aux Pisans un souvenir très honorable de sa bonne vie et de sa libéralité. Il n'y a que cinq ou six ans qu'il est mort.
Le 17 juillet, je me mis avec vingt-cinq autres à jouer à un écu par tête, à la Riffa % quelques nippes d'un des comédiens de la ville, nommé Fargnocola^ On tire à ce jeu d'abord à qui jouera le premier, puis le second, et ainsi de suite jusqu'au dernier : c'est Tordre qu'on suit. Mais comme on avoit plusieurs choses à jouer, on fit ensuite deux conditions égales : celui qui faisoit le plus de points gagnoit d'une part, et celui qui en faisoit le moins gagnoit de l'autre. Le sort m'échut à jouer le second.
Le 18, il s'éleva une grande contestation à l'église de Saint-François entre les prêtres de la cathédrale et les religieux. La veille un gentilhomme de Pise avoit été enterré dans ladite église. Les prêtres y vinrent avec leurs orncmens et tout ce qu'il falloit pour dire la messe, lis alléguoient leur privilège et la coutume observée de tout temps. Les religieux disoient au cohti'aire que c'étoit à eux, et non point à d'autres, à dire la messe dans leur église. Un prêtre s'approchant du ^rand autel voulut en empoigner la table; un religieux s'efforça de lui faire lâcher prise; mais le vicaire qui desservoil l'éghse des prêtres lui donna un souûlet. Les hostilités commencèrent alors des deux côtés 5 et de main en main, l'affaire en vint aux coups de poing , aux coups de bâton, de chandeliers, de flambeaux, et de pareilles armes; tout fut mis usage. Le résultat de la querelle fut qu'aucun des combattans ne dit la messe ; mais elle causa un grand scandale. J'y allai aussitôt que le bruit en fut répandu, et le tout me fut raconté.
Le âS, au point du jour, trois corsaires turcs abordèrent au rivage voisin, et emmenèrent prisonniers quinze ou vingt pêcheurs et pauvres bergers.
Le 2.5 j'allai voir chez . lui le fameux Corci) Kous ignorons quel est ce jeu ; mais il paraît que c est un jeu de dés, et peut-être la rafle Izara}, que Montaigne italianise à sa mode.
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nacchico. médocin et leclear de Plse*. Cet homme vit à sa manière, qui est bien opposée aux règles de son art. Il dort aussitôt qu'il a dîné, boit cent fois le jour, etc. Il me montra des vers de sa façon, en patois pisan, assez agréables. Il ne fait pas grand cas des bains qui sont dans le voisinage de Pise, mais bien de ceux de Bagnacqua, qui en sont à la distance de seize milles. Ces bains sont, à son avis, merveilleux pour les maladies du foie (et il m'en aconta bien des prodiges), ainsi que pour la pierre et pour la colique; mais avant d'en user il conseille de boiie des eaux délia Villa. Il est convaincu (me disoit-il) qu'à l'exception de la saignée, la médecine n'est rien en comparaison des bains pour quiconque sait les enjployer à propos. Il me dit de plus qu'aux bains del Bagnacqua les logemens éioient très bons, et qu'on y étoit commodément et à son aise.
Le 26 je rendis le matin des urines troubles et plus noires que j'en eusse jamais rendu, avec une petite pierre ; mais pour cela la dou- '«^ur que j'avois ressentie pendant l'espace d'en-
ron vingt heures, au-dessous du nombril ne s'apaisa point; cependant elle étoit supportable , n'intéressant pas les reins ni le flanc. Quelque temps après, je rendis encore une autre petite pierre, et la douleur s'apaisa.
Le jeudi 27 nous partîmes de bonne heure de Pise, moi fort satisfait en particulier des courtoisies et des politesses que j'y avois reçues de MM. Vintavinti, Laurent, Conti, Sanminiato (ce dernier, qui loge chez M. le chevalier Camille Gaëtani, m'offrit son frère pour m'accompagner en France), Borro et autres, tant artisans que marchands, avec lesquels j'avois lié connoissance Je suis assuré que l'argent ne m'eût pas même manqué si j'en avois eu besoin, quoique cette ville passe pour être impolie et que les habitans soient altiers ; mais, de quelque façon que ce soit, les hommes polis communiquent leur politesse aux autres.
On trouve abondamment ici des logemens, des noisettes et des champignons. Nous fûmes long-temps à traverser la plaine et nous rencontrâmes au pied d'un monticule ce qu'on nomme les bains de Pise. Il y en a plusieurs, avec une inscription en marbre que je ne pus pas bien
Ui 11 a donné «On nom à làpmtdre cmiiachine, ou de triinià, dont il est l'inventeur, et ceci ikhis en donne à peu pics Tcpoque.
lire : ce sont des vers latins rimes, qui font foi de la vertu de ces eaux. I^i date est de 1300, à ce que j'ai pu deviner.
Le plus grand et le plus honnête de ces bains est cart'é, avec un des côtés eo dehors et très bien disposé ; ses escaliers sont de marbre. Il a trente j)as de longueiA- de chaque côté, et l'on voit dans un coin la source de la fontaine. J'en bus pour pouvoir en juger; je la trouvai sans goût, sans aucune odeur. Je sentois seulement un peu d'àcreté sur la langue ; la chaleur en étoit fort médiocre et elle étoit aisée à boire.
Je m'aperçus à la source qu'il y avoit dans Peau de ces corpuscules ou atomes blancs qui me déplaisoient aux bains de Bade, et que j'imaginois être des immondices venant du dehors. Maintenant je pense qu'ils proviemient de quelque qualité des mines, d'autant plus qu'ils sont plus épais du côté de la source où l'eau prend naissance, et où par conséquent elle doit être plus pure el plus nette, comme j'en fis clairement l'expérience. Ce lieu-ci d'ailleurs est désert et les logemens y sont mauvais. Les eaux sont presque abandonnées, et ceux qui en font quelque usage partent le matin de Pise, qui n'en est qu'à quatre milles, et réviennent chez eux le même jour.
Le grand bain est découvert , et c'est te seul qui porte quelque marque d'antiquité; aussi l'appelle-t-on le bain de Néron. On tient communément que cet empereur fit conduire cette eau jusques dans son palais de Pise, parle moyen de plusieurs aqueducs.
Il y a un autre bain couvert d'un travail médiocre, qui est à l'usage du peuple : l'eau en est très pure. On dit qu'il est bon pour le foie et pour les pustules qui proviennent de la chaleur 4e ce viscère. On y boit la même quantité dVau qu'aux autres bains; on se promène aprè* avoir bu et l'on satisfait aux besoins de la nature de quelque façon qu'elle veuille opérer, ou par les sueurs ou par d^autres voies. Dès tjue j'eus grimpé cette montagne, nous jouîmes * d'une des plus belles vues du monde, en considérant cette grande plainp, la mer, les îles, Livourne et Pise. Après l'avoir descendue nous reprîmes la plaine sur laquelle e^ ^itué^
Lucques, dix milles. Ce matin je rendis une amfe pierre bé&atoûp plus grosse, et qui paro'issoit évidemment avoir été détachée d*uû
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autre corps apparemment plus considérable : Dieu le sait, sa volonté soit faite. Nous étions à l'auberge à Lucques sur le même pied qu'à Pise, savoir chaque jour à quatre Jules par maître et trois jules par valet. .
Le 28, comme forcé par les offres les plus polies de M. Louis Pinitesi, je pris dans sa maison un appartement bas, fort frais, très décent, et composé de cinq chambres avec une salle et une cuisine. J'y avois tous les meubles nécessaires et fort propres, fort honnt^tes à la manière italienne, qui dans beaucoup de choses non-seulement égale la manière françoise, mais l'emporte encore sur elle. Il faut convenir que c'est un grand ornement dans les bàtimens d'Italie que ces voûtes hautes, larges et belles, qui donnent à l'entrée des maisons de la noblesse et de l'agrément, parce que tout le bas est construit de la même manière avec des portes hautes et larges. Les gentilshommes de Lucques mangent dans l'été sous ces espèces de porches à la vue de tous ceux qui passent par les rues.
A dire vrai, j'ai toujours été non-seulement bien, mais même agréablement logé dans tous les lieux où je me suis arrêté en Italie, excepté à Florence (où je ne sortis pas de l'auberge, malgré les incommodités qu'on y souffre, surtout quand il fait chaud) et à Venise, où nous étions logés dans une maison trop publique et assez malpropre, parce que nous ne devions pas y rester longtemps. Ma chambre ici (à Lucques) étoit écartée; rien ne me manquoit ; je n' avois aucun embarras, nulle sorte d'incommodité. Les pohtesses même sont fatigantes et parfois ennuyeuses, mais j'ctois rarement visité par les habitans. Je dormois, j'étudiois quand je voulois ; et lorsque la fantaisie me prenoit de sortir, je trouvois partout compagnie de femmes et d'hommes avec qui je»pouvois converser et me distraire pendant quelques heures du jour; puis les boutiques, les églises, les places et le changement de lieu, tout cela me fournissoit assez de moyens de satisfaire ma curiosité.
Parmi ces dissipations, mon esprit étoit aussi tranquille que le comportoient mes infirmités et les approches de la vieillesse * ; et très
(1) Montaigne n'était alors que dans sa quarante-huitième année».
peu d'occasions se présentoient de dehors oour le troubler. Je sentois seulement un peu le défaut de compagnie telle que je l'aurois désirée, étant forcé de jouir seul et sans communication des plaisirs que je goûtois.
Les Lucquois jouent supérieurement au ballon et l'on en voit souvent de belles parties. Il n'est pas d'usage, ou c'est une chose assez rare parmi eux, que les hommes aillent dans les rues à cheval, encore moins en voiture; les dames y vont sur des mules , accompagnées d'un laquais à pied.- Les étrangers ont beaucoup de peine à trouver des maisons à louer; car il y en vient très peu, et la ville est d'ailleurs fort peuplée. On me demanda 70 écus de loyer par mois d'un logement ordinaire avec quatre chambres meublées , salle et cuisine. On ne sauroit jouir de la compagnie des Lucquois, parce que, jusqu'aux enfans, ils sont continuellement occupés de leurs affaires et de la fabrique des étoffes dont ils font commerce. Ainsi c'est un séjour un peu ennuyeux et désagréable pour les étrangers.
Le 10 août nous sortîmes de la ville peur nous aller promener avec plusieurs gentilshommes de Lucques qui m'avoient prêté des chevaux. Je vis des maisons de plaisance fort jolies aux environs de la ville, à- trois ou quatre milles de distance, avec des portiques et des galeries qui les rendent fort gaies. Il y a entre autres une grande galerie toute voûtée en dedans, couverte de ceps et de branches de vignes qui sont plantés à l'entour et appuyés sur quelques soutiens. La treille est vive et naturelle.
Mon mal de tête me laissoit quelquefois tranquille pendant cinq à six jours et plus, mais je ne pouvois la remettre parfaitement.
Il me vint en fantaisie d'étudier la langue toscane et de l'apprendre par principes; j'y mettois assez de temps et desoins, mais j'y faisois peu de progrès.
On éprouva dans cette saison une chaleur beaucoup plus vive qu'on n'en sentoit communément.
Le 12 j'allai voir hors de Lucques la maison de campagne de M. Benoît Buonvisi,que je trouvai d'une beauté médiocre. J'y vis entre autres la forme de certains bosquets qu'ils font sur des lieux élevés. Dans un espace d'environ cinquante pas , ils plantent divers arbres de l'espèce de ceux qui restent verts toute l'année. Ils
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entourent ce lieu de petits fossés et pratiquent au dedans de petites allées couvertes. Au milieu du bosquet est un endroit pour le chasseur qui, dans certains tçmps de l'année, comme vers le mois de novembre, muni d'un sifflet d'argent et de quelques grives prises exprès pour cet usage et bien attachées, après avoir disposé de tous côtés plusieurs appeaux avec de la glu, peut prendre dans une matinée deux cents grives. Cela ne se fait que dans un certain canton près de la ville.
Le dimanche 13 je partis de Lucques, après avoir donné ordre qu'on offrît à M. Louis Pinitesi quinze écus pour l'appartement qu'il m'avoit cédé dans sa maison (ce qui revenoit à un écu par jour) : il en fut très content.
Nous allâmes voir ce jour-là plusieurs maisons de campagne appartenant à des gentilshommes de Lucques; elles sont jolies, agréables, enfin elles ont leurs beautés. L'eau y est abondante , mais artificielle , c'est-à-dire ni naturelle, ni vive ou continuelle.
Il est étonnant de voir si .peu de fontaines dans un pays si montueux.
Les eaux dont ils se servent , ils les tirent des ruisseaux; et pour l'ornement ils les érigent en fontaines avec des vases, des grottes et autres travaux à cet usage. Nous vmmes le soir souper à une maison de campagne de M. Louis, avec M. Horace son fils, qui nous accompagnoit toujours. Il nous reçut fort bien et nous donna un très bon souper sous une grande galerie fort fraîche et ouverte de tous côtés. Il nous fit ensuite coucher séparément dans de bonnes chambres, où nous eiimes des draps de lin très blancs et d'une grande propreté, tels que nous en avions eus à Lucques dans la maison de son [»ère.
Lundi, de bonne heure, nous partîmes de là, et chemin faisant, sans descendre de cheval, nous nous arrêtâmes à la maison de campagne de l'évêque qui y étoit. Nous fûmes très bien reçus par ses gens et même invités à y dîner ; mais nous allâmes dîner aux
Bains délia Villa, 15 milles. J'y reçus de tout le monde le meilleur accueil et des caresses infinies. Il sembloit en vérité que je fusse de retour chez moi. Je logeai encore dans la même chambre que j'avois louée ci -devant vingt écus par mois, au même prix et aux mêmes conditions.
Le mardi 15 août, j'allai de bon matin me baigner ; je restai un peu moins d'une heure dans le bain, et je le retrouvai plus froid que chaud. Il ne me provoqua point de sueur. J'arrivai à ces bains non-seulement en bonne santé, mais je puis dire encore fort allègre de toute façon. Après m'être baigné, je rendis des urines troubles ; le soir, ayant marché quelque temps par des chemins montueux et difficiles, elles furent tout-à-fait sanguinolentes, et quand je fus couché, je sentis je ne sais quel embarras dans les reins.
Le 16 je continuai le bain, et pour être seul à l'écart je choisis celui des femmes, où je n'avois pas encore été. Il me parut trop chaud, soit qu'il le fût réellement, soit qu'ayant déjà les pores ouverts par le bain que j'avois pris la veille, je fusse plus prompt à m' échauffer ; cependant j'y restai plus d'une heure. Je suai médiocrement; les urines étoient naturelles, point de sable. Après dîner, les urines revinrent encore troubles et rousses, et vers le coucher du soleil elles étoient sanguinolentes.
lie 17 je trouvai le même bain plus tempéré. Je suai très peu ; les urines étoient un peu troubles avec un peu de sable ; j'avois le teint d'un jaune pâle.
Le 18je restai deux heures encore au même bain. Je sentis aux reins je ne sais quelle pesanteur; mon ventre eioit aussi fibre qu'il le falloit. Dès le premier jour j'avois éprouvé beaucoup de vents et de borborigmes ; ce que je croi^ sans peine être un effet particulier de ces eaux, parce que la première fois que je pris les bains je m'aperçus sensiblement que les mêmes vents étoient produits de cette manière.
Le 19 j'allai au bain un peu plus tard pour donner le temps à une dame de Lucques de se baigner avant moi, parce que c'est une règle assez raisonnable observée ici que les femmes jouissent à leur aise de leur bain; aussi j'y restai deux heures.
Ma tête pendant plusieurs jours s'étoit maintenue en très bon état ; il lui survint un peu de pesanteur. Mes urines étoient toujours troubles, mais en diverses façons, et elles charrioient beaucoup de sable. Je m'apercevois aussi de je ne saisquels mouvemens aux reins; et si je pense juste en ceci, c'est une des principales propriétés de ces bains. Non-seolement ils dilatent et ouvrent les passages et ^ «cn>
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doits, mais encore ils poussent la matière, la dissipent et la font disparoître. Jejetois du sable Q'ji paroissoit n'être autre chose que des pierres brisées, récemment désunies.
La nuit je sentis au côté gauche un comœencement de colique assez fort et même poignant, qui me tourmenta pendant un bon espace de temps, et ne lit pas néanmoins les progrès ordinaires ; car le mal ne s'étendit point jusqu'au bas- ventre, et il finit de façon à me faire croire que c'étoient des vents.
Le 20 , je fus deux heures au bain. Les vents me causèrent pendant tout le jour de grandes incommodités au bas-ventre. Je rendois toujours des urines troubles, rousses, épaisses, avec un peu de sable, La tête me faisoit mal, et j'allois du ventre plus que de coutume.
On n'observe pas ici les fêtes avec la môme religion que nous, ni même le dimanche; on voit les femmes faire la plus grande partie de leur travail après diner.
Le 21, je continuai mon bain, après lequel j'avois les reins fort douloureux : mes urines éioicnt abondantes et troubles, et je rendois toujours un peu de sable. Je jugeois que les vents et oient la cause des douleurs que j'eprouvois alors dans les reins, parce qu'ils se faisoient sentir de tous côtés. Ces urmes si troubles me faisoient pressentir la descente de quelque grosse pierre : je ne devinai que trop bien. Après avoir le matin écrit cette partie de mon journal, aussitôt que j'eus dîné, je sentis de vives douleur* de colique; et pour me tenir plus alerte il s'y joignit, à la joue gauche, un mal de dents très aigu, que je n'avois point encore éprouvé. Ne pouvant supporter tant de malaise, deux ou trois heures après je me mis au lit, ce qui fit bientôt cesser la douleur de ma joue.
Cependant, comme la colique continuoit ne me déchirer, et qu'aux mouvements flalueux qui tantôt d'un côté , tantôt d'un autre, occupoient successivement diverses parties de mon corps, je sentois enfin que c'étoient plutôt des vents que des pierres, je fus forcé de demander un lavement. Il me fut donné sur le Soir, très bien préparé avec de l'huile, de la camothille et de l'anis, le tout ordonné seulement par l'apothicaire. Le capitaine Paulino me l'admlnistfa lui-fnême avec beaucoup d'adresse ; Car quand il sentoit que les Vents repoussoient,
il s'arrêtoit et retiroit la seringue à lui; puis il reprenoit doucement et continuoit de façon que je jpris le remède tout entier sans aucun dégoût. Il n'eut pas besoin de me recommander de le garder tant que je pourrois, puisque je ne fus pressé par aucune envie. Je le gardai donc jusqu'à trois heures, et ensuite je m'avisai de moi-même de le rendre. Etant hors du lit je pris avec beaucoup de peine un peu de massepain et quatre gouttes de vin. Sur cela je me remis au lit, et après un léger sommeil il me prit envie d'aller à la selle ; j'y fus quatre fois jusques au jour, y ayant toujours quelque partie du lavement qui n'étoit pas rendu.
Le lendemain matin, je me trouvai fort soulagé, parce qu'il m'avoit fait sortir beaucoup de vents. J'élois fort fatigué, mais sans aucune douleur. Je mangeai un peu à dîner, sans nul appétit; je bus aussi sans goût, quoique je me sentisse altéré. Après dîner, la douleur me reprit encore une fois à la joue gauche, et me fit beaucoup souffrir, depuis le dîner jusqu'au souper. Comme j'étois bien convaincu que mes vents ne venoient que du bain, je l'abandonnai, ejtje dormis bien toute la nuit.
Le jour suivant, à mon réveil, je me trouvai las et chagrin, la bouche sèche avec des aigreurs et un mauvais goût, l'haleine comme si j'avois eu la fièvre. Je ne sentois aucun mai, mais je continuais de rendre des urines extraordinaires et fort troubles.
Enfin, le 24 au matin, je poussai une pierre qui s'arrêta.au passage. Je restai depuis ce moment jusqu'à dîner sans uriner, quoique j'en eusse grande envie. Alors je rendis ma pierre non sans douleur et sans effusion de sang avant et après l'éjection. Elle étoit de la grandeur et longueur d'une petite pomme ou noix de pin, mais grosse d'un côté comme une fève, et elle avoit exactement la forme du membre mascu lin. Ce fut un grand bonheur pour moi d'avoi pu la faire sortir. Je n'en ai jamais rendu de comparable en grosseur à celle-ci ; je n'avois que trop bien jugé, par la qualité de mes urines, ce qui en devoit arriver. Je verrai quelles en seront les suites.
Il y auroit trop de foiblesse et de lâcheté de ma part, si^ertain de me retrouver toujours dans le cas de périr de cette manière, et la mort «'approchant d'ailleurs à tous les in- Btans, je ne faisois pas mes efforts, avant d'en
DK MONTAIGNE.
êire là, pour pouvoir la supporter sans peine quand le moment sera venu. Car enlin la raison nous recommande de recevoir joyeusement le bien qu'il plaii à Dieu de nous envoyer. Or, le seul remî-de, la seuje règle et Tunique science, pôuréviter tous les maux qui assiègent Tbomme de toutes parts et à toute heure, quels qu'ils soient, c'est do se résoudre à les souffrir humainement, ou à les terminer courageusement et p rompt ement.
Le 25 août l'urine reprit sa couleur, et je lue retrouvai dans le même état qu'auparavant. Outre cela je soulfrois souvent tant le jour que la nuit de la joue gauche ; mais cette douleur étoit passagère et je me rappelois qu'elle m'avoit autrefois causé chez moi beaucoup d'inmmodité.
Le 26 au matin je fus deusr heures au bain. Le 27 après diner, je fus cruellement tourmenté d'un mal de dents très vif, tellement que j'envoyai chercher le médecin. Le docteur ayant tout examiné, vu principalement que la douleur s'était apaisée en sa présence, jugea que cette espèce de fluxion n'avoit pas de corps* ou i)'en avoit que fort peu; mais que c'étoient des vents mêlés de quelque humeur qui montoient de l'estomac à la tète et me causoicnt ce malaise ; ce qui me paroissoit d'autant plus vraisemblable, que j'avois éprouvé de parejllesdouleurs en d'autres parties de mon corps.
Le lundi 28 août, j*allai de bon matin Jjoirç des eaux de la fontaine de Barnabe, et j'en bus sept livres quatre onces, à douze onces la livre. Elles me procurèrent une selle, et j'en rendis un peu moms de la moitié avant diner. J'éprouvois sensiblement que cette eaa me faisoit monter à la tête des vapeurs qui l'appesantissoient.
Le mardi 29, je bus de la fontaine ordinaire oeuf verres, contenant chacun une livre moins une once, et la tète aussitôt me fit mal. Il est vrai, pour dire ce qui en est, que d'elle-même elle étoit en mauvais état, et qu'elle n'avoit jamais été bien libre depuis le premier bain, quoique sa pesanteur se fît sentir plus rarement et différemment, mes yeux, un mois auparavant, ne s'étant point affoiblis et n'ayant point éprouvé d'éblouis^ment. Je souftrois par derrière, mais jamais je n'avois mal à la tète que
(0 C'esl-4-!Jm de caïue matérielle et kxrale.
la douleur ne S étendît à la i" l'elle
embra.ssoil toute entière, juMj lême
les plus basses,eniiDàroreille et à une partie du ne». La douleur passoit vite, mais d'ordinaire elle étoit aiguë, et elle me reprenoit souvent If» jour et la nuit. Tel étoit alors l'état de ma tête.
Je crois que les fumées de celte eau , soit en buvant, soit en se baignant (quoique plus d'une façon que de l'autre ) sont fort nuisibles à la tête, et l'on peut dire avec assurance encoare plus à l'estomac. C'est pourquoi l'on est ici dans l'usage de prendre quelques médecines pour prévenir cet inconvénient.
Je rendis dans le cours d'une journée jusqu'à la suisante, à une hvre près, toute l'eau que j'avois bue, en comptant celle que je buvois à table, mais qui étoit bien peu de chose, puisqu'elle n'alloit pas à une livre par jour. Dans l'après-dinée, vers le coucher du soleil, j'allai au bain : j'y restai trois quarts d'heiire , et le mercredi je suai un peu.
Le 30 août, je hus deux verres, à neuf onces le verre ; ce qui fit dix-huit onces, et j'en rendis la moitié avant dîner.
Le jeudi je m'abstins de boire, et j'allai le malin à cheval voir Controne, village fort peuplé sur ces montagnes. Il y avoit plusieurs plaines belles et fertiles , et des pâturages sur la cime. Ce village a plusieurs petites campagnes, et des maisons commodes bâties de pierres, dont les toits sont aussi couverts de j)ierre en plateaux. Je fis un grand circuit autour de ces montagnes avant de retourner au logis.
Je n'étoîs pas content de la façon dont j'a vois rendu les dernières eaux que j'avois prises . c'est pourquoi il me vint dans l'idée de renoncer à en boire. Ce qui me déplaisoit en cela, c'est que je ne trouvois pas mon compte les jours de boisson, en comparant ce que j'urinois avec ce qtie je buvois. Il falloit, la dernière fols que je bus, qu'il fût encore resté dans mon corps plus de trois verrez» de l'eau du bain, outre qu'il m' étoit survenu un resserrenient que je pôUvois regarder comme une vraie constipation, par rapport à mon état ordinaire.
Le vendredi premier septembre i-S&l , je me baignai une heure le matin; il me prît dans le bain un peu de sueur, et je rendis en urinant une grande quantité de sable rouge. Lorsque je buvois, je n'en.rcndois pas ou bien peu. J'avois la tête à l'ordinaire^ c'est-à-dire en mauvais
VOYAGES
état. Je commençois à me trouver incommodé de ces bains ; en sorte que, si j'eusse reçu de France les nouvelles que j'attendois depuis quatre mois sans en recevoir, je fusse parti sur-le champ , et j'aurois préféré d'aller finir la cure de l'automne à quelques autres bains que ce
fut.
En tournant mes pas du côté de Rome, je
trouvois à peu de distance de la grande route les bains de Bagnacqua, de Sienne et de Viterbe -, du côté de Venise ceux de Bologne et de Padoue.
A Pise, jefis blasonner et dorer mes armes, avec de belles et vives couleurs, le tout pour un écu et demi de France ; ensuite, comme elles étoient peintes sur toile, je les fis encadrer au bain -, et jefis clouer, avec beaucoup de soin, le tableau au mur de la chambre que j'occupois, sous cette condition, qu'elles dévoient être censées données à la chambre, non au capitaine Paulino, quoiqu'il fût le maître du logis, et attachées à cette chambre, quelque chose qui pût arriver dans la suite. Le capitaine me le promit et en fit serment.
Le dimanche 3, j'allai au bain, et j'y restai un peu plus d'une heure. Je sentis beaucoup de vents, mais sans douleurs,
La nuit et le matin du lundi 4, je fus cruellement tourmenté de la douleur des dents ; je soupçonnai dès lors qu'elle provenoit de quelque dent gâtée. Je mâchois le matin du mastic sans éprouver aucun soulagement. L'altération que me causoit cette douleur aiguë faisoit encore que j'étois constipé , et c'étoit pour cela que je n'osois me remettre à boire des eaux ; ainsi je faisois très peu de remèdes. Cette douleur, vers le temps du dîner, et trois ou quatre heures après, me laissa tranquille ; mais sur les vingt heures*, elle me reprit avec tant de violence, et aux deux joues, que je ne pouvois me tenir sur mes pieds. La force du mal me donnoit des envies de vomir. Tantôt j'étois tout en sueur, et tantôt je frissonnois. Comme je sentois du mal partout, cela me fit croire que la douleur ne provenoit pas d'une dent gâtée. Car quoique le fort du mal fût au côté gauche, il eioit quelquefois encore très violent aux deux tempes et au menton, et s'étendoit jusqu'aux épaules, au gosier, même de tous côtés : en sorte
(1} Buviron à six heures du soir.
que je passai la plus cruelle nuit que je me souvienne d'avoir passé de ma vie : c'étoit une vraie rage et une fureur.
J'envoyai chercher la nuit même un apothicaire qui me donna de l' eau-de-vie pour la tenir du côté où je souffrois le plus, ce qui me soulagea beaucoup. Dès l'instant que je l'eus dans la bouche, toute la douleur cessa ; mais aussitôt que l'eau-de-vie étoit imbibée, le mal reprenoit. Ainsi j'avois continuellement le verre à la bouche 5 mais je ne pouvois y garder la liqueur, parce qu'aussitôt que j'étois tranquille la lassitude me provoquoit au sommeil, et en dormant il m'en tomboit toujours dans le gosier quelques gouttes qui m'obligeoient de la rejeter sur-le-champ. La douleur me quitta vers la pointe du jour.
Le mardi matin tous les gentilshommes qui étoient au bain vinrent me voir dans mon lit. Je me fis appliquer à la tempe gauche, sur le pouls même, un petit emplâtre de mastic, et ce jour-là je souffris peu. La nuit on me mit des étoupes chaudes sur la joue et au côté gauche de la tête. Je dormis sans douleur, mais d'un sommeil agité.
Le mercredi j'avois encore quelque ressentiment de mal, tant aux dents qu'à l'œil gauche; je dormis sans douleur, mais d'un sommeil agité. En urinant je rendois du sable, mais non pas en aussi grande quantité que la premii re fois que je fus ici, et quelquefois il ressembloit à de petits grains de millet roussâtre.
Le jeudi matin, 7 de septembre, je fus pendant une heure au grand bain.
Dans la même matinée on m'apporta par la voie de Rome des lettres de M. Tausin, écrites de Bordeaux le 2 août, par lesquelles il m'apprenoit que le jour précédent j'avois été élu d'un consentement unanime maire de Bordeaux, et il m'invitoit à accepter cet emploi pour l'amour de ma patrie.
Le dimanche, 10 septembre, je me baignai le matin pendant une heure au bain des femmes, et comme il étoit un peu chaud j'y suai un peu.
Après dîner j'allai tout seul à cheval voir quelques autres endroits du voisinage, et particulièrement une petite campagne qu'on nomme Gragnaiola, située au sommet d'une des plus hautes montagnes du canton. En passant £\ir la cime des monts je découvrois les plus
DE MONTAIGNE
riches, les plus fertiles et les plus agréables collines que Ton puisse voir.
G)mn)e je m'entretenois avec quelques gens du lieu, je demandai à un vieillard fort âgé s'ils usoient de nos bains ; il me répondit qu'il leur arrivoit la même chose qu'à ceux qui, pour être trop voisins de Notre-Dame de Lorette, y n ont rarement en pèlerinage ; qu'on ne voyoii donc guère opérer les bains qu'en faveur des étrangers et de personnes qui venoient de loin. Il ajouta qu'il s'apercevoit avec chagrin depuis quelques années que ces bains étoient plus nuisibles que salutaires à ceux qui les prenoient ; ce qui provenoit de ce qu'autrefois il n'y avoit pas dans le pays un seul apothicaire, et qu'on y voyoit rarement même des médecins, au lieu qu'à présent c'est tout le contraire. Ces gens-là, plus pour leur profit que pour le bien des malades, ont répandu cette opinion ; que les bains ne faisoient aucun effet à ceux qui nonseulement ne prenoient pas quelques médecines avant et après l'usage des eaux, mais même n'avoient pas grand soin de se médicamenter en les prenant; en sorte qu'ils (les médecins) ne consentoient pas aisément qu'on les prît pures et sans ce mélange ; aussi l'effet le plus évident qui s'ensuivoit, selon lui, c'est qu'à ces bains il mouroit plus de monde qu'il n'en guérissoit ; d'où il tenoit pour assuré qu'ils ne larderoient pas à tomber dans le plus grand discrédit et à être totalement méprisés.
Le lundi 11 septembre je rendis le matin beaucoup de sable, presque tout en forme de grains de millet ronds, fermes, rouges à la surface et gris en dedans.
Le 12 septembre 1581 nous partîmes des bains délia Yilla le matin de bonne heure et' nous allâmes dîner à
Lucques, quatorze milles ; on commençoit à y vendanger. La fête de Sainte-Croix est une des principales fêtes de la ville , on donne alors pendant huit jours à ceux qui sont abseus pour dettes la liberté de venir chez eux vacquer Ubrement à celte dévotion.
Je n'ai point trouvé en Italie un seul bon barbier pour me raser et me faire les cheveux.
Le mercredi au soir nous allâmes entendre vêpres au Dôme*, où il y avoit un concours de toute la ville et des processions. Le Volto
(I) C'est la cathédrale.
Santo'étoit découvert .Cette image est en grande vénération parmi les Lucquois, parce qu'elle est très ancienne et illustrée par quantité de miracles; c'est exprès pour elle que le dôme a été bâti, et même la petite chapelle où est gardée cette relique est au milieu de cette grande église, mais assez mal placée et contre toutes les régies de l'architecture. Quand les vêpres furent dites, toute la pompe passa dans une autre église qui étoit autrefois le dôme.
Le jeudi j'entendis la messe dans le chœur du dôme où étoient tous les officiers de la Seigneurie. A Lucques on aime beaucoup la musique 5 on y voit peu d'hommes et de femmes qui ne la sachent point, et communément ils chantent tous ; cependant ils ont très peu de bonnes voix. On chanta cette messe à force de poumons et ce ne fut pas grand' chose. Ils avoient construit exprès un grand autel fort haut, en bois et papier, couvert d'images, de grands chandeliers et de beaucoup de vases d'argent rangés comme un buffet, c'est-à-dire un bassin au milieu et quatre plats autour. L'autel étoit garni de cette manière depuis le pied jusqu'au haut, ce qui faisoit un assez bel effet.
Toutes les fois que l'éyêque dit la messe, comme il fit ce jour-là, à l'instant qu'il entonne le Gloria in excelsis, on met le feu à un tas d'étoupes, que Ton attache à une grille de fer suspendue pour cet usage au milieu de l'église.
La saison dans ce pays- là étoit déjà fort refroidie et humide.
Le vendredi, 15 septembre, il me survint comme un flux d'urine, c'est-à-dire j'urinois presque deux fois plus que je n'avois pris de boisson ; s'il m'étoit resté dans le corps quel^ que partie de l'eau du bain, je crois quelle sortit.
Le samedi matin je rendis sans aucune peine une petite pierre rude au toucher ; je Pavois un peu sentie pendant la nuit au bas du ventre.
Le dimanche, 18 septembre, se fit le changement des gonfaloniers de la ville^; j'allai voir cette cérémonie au palais. On travaille ici
(I) La Sainte-Face. C'est un crucifix de bois de cèdre, très ancien. Voyages de M. de Lalande, t. II, p. 542.
(■i) Ou plus exaclenaent l'élection du gonfalonier de la république, qui iThaii^e tous les deux mois.
VOYAGES
presque sans aucun égard pour le dimanche, et il y a beaucoup de boutiques ouvertes.
Le mercredi, 20 septembre, après-dîner, je partis de Lucques après avoir fait emballer dans deux caisses plusieurs choses pour les envoyer en France.
Nous suivîmes un chemin uni, mais par un pays stérile comme les Landes de Gascogne. Nous passâmes sur un pont bâti par le duc Cosnie, un 'grand ruisseau où sont les moulins à fer* du grand-duc , avec un beau bâtiment. Il y a encore trois pêcheries ou lieux séparés en forme d'étangs qui sont renfermés etdontle fond est pavé de briques, oùl'onentretient une grande quantité d'anguilles que l'on voit aisément par le peu d'eau qui s'y trouve. Nous passâmes l'Arno à Fuseccbio et nous arrivâmes le soir à
Scala, vingt milles. J'en partis au point du jour. Je passai par un beau chemin ressemblant à une plaine. Le pays est entrecoupé de petites montagnes très fertiles, comme celles de France.
Nous traversâmes Castel Fiorentino, petit bourg enfermé de mura lies, et ensuite à pied tout près de là, Certaldo, beau château situé sur une colline, patrie de Bocace. De là nous allâmes dîner à
Poggibonzi, dix-huit milles, petite terre, d'où nous nous rendîmes à souper à
Sienne, douze milles. Je trouvai que le froid dans cette saison étoit plus sensible en Italie qu'en France. ,
La place de Sienne est la plus belle qu'on voie dans aucune ville d'ItaUe. On y dit tous les jours la messe en public à un autel, vers lequel les maisons et les boutiques sont tournées de façon que le peuple et les artisans peuvent l'entendre sans quitter leur travail ni sortir de leur place. Au moment de l'élévation on sonne une trompette pour avertir le public.
Dimanche, 23 septembre, après-dîner, nous partîmes de Sienne, et après avoir marché par un chemin aisé, quoique parfois inégal, parce que le pays est semé de collines feirtiles et de montagnes qui ne sont point escarpées, nous arrivâmes à
San-Chirico, petit château à vingt milles. Nous logeâmes hors des murs. Le cheval qui portoit nos bagages étant tombé dans un petit ruisseau que nous passâmes à gué,
m ou to tofitesi '
toutes mes hardes , et surtout mes livres furent gâtés; il fallut du temps pour les sécher Nous laissâmes sur les collines voisines, à main gauche, Monte-Pulciano , Monte-Cello et Castiglioncello.
Le lundi, de bonne heure, j'allai voir un bain éloigné de deux milles et nommé Vignone, du nom d'un petit château qui est tout près. Le bain est situé dans un endroit un peu haut, au pied duquel passe la rivière d'Urcia. 11 y a dans ce lieu environ une douzaine de petites maisons peu commodes et désagréables qui l'entourent, et le tout paroît fort chélif. Là est un grand étang entouré de murailles çt de degrés d'où l'on voit bouillonner au milieu plusieurs jets de cette eau chaude, qui n^a pas la moindre odeur de soufre, élève peu de fumée, laisse un sédiment roussâlre et paroît être plus ferrugineuse que d'aucune autre qualité ; mais on n'en boit pas. La longueur de cet étang est de 60 pas et sa largeur de 25. Il y a tout autour quatre ou cinq endroits séparés et couverts où l'on se baigne ordinairement ; ce bain est tenu assez proprement. • ' ^
On ne boit point de ses eaux, mais bien de celles deSaint-Cassien, qui ont plus de réputation ; elles sont près de San-Chirico, à dix-huit milles du côté de Rome, à la gauche de la grande route.
En considérant la délicatesse de ces vases de terre qui semblent de la porcelaine*, tant ils sont blancs et propres, je les trouvois à si bon marché qu'ils me paroissent véritablement d'un usage plus agréable pour le service detable que l'étain de France, et surtout celui qu'on sert dans les auberges, qui est fort sale.
Tous ces jours-ci le mal de tête , dont je croyois être entièrement délivré, s'étoil fait un peu sentir. J'éprouvois comme auparavant aux yeux, au front, à toutes les parties antérieures de la tête, une certaine pesanteur, un affoiblissement et un trouble qui nfînquiétoient. Le mardi nous vînmes dîner à
La Pagha, treize milles, et coucher à
San-Lorenzo : chétives auberges. On commençoit à vendanger di^ns ce pays-là.
Le mercredi matin il survint une dispute entre nos gens et les voiturins de Sienne, qui,
(l) Montaigne veut apparemment parler de la faïence, qui n'était pas encore fort connue hors de Tllalie dans ce iemps-lù.
DE MONTAIGNE
voyant que le voyage éioit plus long que de coutume, fâchés d'être obligés de payer fa dépense desclievaux, ne vouloient pas payer celle ae cette soirée. La dispute s'échauffa au point que je fus oblige d'aller parler au maire qui me donnagaindecause après m'avoirentendu, et lit mettre en prison .les voiturins. J'alléguois que la cause du retard venoit de la cliute du cheval de bagage, qui tombant dans l'eau avoit gâté la plus grande partie de mes bardes.
Près du grand chemin, à quelque pas de distance à main droite, environ à six milles de Monte-Fiûscone, est un bain situé dans une très grande plaine. Ce bain, à trois ou quatre milles de la montagne la plus voisine, forme un petit lac, à l'un des bouts duquel on voit une très grosse source jeter une eau qui bouillonne avec force et est presque brûlante. Cette eau sent beaucoup le soufre ; elle jette une écume et des fèces blanches. A l'un des deux côtés de cette source est un conduit qui amène l'eau à deu-x bains situés dans une maison voisine. Cette maison qui est isolée a plusieurs petites chambres assez mauvaies, et jo ne crois pas qu'elle soit fort fréquentée. On boit de cette eau pendant sept jours dix livres chaque fois; mais il faut la laisser refroidir pour en diminuer la chaleur, comme on fait au bain de Preissac, et l'on s'y baigne tout autant. Cette maison, amsi que le bain, est du domaine d'une certaine église ; elle est affermée cinquante écus ; mais, outre le profit des malades qui s'y rendeiît au printemps, celui qui tient cette maison à loyer vend une certaine boue qu'on tire du lac et dont usent les bons chrétiens, en la délayant avec de l'huile pi>ur la guérisonde la gale, et pour celle des brebis et deschiens, en la délayant avec de l'eau. Cette boue en nature et brute se vend douze Jules, e,t en boules sèches sept quatrins. Noos y trouvâmes beaucoup de chiens du car ilinal Farnèse qu'on y avoit menés pour les faire baigner. Environ à ttois milles de là nous arrivâmes à
Viterbe, seize railles. Le jour étoit si avancé qu'il fallut faire un seul repas du dîner et du souper. J'étois fort enroué, et je sentois do froid. J'avois dormi tout habillé sur Une table à San-Loicnzo, à cause des punaises, ce qui ne m' étoit encore arrivé qu'à Florence et dans cet endroit. Je mangeai ici d'une espèce de glands qu'on nomme gensoU : l'Italie en produit
beaucoup, et ils ne sont pas mauvais. Il y aezicorc tant d'étourneaux que vous en avez uo pour deux liards.
Le jeudi 26 septembre au matin j'alUi voir quelques autres bains de ce pays situés dans \a plaine, et assez éloignés de la montagne. On voit d'abord en deux différens endroits des bâtimens où étoient, il n'y a pas long-temps, des bains qu'on a laissé perdre par négligence ; le terrain toutefois exhale une mauvaise odeur. 11 y a de plus jme maisonnette dans laquelle est une petite source d'eau chaude qui forme un petit lac, pour se baigner. Cette eau n'a point d'odeur, mais un goiit insipide ; elle est médiocrement chaude. Je jugeai qu'il y avoit beaucoup de fer ; mais on n'en boit pas. Plus loin est encore un édifice qu'on appelle le palais du pape, parce qu'on prétend qu'il a été bâti ou réparé par le pape Nicolas*. Au bas de ce palais et dans un terrain fort enfoncé , il y a trois jets différens d'eau chaude, de l'un desquels on use en boisson. L'eau n'en est que d'une chaleur médiocre et tempérée : elle n'a point de mauvaise odeur; on y sent seulement aa goût une petite pointe, où je crois que le nitre domine. J'y étois allé dans l'intention d'en boire penaant trois jours. On boit là tout comme ailleurs par rapport à la quantité, on se promène ensuite, et l'on se trouve bien de transpirer.
Ces eaux sont en grande réputation; elles sont transportées par charge dans toute l'Italie. Le médecin 2 qui a fait un Traité général de tous les bains d'Italie préfère les eaux de celui-ci, pour la boisson, à tous les autres. On leur attribue spécialement une grande vertu pour les maux de reins ; on les boit ordinairement au mois de mai. Je ne tirai pas un bou augure de la lecture d'un écrit qu'on voit sur le mur, et qui contient les invectives d'urt malade contre les médecins qui l'avoient envoyé à ces eaux, dont il se irouvoit beaucoup plus mal qu'auparavant. Je n'augurai pas bien non plus de ce que le maître des bains disoit que la saison étoit trop avancée, et me soUicitoit froidement à en boire.
Il n'y a qu'un logis, mais ii est grand, commode et décent, éloigtié de Viterbe d'un mille et demi ; je m'y rendis à pied. 11 renferme trois ou quatre bains qui produisent différens effeià.
(1) Apparemment Kicplas V.
W Udh&ti OU boiiatOé
VOTAGES
et de plus ua endroit pour la douche. Ces eaux forment une écume très blanche qui se fixe aisément, qui reste aussi ferme que la glace, et produit une croûte dure sur l'eau. Tout l'endroit est couvert et comme incrusté de cette écume blanche. Mettez-y un morceau de toile; dans le moment vous le voyez chargé de cette écume et ferme comme s'il éloit gelé. Cette écume sert à nettoyer les dents -, elle se vend et se transporte hors du pays. En la mâchant, on ne sent qu'un goût de terre et de sable. On dit que c'est la matière première du marbre, qui pourroit bien se pétrifier aussi dans les reins. Cependant on assure qu'elle ne laisse aucun sédiment dans les flocons où elle se met, et qu'elle s'y conserve claire et très pure. Je crois qu'on en peut boire tant qu'on veut, et que la pointe qu'on y sent ne la rend qu'agréable à boire.
De \i en m'en retournant je repassai dans cette plaine qui est très longue, et dont la largeur est de huit milles, pour voir l'endroit où les habilans de Viterbe (parmi lesquels il n'y a pas un seul gentilhomme, parce qu'ils sont tous laboureurs et marchands) ramassent les lins et les chanvres qui font la matière de leurs fabriques, auxquelles les hommes seuls travaillent, sans employer aucunes femmes. Il y avoit un grand nombre de ces ouvriers autour d'un certain lac où l'eau, dans toute saison, est également chaude et bouillante. Ils disent que ce lac n'a point de fond, et ils en dérivent de l'eau pour former d'autres petits lacs tièdes, où ils mettent rouir le chanvre et le lin.
Au retour de ce petit voyage, que je fis à pied en allant et à cheval en revenant, je rendis à la maison une petite pierre rousse et dure, de la grosseur d'un gros grain de froment; je l'avois un peu sentie la veille descendre chez moi vers le bas-ventre, mais elle s'étoit arrêtée au passage. Pour faciliter la sortie de ces sortes de pierres, on fait bien d'arrêter le conduit de l'urine et de le comprimer quelques instants, ce qui lui donne ensuite un peu de ressort pour l'expulser. C'est une recette que m'apprit M. de Langon à Arsaçi.
Le samedi, fête de Saint-Michel, après-dîner," j'allai voir la madona di Quercio , à une demilieue de la ville. On y va par un grand chemin très beau, droit, égal, garni d'arbres d'un bout jusqu'à l'autre, enfin fait avec beaucoup de
soin par les ordres du pape Farnèse. L'église est belle, remplie de monumens religieux, et d'un nombre infini de tableaux votifs. On lit dans une inscription latine, qu'il y a environ cent ans qu'un homme étant attaqué par des voleurs, et à demi mort de frayeur, se réfugia sous un chêne où étoit cette image de la Vierge, et que lui ayant fait sa prière il devint miraculeusement invisible à ces voleurs, et fut ains. délivré d'un péril évident. Ce miracle fit naître une dévotion particulière pour cette Vierge ; on bâtit autour du chêne cette église qui est très belle. On y voit encore le tronc du chêne coupé par le pied, et la partie supérieure, sur laquelle est posée l'image, est appliquée au mur, et dépouillée des branches qu'on a coupées tout autour.
Le samedi, dernier septembre, je partis de bon matin de Viterbe, et je pris la route de Bagnaia. C'est un endroit appartenant au cardinal Gambara* qui est fort orné, et surtout si bien pourvu de fontaines, qu'en cette partie il paroît, non-seulement égaler, mais surpasser même Pratolino et Tivoli. Il y a d'abord" une fontaine d'eau vive, ce que n'a pas Tivoli, et très abondante, ce qui n'est pas à Pratolino ; de façon qu'elle suffit à une infinité de distributions sous différens dessins. Le même, M. Thomas de Sienne, qui a conduit l'ouvrage de Tivoli^, conduit encore celui-ci qui n'est pas achevé. Ainsi ajoutant toujours de nouvelles inventions aux anciennes, il a mis dans cette dernière construction beaucoup plus d'art, de beautés et d'agrément. Parmi les différentes piices qui la décorent, on voit une pyramide fort élevée qui jette de l'eau de plusieurs manières différentes : celle-ci monte, celle-là descend. Autour de la pyramide sont quatre petits lacs, beaux, clairs, purs et remplis d'eau. Au milieu de chacun est une gondole de pierre, montée par deux arquebusiers, qui, après avoir pompé l'eau, la lancent avec leurs arbalètes contre la pyramide, et par un trompette qu; tire aussi de l'eau. On se promène autour de ces lacs et de la pyramide par de très belles allées, où l'on trouve des appuis de pierre^ d'un fort beau travail. Il y a d'autres parties
(1) Alors évéque de viterbe. Il se nommait Jean-François.
(2) La construction de la cascade.
(3; Ou peut-être des bancs de pierre.
DE MO^TAl(;^ k
qui plurent encore davantage à quelques autres spectateurs. Le palais est petit, mais d'une structure agréable. Autant que je puis m'y connoître, cet endroit certainement l'emporte de beaucoup sur bien d'autres, par l'usage et l'emploi des eaux. Le cardinal n'y étoit pas ; mais comme il est François dans le cœur, ses gens nous firent toutes les politesses et les amitiés qu'on peut désirer.
De-là, en suivant le droit chemin, nous passâmes à Caprarola, palais du cardinal Farnèse, dont on parle beaucoup en Italie. En effet, je n'en ai vu aucun dans ce beau pays qui lui soit comparable. Il est entouré d'un grand fossé, taillé dans le tuf; le haut du bâtiment est en forme de terrasse *, de sorte qu'on n'en voit point la couverture. Sa figure est un peu pentagonale, et il paroît à la vue un grand carré parfait. Sa forme intérieure est exactement circulaire; il règne autour de larges corridors tous voûtés, et chargés partout de peintures. Toutes les chambres sont carrées. Le bâtiment est très grand, les salles fort belles, et entre autres il y a un salon admirable, dont le plafond (car tout l'édifice est voûté) représente un globe céleste avec toutes les figures dont on le compose. Sur le mur du salon tout autour est peint le globe terrestre, avec toutes ses régions, ce qui forme une cosmographie complète. Ces peintures, qui sont très riches, couvrent entièrement les murailles. Ailleurs sont représentées en divers tableaux les actions du pape Paul III et de la maison Farnèse. Les personnes y sont peintes si au naturel que ceux qui les ont vues reconnoissent au premier coup d'oeil, dans leurs portraits, notre connétable^, la reine-mere ^, ses enfans, Charles IX, Henri III, le duc d'Alencon, la reine de Navarre* et le roi François II, l'aîné de tous, ainsi que Henri II s, Pierre Strozzi <» et autres. On voit dans une même salle aux deux bouts deux bustes, sa- \oir d'un côté, et à l'endroit le plus honorable, celui du roi Henri II, avec une inscription audessous où il est nommé le conservateur de la maison Farnèse ; et à l'autre bout, celui du roi Philippe II , roi d'Espagne, dont l'inscription porte : «Pour les bienfaits en grand nombre re-
(1) En ptate-forme.— (2^ Anne de Montmorency.— (3) Catberine de Médicis.
(4) Marguerite, première famme d'Henri IV. — (5) Mari de Catherine de Médicis.— {6) Maréchal de France en i558.
eus de lui. «Au dehors, il est aussi beaucoup de belles choses dignes d'être vues, et entre autres, une grotte d'où Teau, s'élançant avec art dans un petit lac, représente à la vue et à louïe la chute d'une pluie naturelle; Cette grotte est située dans un lieu désert et sauvage, et l'on est obligé de tirer l'eau de ses fontaines à une distance de huit milles, qui s'étend jusqu'à Viterbe.
De là, par an chemin égal et une grande plaine, nous parvînmes à des prairies fort étendues, au milieu desquelles, en certains endroits secs et dépouillés d'herbes, on voit bouillonner des sources d'eau froide, assez pures, mais tellement imprégnées de soufre que de fort loin on en sent l'odeur. Nous allâmes coucher à
Monte-Rossi*, vingt-trois milles; et le dimanche premier octobre à
Rome, vingt-deux milles. Onéprouvoit alors un très grand froid et un vent glacial de nord. Le lundi et quelques jours après je sentis des crudités dans mon estomac , ce qui me fit prendre le parti de faire quelques repas tout seul, pour manger moins. Cependant j'avois le ventre libre, j'étois assez dispos de toute ma personne, excepté de la tête, qni n'étoit point entièrement rétablie.
Le jour que j'arrivai à Rome, on me remildeslettresdes jurais de Bordeaux qui m'écrivoient fort poliment au sujet de l'élection qu'ils avoient faite de moi pour maire de leur ville, et me prioient avec instance de me rendre auprès d'eux.
« Le dimanche 8 octobre 1581, j'allai voir aux Termes de Dioclétien à Monte-Cavallo, un Italien qui, ayant été longtemps esclave en Turquie, y avoit appris mille choses très rares dans l'art du manège 2. Cet homme, par exemple, courant à toute bride, se tenoit droit sur la selle, et lançoit avec force un dard, puis tout d'un coup il se mettoit en selle. Ensuite, au milieu d'une course rapide, appuyé seulement d'une main sur l'arçon de la selle, il descendoit de cheval touchant à terre du pied droit, et ayant le gauche dans l'étrier ; et plusieurs fois on le voyoit ainsi descendre et remonter alternativement. Il faisoit plusieurs tours semblables sur la selle, en courant toujours. Il tiroit d'un arc à la turque devant et derrière, avec
(1) Monte-Rosso.
i3) Montaigne en parle dans ses Euctù, Et. 1, c. <i^.
VOYAGES
une grande dextérité. Quelquefois appuyant sa têt€ et une épaule suf le col du cheTal, «t se tenant Sur ses pieds, il le laissoit courir à discrétion. Il Jet^oiteii l'air une masse qu'il tenoit dans sa main et la r"altl*apoit à la (ioarse. Enfin, étant debout sur la selle et tenant de la malii droite Une lance, il donnoitdansun gant et l'enfiloit, comme quand on court la bague. Il faisoit encore à pied tourner autour de son col devant et derrière Une pique qu'il avoit d'abord fortement jioussée avec la main.
Le 10 Octobre, après dîner, l'ambasSadeur de France * m'envoya un estafier me dire de sa part que, si je voulois, il viendroit me prendre dans Sa voiture pour aller ensemble voir les meubles du cardinal Orsino, que l'on vendoit parce qu'il étoit mort dans cet été même à Naples, et qu'il avoit fait béritière de ses grands biens une sienne nièce qui n'étoit encore qu'un enfant. Parmi les eboses rares que j'y vis, il y avoit une couvertlit*edelitde taffetas, fourrée de plumes de cygnes. On voit à Sieilne beaucoup de ces peau?!; de cygnes conservées entières avec la plume et toutes préparées ; oii ne m'en demandoit qu'un écu et demi. Elles sont de la grandeui* d'une peaii de mouton, et une seule suffiroit pour en faire une pareille couverture. Je vis encore un œufd'autrucbe ciselé tout autour et très bien peint ; plus un petit colîre carré pour mettre des bijoux, et il y en âvoit quelques-uns. Mais comme ce coffre étoit fort artistement rangé, et qu'il y avoit des gobelets de cristal, en l'ouvrant il paroissoit qù'iVfût de tous côtés, tant pai-dessous que pardessus, beaucoup plus large et plus profond, et q^u'il y eût dix fois plus de joyaux qu'il n'en rênfet-moit, une même cbose se répétant plusieurs fois par la réflexion des cristaux qu'on n'apercevoit pas même aisément.
Le jetldi 12 octobre lé cardinal de Sens me mena seul en voiture avec lui, pour voir l'église de Saint-Jeàn et Saint-Paul ; il en est titulaire et supérieur, ainsi qUe de ces religieux qui distillent lèâ éaùx de senteur dont nous âVons parlé plus ha'ut. Cette église est située sùi" le mont Celius, situation qui semble avoir elle choisie à dessein; cât elle est lôutè voiitée eh dessous, avec àe grands corridors et dés salles souterraines. On prétend que c'étoit là
(1) M. d'Elbètte.
le Forum ou la place d'Hostilius. Les jardins et les vignes de ces religieux sont en très belle vue; on découvre de là l'ancienne Rome. Le lieu par sa hauteur est escarpé, profond, isolé et presque inaccessible de toutes parts. Ce même jour j'expédiai une malle bien garnie poUi* être transportée à Milan. Les voiturins mettetit ordinairement vingt jours pour s'y rendre. La malle pesoit en tout 150 livres, et on paie deux bajoques par livre ce qui revient à deux sols de France. J'avois dedans plusieurs choses de prix, surtout un magnifique chapelet d'Jg^nu.« Dei, le plus beau qu'il y eût à Rome. Il avoit été fait exprès pour l'ambassadeur de l'impératrice, et un de ses gentilshommes l'avoit fait bénir par le pape.
Le dimanche 15 octobre, je partis de grand matin de Rome. J'y laissai mon frère eji lui donnant 43 écus d'or, avec lesquels il comptolt y rester et s'exercer pendant cinq mois à feire des armes*. Avant mon départ de Rome, il avoit ! loué une jolie chambre pour 20 Jules par mois. MM. d'Estissac, de Montbaron, de Chase, Morens et plusieurs autres m'accompagnèrent jusqu'à la première poste. Si même je ttem'étois pas hâté, parce je voulois éviter cette peine à ces gentilshommes, plusieurs d'entre euxétoient encore tout prêts à me suivre et avoient déjà loué des chevaux. Tels étoient MM. du Bellay, d'Ambres, d'Allègre et autres. Je vins coucher à
Ronciglione, trente milles. J'avois loué les chevaux jusques à Lucque§, chacun à raison de 20 Jules, et le voiturier étoit chargé d'en payer la dépense.
Lé lundi matin je fus étonné de sentir un froid si aigu qu'il me sembloit n'en avoir jamais souffert de pareil, et de voir que dans ce canton les Veiidanges et la récolte du vin n'étoient pas encore achevées. Je vins dmer à Viterbe où je pris mes fourrures et tous mes accoutremens d'hiver. De là je vins dînera
San-Lorenzo, vingt-neuf milles, et dé ce bourg j'allai coucher à
San-Chirico , trente-deux milles. Tous ces chemins avoient été raccommodes cette année même par Ordre du duc dé Toscane, et c'est un ouvrage tort beau, très utile pour le public.
(1) c'est apparemment depuis le départ de Montaigne, et péridàîît ce séjour S Rome, que le sieur de Matlecoulon fit sa partie daiis le fameux duel dont ou à parlé.
P* MOiMAlGNE.
Dieu 1 »>n n'Cdmiicn'^t' ; car ces roules, ;uip.-ïravant très mauvaises sont, maintenant tK's commodes et fort dégagées, à peu près comme les rues d'une ville. 11 étoit étonnant de \^lr le nombre prodigieux de personnes qui alloient à Rome. Les chevaux de voiture pour y aller étoient hors de prix ; mais pour le retour, on les laissoit presque pour riétt. Près de Sienne (et cela se voit en beaucoup d'autres endroits) i| y a un pont double, c'est-à-dire un pont sur lequel passe le canal d'une autre rivière*. Nous arrivâmes le soir à
Sienne, vingt milles. Je souffris cette nuit pendant deux heures de la colique, et je crus sentir la chute d'une pierre. Le jeudi de bonne heure, Guillaume Féhx, médecin juif, vint me trouver; il discourut beaucoup sur le régime que je devois observer par rapport à mon mal de reins et au sable que je rendois. Je partis à l'instant de Sienne; la colique me reprit et me dura trois ou quatre heures. Au bout de ce temps, je m'aperçus, à la douleur violente que je sentois au bas-ventre et à toutes ses dépendances, que la pierre étoit tombée. Je vins souper à
Pont e-alce^, vingt-huit milles. Je rendis une pierre plus grosse qu'un grain de millet avec un peu de sable, mais sans douleur ni difficulté au passage. J'en partis le vendredi malin, et en chemin je m'arrctai à
« Altopascio , seize milles. J'y restai une heure pour faire manger l'avoine aux chevaux. Je rendis encore là, sans beaucoup de peine et avec quantité de sable, une pierre longue, partie dure et partie molle, plus grosse qu'un gros grain de froment. Nous rencontrâmes en chemin plusieurs paysans, dont les ans cueilloient des feuilles de vignes qu'ils gai-dent pour en donner à manger pendant l'hiver à leurs bestiaux ; les autres ramassoient de la fougère pour leur laitage. Nous vînmes coucher à
Lucques, huit milles. Je reçus encore la visite de plusieurs gentilshommes et de quelques artisans. Le samedi 21 octobre au matin.i je poussai dehors une autre pierre qui s'arrêta quelque temps dans îe canal, mais qui sortit ensuite sans difficulté ni douleur. Celle-ci étoit à peu près ronde, dure, massive, rude, blanche
(1) Tel est le pont du Gard dans le Bas-Langoedoci ouvrage îles Romains. — [i) PODlalce.
etl dtdaïlS. rousse en dessus, et i)e;iucoup plus grosse qu'un grain ; je faisois cependant toujours du sable. On voit par là que la nature se soulage souvent d'elle-même ; car je sentois sortir tout cela comme un écoulement naturel. Dieu soit loué de ce que ces pierres sortent ainsi saris douleur bien vive et sans troubler mes actions*.
Dès que j'eus mangé un raisin ( car dans ce'voyage je mangeois le matin très peu, même presque rien ), je partis de Lucques sans attendre quelques gentilshommes qui se disposoieni à m'accompagne»". J'eus un fort beau chemin, souvent très uni. J'avois à ma droite de petites montagnes couvertes d'une infinité d'oliviers, à gauche des marais, et plus loin la mer.
Je vis dans un endroit de l'Etat de Lucques une machine à demi ruinée par la négligence du gouvernement ; ce qui fait un grand tort aux campagnes d'alentour. Cette machine étoit faite pour dessécher les marais et les rendre fertiles. On avoit creusé un grand fossé, à la tête duquel étoient trois roues qu'un ruisseau d'eau vive roulant du haut de la montagne faisoit mouvoir continuellement en se précipitant sur elles. Ces roUes ainsi toises en mouvement piiisoienl d'une part l'eau du fossé, avec Ie.s augets qui y étoient attachés, de l'autre la Versoiêhl dans Un canal pratiqué pour cet effet plus haut et de tous côtés entouré de murs, lequel portoit cette eau dans la mer. C'éloit ainsi que se desséchoit tout le pays d'alentour.
Je passai au milieu de Pietra-Santa, château du duc de Florence, fort grand , et oij il y a beaucoup de maisons, mais peu dé gens pour les habiter, parce que l'air est, dit-on, mauvais, qu*on ne peut pas y demeurer, elque la plupart des habitans y meurent ou languissent. De là nous vînmes à
Massa di Carrara,vîngt-deux milles, bourg appartenant au prince de Massa dé la maison de Cibo. On voit sur une petite montagne un beau château à mi-côte entouré de bonnes murailles, au-dessous duquel, et tout autour sont les chemins et les maisons. Wus bas, hors déS» dites murailles, est le bourg qui s'étend dansU plaine; il est de même bien enttos de mûrs. L'endroit est beau-, de beaux chemins et de jolies maisons qui sont peintes. J'étois forcé de
(1) Sans me déranger.
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boire ici des vins nouveaux ; car on n'en boit pas d'autres dans le pays. Ils ont le secret de les éclaircir avefc des copeaux de bois et des blancs d'oeufs, de manière qu'ils lui donnent la couleur du vin vieux; mais ils ont je ne sais quel goût qui n'est pas naturel.
Le dimanche 22 octobre, je suivis un chemin fort uni, ayant toujours à main gauche la mer de Toscane à la distance d'une portée de fusil. Dans cette route, nous vîmes, entre la mer et nous , des ruines peu considérables que les habitans disent avoir été autrefois une grande ville nommée Luna.
De la nous vînmes à Sarrezana, terre de la seigneurie de Gênes. On y voit les armes de la république, qui sont un saint Georges à cheval ; elle y tient une garnison suisse. Le duc de Florence en étoit autrefois possesseur, et si le prince de Massa n'étoit pas entre deux pour les séparer, il n'est pas douteux que Pietra-Santa et Sarrezana, frontières de l'un et de l'autre Etats , ne fussent continuellement aux mains.
Au départ de Sarrezana, où nous fûmes forcés de payer quatre jules par cheval pour une poste, il se faisoitde grandes salves d'artillerie pour le passage de don Jean de Médicis , frère naturel du duc de Florence, qui revenoit de Gênes, où il avoit été de la part de son frère voir l'impératrice^, comme elle avoit été visitée de plusieurs autres princes d'Italie. Celui qui fit le plus de bruit par sa magnificence ce fut le duc dé Ferrare; il alla à Padoue au-devant de cette princesse avec quatre cents carrosses. Il avoit demandé à la seigneurie de Venise la permission de passer par leurs terres avec six cents chevaux, et ils avoient répondu qu'ils accordoient le passage., mais avec un plus petit nombre. Le duc fit donc mettre tous ses gens en carrosse, et les mena tous de cette manière ; le nombre des chevaux fut seulement diminué. Je rencontrai le prince ( Jean de Médicis ) en chemin. C'est un jeune homme bien fait de sa personne : il étoit accompagné de vingt hommes bien mis, mais montés sur des chevaux de voiture ; ce qui en Italie ne déshonore personne, pas même les princes. Après avoir passé Sarrezana, nous laissâmes à gauche le.chemin de Gênes.
Là, pour aller à Milan, il n'y a pas grande
(1) Marie, fllle de l'empereur Charles-Quint, veuve de Maximi- UenlI.
différence de passer par Gênes ou par la même route; c'est la même chose. Je désirois voir Gênes et l'impératrice qui y étoit. Ce qui m'en détourna, c'est que pour y aller il y a deux routes, l'une à trois journées de Sarrezana qui a quarante milles de chemin très mauvais et trèsmontueux, rempli de pierres, de précipices, d'auberges assez mauvaises et fort peu fréquentées ; l'autre route est par Lerice, qui est éloignée de trois milles de Sarrezana. On s'y enibarque et en douze heures on est à Gênes. Or moi qui ne pouvois supporter l'eau par la foiblesse de mon estomac, et qui ne craignois pris tant les incommodités de cette roule que de ne pas trouver de logement, par la grande foule d'étrangers qui étoient à Gênes; qui de plus avoi s entendu dire que les chemins de Gênes à Milan n'étoient pas trop sûrs, mais infestés de voleurs; enfin qui n'étois plus occupé que de mon retour en France , je pris -le parti de laisser là Gênes, et je pris ma route à droite entre plusieurs montagnes. Nous suivîmes toujours le bas du vallon le long du fleuve Magra, que nous avions à main gauche. Ainsi, passant tantôt par l'Etat de Gènes, tantôt par celui de Florence, tantôt par celui de la maison Malespina, mais toujours par un chemin praticable et commodfe, à l'exception de quelques mauvais pas, nous vînmes coucher à
Ponte- mole, trente milles. C'est une ville longue, fort peuplée d'anciens édifices qui ne sont pas merveilleux. Il y a beaucoup de ruines. On prétend qu'elle se nommoit anciennement Appua ; elle est actuellement dépendante de l'Etat de Milan et elle appartenoit récemment aux Fiesques. La première chose qu'on me servit à table fut du fromage, tel qu'il se fait vers Milan et dans les environs de Plaisance, puis de très bonnes olives sans noyau, assaisonnées avec de l'huile et du vinaigre en façon de salade et à la mode de Gênes. La ville est située] entre des montagnes et à leur pied. On servoit pour laver les mains un bassin plein d'eau posé sur un petit banc, et il falloit qoe chacun se lavât les mains avec la même eau.
J'en partis le lundi matin 23, et au sortir du logis je montai l'Apennin, dont le passage n'est ni difficile ni dangereux, malgré sa hauteur. Nous passâmes tout le jour à monter et à descendre des montagnes, la plupart sauvages et peu fertiles, d'où nous vînmes coucher à
DR MONTA IGNK..
Fornouc , dans l'état du comte de Saint-Seconde, trente milles. Je fus bien content quand je me vis délivré des mains de ces fripons de montagnards, qui rançonnent impitoyablement les voyageurs sur la dépense de la table et sur celle des chevaux. On me servit à table différents ragoûts à la moutarde, fort bons : il y en avoit un, entre autres, fait avec des coings. Je trouvai ici grandedisettede chevaux de voiture. \ ous êtes entre les mains d'une nation .sans règle et sans foi à l'égard des étrangers. On paye ordinairement deux jules par cheval chaque . poste ; on en exigeoit ici de moi trois, quatre et cinq par poste, de façon que tous les jours il m'en coûtoit plus d'un écu pour le louage d'un cheval ; encore me comptoit-on deux postes où il n'y en avoit qu'une.
J'étois en cet endroit éloigné de -Parme de deux postes, et de Parme à Plaisance la distance est la même que de Fornoue à la dernière, de sorte que je n'allongeois que de deux postes ; mais je ne voulus pas y aller pour ne pas déranger mon retour, ayant abandonné loyt autre dessein. Cet endroit est une petite campagne de six ou sept maisonnettes, située dans une plaine le long du Taro ; je crois que c'est le nom de la rivière qui l'arrose. Le mardi matin nous la suivîmes long-temps , et nous vinmes dîner à
Borgo-San-Doni*, douze milles, petit château que le duc de Parme commence à faire entourer de belles murailles flanquées. On me servit à table de la moutarde composée de miel et d'orange coupée par morceaux, en façon de cotignac à demi cuit.
De là laissant Crémone à droite, et à même distance que Plaisance, nous suivîmes un très beau chemin dans un pays où l'on ne voit, tant que la vue peut s'étendre à l'horizon, aucune montagne ni même aucune inégalité, et dont le terrain est très fertile. Nous changions d* chevaux de poste en poste ; je fis les deux dernières au galop pour essayer la force de mes reins, et je n'en fus pas fatigué ; mon urine étoit dans son état naturel.
Près de Plaisance il y a dei>x grandes colonnes placées aux deux côtés du chemin à droite et à gauche, et laissant entre elles un espace d'environ quarante pas. Sur la base de
(!) Borgo Sau-Doiiiiiuo.
Mo:ïtaig.ne.
cescolonoes est une inscription latine, portant défense de bâtir entre elles, et de planter ni arbres ni vignes. Je ne sais si l'on veut par là conserver seulement fa largeur du chemin, ou laisser la plaine découverte telle qu'on la voit effectivement depuis ces colonnes jusqu'à la ville, qui n'en est éloignée que d'un demimille. Nous allâmes coucher à
Plaisance, vingt milles, ville fort grande. Comme j'y arrivai bien avant la nuit, j'en fis le tour de tous côtés pendant trois heures. Les rues sont fangeuses et non pavées ; les maisons petites. Sur la place* qui fait principalement sa grandeur, est le palais de justice, avec les prisons ; c'est là que se rassemblent tous les citoyens. Les environs sont garnis de boutiques de peu de valeur.
Je vis le château qui est entre les mains du roi Philippe*. Sa garnison est composée de trois cens soldats espagnols mal payés, à ce qu'ils me dirent eux-mêmes. On sonne la diane matin et soir pendant une heure, avec les iastrumens que nous appelons hautbois et eux fiffres. Il y a là-dedans beaucoup de monde, et de belles pièces d'artillerie. Le duc de Parme 2, qui étoit alors dans la ville, ne va jamais dans le château que tient le roi d'Espagne ; il a son logement à part dans la citadelle qui est un autre château situé ailleurs. Enfin je n'y vis rien de remarquable, sinon le nouveau bâtiment de Saint-Augustin que le roi Philippe a fait construire à la place d'une autre église de Saint- Augustin, dont il s'est servi pour la construction de ce château, en retenant une partie de ses revenus. L'église, qui est très bien commencée, n'est pas encore finie; mais la maison conventuelle, ou le logement des religie.ux, qui sont au nombre de soixante-dix, et les cloîtres qui sont doubles, sont entièrement achevés. Cet édifice, par la beauté des corridors, des dortoirs, des différentes usines et d'autres pièces, me paroît le plus somptueux et le plus magnifique bâtiment pour le service d'une église que je me souvienne d'avoir vu en aucun autre endroit. On met ici le sel en bloc eut la table, et le fromage se sert de même en masse sans plat. Le duc de Parme attendoit à Plaisance
(I) Philippe II. Il le tiiil jusqu'en 1585, temps où la :;ariiisoD espaguulc eu soilil, coaune oo le voil par l'Apologie du Sénateur Coix
■y^ Octave Caruèse. /g
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l'arrivée du fils aîné de l'archiduc d'Autriche, jeune prince (|ue je vis à Insprug', et l'on disoit qu'il alloit à Rome pour se faire couronner roi des Romains. On vous présente encore ici l'eau pour la mêler avec le vin, avec une grande cuiller de laiton. Le fromage qu'on y mange ressemble à celui qui se vend dans tout le Plaisantin. Plaisance est précisément à moitié chemin de Rome à Lyon. Pour aller droit à Milan, je devois aller coucher à
Marignan, distance de trente milles, d'où il y en a dix jusqu'à Milan: j'allongeai mon voyage de dix milles pour voir Pavie. Le mercredi 25 octobre je partis de bonne heure, et je suivis un beau chemin dans lequel je rendis une petite pierre molle et beaucoup de sable. Nous traversâmes un petit château appartenant au comte Santafiore. Au bout du chemin nous passâmes le Pô sur un pont volant -établi sur deux barques avec une petite cabane, et que Ton conduit avec une longue corde appuyée en divers endroits sur des batelets rangés dans le fleuve, les uns vis-à-vis des autres. Près de là, le Tésin mêle ses eaux à celles du Pô.'Noas arrivâmes de bonne heure à
Pavie, trente milles. Je me hâtai d'aller voir les principaux monumens de cette ville : le pont sur le Tésin, l'église cathédrale et celles des carmes, de Saint-Thomas, de Saint-Augustin. Dans la dernière est le riche tombeau du saint évOque en marbre blanc et orné de plusieurs statues. Dans une des places de la ville, on voit une colonne de briques sur laquelle est une statue qui paroît faite d'après la statue équestre d'Antonin-le-Pieux^ qu'on voit devant le Capitule à Rome. Celle-ci, plus petite , ne sauroit être comparée à l'original ; mais ce qui m'embarrassa, c'est qu'au ciicval de la statue de Pavie il y a des élriers et une selle avec des arçons devant et derrière , tandis que celui de Rome n'en a pas. Je suis donc , ici de l'opinion des savans , qui regardent les élriers et les selles, au moins tels que ceux-ci, pomme une invention moderne. Quelque sculpteur ignorant. peut-être a cru que ces ornemens manquoient au cheval. Je
(1) Innsbriick.
(2) Mnrc-Aurèle. On ne snil si la slattic de Pavie reprcfenle cel empereur, ou Lucius Verus. Son rlsage, en loul cas, est ici plus long que dans la slalue de Rome. Du reste, celle siatue équestre est ud mélange de l'anliquilé et dii moderne.
vis encore les premiers ouvrages du bâtiment que le cardinal Rorromée faisoit faire pour l'usage des étudians.
La ville est grande, passablement belle, bien peuplée et remplie d'artisans de toute espèce. Il y a peu de belles maisons, et celle même où l'impératrice a logé dernièrement est peu de chose. Dans les armes de France que je vis, les lys sont effacés ; enfin il rt'y a rien de rare. On a dans ces cantons-ci les chevaux à deux Jules par poste. La meilleure auberge où j'eusse logé depuis Rome jusqu'ici, étoit la poste de Plaisance, et je la crois la meilleure d'Italie , depuis Vérone ^ mais la plus mauvaise hôtellerie que j'aie trouvé dans ce voyage est le Faucon de Pavie. On paye ici et à Milan le bois à part, et les lits manquent de matelas.
Je partis de Pavie le jeudi 26 octobre; je pris à main droite à la distance d'un demimille du chemin direct, pour voir la plaine où l'on dit que l'armée du roi François I , fut défaite par Charles-Quint*, ainsi que pourvoir la Chartreuse, qui passe avec raison pour une très belle église. La façade de l'entrée est toute de marbre, richement travaillée , d'un travail infini et d'un aspect imposant. On y voit un devant d'autel d'ivoire, où sont représentés en relief l'Ancien et le Nouveau Testament et le tombeau de Jean Galéas Visconti, fondateur de cette église, en marbre. On admire ensuite le chœur, les ornemens du maître-autel et le cloître, qui est d'une grandeur extraordinaire et d'une rare beauté. La maison est très vaste ; et à voir la grandeur et la quantité des divers bâtimens qui la composent, à voir encore le nombre infini de domestiques, de chevaux, de voilures, d'ouvriers et d'artisans qu'elle renferme, elle semble représenter la cour d'un très grand prince. On y travaille continuellement avec des dépenses incroyables qui se font sur les revenus de la maison. Cette Chartreuse est située au milieu d'une très belle ptairie. De là nous vînmes à
Milan, vingt milles. C'est la ville d'Italie la plus peuplée. Elle est grande, remplie de toutes sortes d'artisans et de marchands. Elle ressemble assez à Paris et a beaucoup d<^ rapport avec les villes de France. On n y trouve point les beaux palais de Rome, de Naples, de
(1) A la bataille de Pavie, qui se donna le 24 février, jour de Saini-Malhieu, en 1523.
DE MONTAlGNt.
Gènes, de Florence ; mai» elle l'emporte en grandcar sur les villeî», et le concours des étrangers n'y est pas moindre qu'à Venise. Le vendredi , 27 octobre, j'allai voirlesdehorsdu chateau,et j'en fis presque entièrement le tour. C'est un édifice très grand et admirablement fortifié. La garnison est composée de sept cents Espagnols ati moins et très bien munie d'artillerie. On y fait pncoredes réparât ions de tous côtés. Je m'arrêtai là pendant le jour à cause d'une abondante pluie qui survint. Jusqu'alors, le temps, le chemin, tout nous avoit été favorable. Le samedi 28 octobre au matin, je partis de Milan par un beau chemin, très uni; quoiqu'il plût continuellement, et que tous les chemins fussent couverts d'eau, il n'y avoit point de boue, parce que le pays est feblonneux. Je vins dîner à ,
Buffalora, dix huit milles. Nous passâmes là le Naviglio sur un pont. Le canal est étroit, mais tellement profond qu'il transporte à Milan de grosses barques. Un peu plus en-deçà nous passâmes en bateau le Tésin, et vînmes coucher à
Novarre , vingt-huit milles , petite ville , peu agréable, située dans une plaine*. Elle est entourée de vignes et de bosquets; le terrain en est fertile. Nous en partîmes le matin, et nous nous arrêtâmes le temps qu'il fallut potir faire manger nos chevaux à
Verceil, dix milles, ville du Piémont an duc de Savoie^, située encore dans une plaine, le long de la Sesia, rivière que nous passâmes en bateau. Le duc a fait construire *en ce lieu à force de mains, et très promptement, une jolie forteresse, autant que j'en ai pu juger par les ouvrages de dehors ^ ; ce qui a cai;sé de la jalousie aux Espagnols qui sont dans le voisinage. De là nous traversâmes deux châteaux, Saint-Germain et Saint-Jacques*, et suivant toujours une belle plaine, fertile principalement en noyers, car dans ce pays il n'y a point
(i) SoasiaiKB<oa de Saroie, qui la posséda quelque temp», elle s'esi fon emiieliie.
(3) Alors Charles-Emmanwl I<t.
[i^ Utiratori , dans les Annales (fllaUe, à Tan ISSï, temps PU régiiatl Eniiiramiel-Phflihprt» père df Chartes-EmnKmu»»!, fait mcution de ctUe cjladelle. Elle fut démantelée par les Français en l'OS; et selon M. de Lalandc. Voyatte (Tlfaiie t. I, p. 101.
'J) En langue espagnole San Jago.
d'olivien « ni d'antre huile que de l'huile de noix, nous allâmes coucher à
Livomo, vingt milles, petit village assez garni de maisons'. Nous en partîmes le lundi de bonne heure, par un ciiemia très uni ; nous vînmes dîner à
Chivas, dix milles. Après avoir passé plusieurs rivières et ruisseaux, tantôt en bateau, tantôt à pied, nous arrivâmes à
Tarin, dix milles, où nous aurions pu facilement être rendus avant le dîner. C'est une petite ville, située en un lieu fort aquatique, qui n'est pas trop bien bâtie, ni fort agréable, quoiqu'elle soit traversée par un ruisseau qui en emporte les immondices*. Je donnai à Turin cinq écus et demi par cheval, pour le service de six journées jtisqu'à Lyon : leur dépense sur le compte des maîtres. On parle ici communément françois et tous les gens du paysparoissent fort affectionnés pour la France. La langue vulgaire n'a presque de la langue italienne que la prononciation, et n'est au fond composée que de nos propres mots. Nous en partîmes le mardi, dernier octobre, et par un long chemin, mais toujours uni, nous vînmes dînera
Saint Ambroise, deux postes. De là, suivant une plaine étroite entre les montagnes, nous allâmes coucher à
Suze. deux postes. C'est un petit château peuplée de beaucoup de maisons'. J'y ressentis, pendant mon séjour, au genou droit, une grande douleur qui me tenoit depuis quelques jours et alloit toujours en augmentant. Les hô-
(1) Mllage près de Ctifrasso.
fi) Toffn wi bien changé depnis pr»>s de deux «êcle? Par les 50!m, la magnificeoce et le goût de ses KHirereias; par l'iodusirie, rémuL-ttioo et factiviié de ses hahilants, c'est maintenant une très belle Tille, où régnent la propreté, la salubrité, toutes les commodités de la vie. Eile est enOn devenue de fait ce qu'efle étâll ancieimeraent de nom, tme rWe auijnstey digne d'élre le sé>nar de ses rois : Aupista Taurtnùrmt. « La ville, dit M. de I.alaiide, 1. 1, p. 36, est divisée en cent « quarante-quatre lies* ou petits quartiers, doul le nom est « êcril sur les angles de chacun. La plus grande partie de ce» « quartiers sont carrés ; ce qui contribue à la di-tribuiioo ré- » gulière de Turin, à la beauté et !'aligneinenl de ses rues, à « retendue des diflerents poinu de rue et à l'agrément géné- « rai de la ville. » Qucrion écrivait cette noie en ITT-*, et depuis cette époque elle a été consiilérableHient embellie pendant Toccupation française et pendant la paix.
P) Voyez la Descrfpiion de Citais, par H. l'abbé Richard, t. I, p. £> et suiv. ; les Leilr^t atr ClîuHe, de madame du Bocage, et surtout Texcellent ouvrage de M. Valéry, manuel ïbdispensabie à tous les voyageurs en Italie.
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telleries y sont meilleures qp'aux autres endroits d'Italie: bon vin, mauvais pain, beaucoup à manger. Les aubergistes sont polis, ainsi que dans toute la Savoie. Le jour de la Toussaint, après avoir entendu la messe j'en partis et vins à
Novalèse, une poste. Je pris là huit marrons * pour me faire porter en chaise jusqu'au haut du mont Cenis, et me faire ramasser ^ de l'autre côté.
Montaigne continue son journal en français.
Ici on parle francès; einsi je quite ce langage esirangier, duquel je me sers bien facilemant, mais bien mal assuréemant , n'aïant eu loisir, pour estre tousjours en cum^agnie de François, de faire nul apprentissage qui vaille. Je passai la montée du mont Senis ^ moitié à cheval, moitié sur une chese* portée par quatre hommes, et autres quatre qui les.refraichissoint^. Ils me portoint sur leurs épaules 6. La montée est de deus heures, pierreuse et mal aisée à chevaus qui n'y sont acostumés, mais autremant sans hasard et difficulté : car la montaigne se haussant tousjours en son espessur , vous n'y voyez nul prœcipice ni dangier que de broncher. Sous vous, au-dessus du mont, il y a une plaine de deus lieues, plusieurs maisonetes, lacs et fonteines, et la poste: point d'abres ; oui bien de l'herbe et des prés qui servent en la douce saison. Lors tout étoit couvert de nege. La descente est d'une lieue, coupée et droite , où je me fis ramasser à mes mesmes marrons ; et de tout leur service à huit, je donai deus escus. Toutefois le sul ramasser ne coûte qu'un teston"?; c'est un plesant badinage mais saos hasard aucun et sans grand esperit : nous disnâmes à
Lanebourg**, deux postes, qui est un village au pied de la monlaigne où est la Savoie; et
(1) C'est le nom qu'on donne à ces porteurs, et qu'ils ont encore à Lyon.
(2) C'est faire descendre sur la neige les voyageurs dans des traîneaux le long des montagnes. 1^ traîneau qui sert à cet usage se nomme une ramasse.
(3) MoDi-Cenis.— i4) Une litière.— (îîjQui les rolayaiient. (6) On y va aujourd'hui en voiture sur une belle route.
;7j Cette monnaie, qui fui fabriquée sous Louis XII, a valu depuis dix sols parisis jusqu'à quatre deniers. Le cours en était défendu par Henri III, dès l'an 1573.
(8) Lannlabourg.
vinmes coucher à deus lieues, à un petit vilage. Partout là il y a force truites, et vins viens et nouveaus excellants. De là nous vinmes, par on chemin montueus et pierreus, disner à
Saint Michel, cinq lieues, village où est la poste. De là vinsmes au giste bien tard et bien mouillés à
La Chambre, cinq lieues, petite ville d'où tirent leur titre les marquis de la Chambre. Le vandredi, 3 de novambre, vinmes disner à
Aiguebelle, quatre lieues, bourg fermé et au giste à
Mont-Mellian, quatre lieues, ville et fort, lequel tient le dessus d'une petite croupe qui s'éleve au milieu de la plaine entre ces hautes montaignes ; assise ladicte ville au-dessous du dict fort, sur la rivière d'Isère qui passe à Grenoble, à sept lieues dudict heu. Je santois là évidammant l'excellance des huiles d'Italie: car celés de deçà commançoint à me faire mal à l'estomac, là ou les autres jamais ne me revenoint à la bouche. Vinsmes disner à
Chamberi, deux lieues, ville principale de Savoie, petite, belle et marchande, plantée elitre les mons, mais en un lieu où ils se reculent fort et font une bien grande plaine. De là nous vînmes passer le mont du Chat . haut, roide et pierreus, mais nullemant dangereus ou mal aisé, au pied duquel se siet* un grand lac^, et le long d'icelui un château nomé Bordeau. où se font des espées de grand bruit ^; et au giste à
Hyène '*, quatre Heues, petit bourg. Le di- m manche matin nous passâmes le Ilosne que j, nous avions à nostre mcin droite, après avoir passé sur icelui un petit fort que le duc de Savoie y a basti entre des rochers qui se serrent bien fort ; et le long de l'un d'iceux y a un petit chemin étroit au bout duquel est ledict fort, | non guère différant de Chiusa que les Vénitiens ont planté au bout des montaignes du Tirol. De là continuant tousjours le fond entre les montaignes, vinmes d'une trete à
Saint Rambert, sept lieues, petite vilete audict vallon. La pluspart des villes de Savoie ont un ruisseau qui les lave par le milieu ; et les deux costés jusques audict ruisseau où sont les rues, sont couverts de grans otevans^, en manière que vous y estes à couvert et à sec en
(I) Scclcl, s'étend.— (2) Le lac du Bourget.
(5) D'une grande réputation.— (4J Yennc.— (51 Auvents.
DE MOiNTAIGlM:
tout tamps; il est vrai quo les boatiques en sont plus obscures. Le lundi six de novembre, nous parlismes au matin de Saint-Rambert, auquel lieu le sieur Francesco Cenami, banquier de Lyon, qui y éloit retiré pour la peste m'envoïa de son vin et son neveu aveq plusieurs très honnestes compliments. Je partis de là lundi matin, et après estre enfin sorti tout-à-faict des montaignes, comançai d'antrer aus plaines à la francèse. Là je passai en bateau le rivière d'Ain, au pont de Cbesai, et m'en vins d'une trete à
Morestel, six lieues, petite ville de grand passage appartenante à monsieur de Savoie, et la dernière des sienes. Le mardi après dîner, je prins la poste et vins couchera
Lyon, df'ux postes, trois lieues La ville me pleui beaucoup à lavoir. Le vandredij' achetai de Joseph de la Sone', trois counaus- neufs par le billot s deux censescus; et le jour avant a vois acheté de Malesieo * un cheval de pas de cinquante escus, et un autre courieau trente trois. Le samedi jour de Saint-Màriiu, j'eus au matin grand mal d'estomac, et me tins au lit josques après midi qu'il me print un flux de" ventre; je ne disnai point et soupai fort peu. Le dimanche douze de novembre , le sieur Alberto Giachinoiti , Florentin, qui me fit plusieurs autres courtoisies, me dona à diner en sa maison, et m'offrit à prester de l'argent, n'aîant eu conoissance de moi que lors. Le mercredi 15 de novembre 1581. je partis de Lyon après disner, et par un chemin montueus vins coucher à
Bordelière, cinq lieues, village où il n'y a que deux maisons. De là le judi matin fîmes un beau chemin plein, et sur le milieu d'icelui près de Fur^, petite vilette, passâmes à bateau 1a rivière de Loire , et nous rendismes d'une trete à
L'hospital, huit lieues, petit bourg clos. De là, vandredi matin, suivismes un chemin montueus, en tamps aspre de nèges et d'un vant cruel où nous venions^, et nous randismes à
(1) Marchand de cbevaux de celle époque.
(2) Bidets, cbevaux de moindre laille auxquels on a coupé la queue.
(ô) Terme de manège et de marécliallerie.
(4) Autre iiiarcliaDd de chevaux, dont descendait Xicoi.ns Malezieu , de l'Académie française, chancelier de Doœbes.
(5) Feurs.
'fi) Que nous avions en face.
Tiers*, six lieus ; petite ville sur la rivière d'Allier, fort marchande, bien basiie et peuplée. Ils font principalemant trafiq de papier, et sont renommés d'ouvrages de couteaus et cartes à jouer. Elle est également distante de Lyon, de Saint-Flour, de Moulins et du Puy. Plus je m'aprochois de chez moi, plus la longur du chemin me .s<»mbIoit ennuîense. El de vrai, au conte des journées, je n'avois esté à mi chemin de Kome à ma maison, qu'à Chamberi pour le plus, teste vile' est des terres de la maison de*. . . . apartenant à M. de Montpansier. J'y fus voir les cartes chez Palmier *. Il y a autant d'ouvriers et de façon à cela qu'à une autre bone besoingne. Les caries ne se vandent qu'un sol les comunes, et les fines deux carolusc. Samedi nous suivismes la plaine de la Limaigne grasse, et après a\oir } a.sse à bateau la Doare et puis l'Allier, vinmes coucher au
Pont du Chateaa* quatre lieues. La peste a fort persécuté ce fieu-là ; et en ouis plusieurs histoires notables. La maison du seigneur qui est le manoir paternel du vicontede Canillac, fut brûlée ainsi qu'on la vouloit purifier atout' du feu. Ledict sieur envola vers moi un de ses jans, aveq plusieurs offres verbales, et me lit prier d'escrire à M. de Foix pour la recommandation de son fils qu'il venoit d'envoïer à Rome. Le dimanche 19 de novambre, je vins disner à -
Clermont, deux lieues, et y arrestai en faveur de mes jeunes chevaux. Lundi 20, je partis au matin, et sur le haut du Pui de Doume^ Tandis une pierre assez grande, de forme large et plate, qui estoit au passage depuis le matin, et l'avois santie le jour auparavant ; et come elle vousit^cbôir en la vessie, la santis aussi un peu aus reins. Elle n'étoit ni molle ni dure. Je passai à Pongibaut, où j'alai saluer eu passant madame de la Fayette et fus une demie-heure
(1) Thier?.
(a) Compte.
(3) De Thiers.
(4) l.£cun€ donnée ainsi dans le manascnt suivi par Querloo, et dans rédition qu'il en a donnée.
(5) Fabricant d'alor*.
(6) Monnaie marquée d'un }^ du noci du roi Chartes vm, et nommée Uaroliis, laquelle valait dix deniers.
(7) Avec.
(8) Le Puy de Dôme, la plus haute moougnc d'Auvergne.
(9) Voulut
VOYAGES DE MONTÂIGÎSE.
en sa salle. Ceste maison n'a pas tant de beauté que de nom-, l'assiete en est leide plustost qu'auiremant; le jardin petit, quarré, où les allées soiU relevées de bien 4 ou 5 pieds : les earreaus sont en fons* où il y a force fruitiers et peu dMierl)es , les costés desdicts earreaus einsi^ enfoncés, revêtus de pierre de taille. Il faisoil tant de nège, et le tamps si aspre de vant froit, qu'on ne voïoit rien du pais. Je vins coucher à
Ponl-à-Mur, sept lieues, petit village. Monsieur et madame du Lude éioint à deus lieues de là. Je vins landemein coucher à
Pont-Sarrant , petit village, six lieues. Ce chemin est garni de cheiifves hostelleries jusques à Limoges, où toutes fois il n'y a faute de vins passables. Il n'y passe que muletiers et messagiers qui courent à Lyon. Ma teste n'estoit pas l)ien ; et sî les orages et vans frédureus et pluies y nuisent, je lui en donois son soûl en ces routes-la où ils disent l'hiver estre plus aspre qu'en lieu de France. Le mercredi 22 de novembre, de fort mauvais tamps, je partis delà, et aiant passé le long de Feletin^, petite ville qui samble estre bien bastie , située en un fons tout eniourné* de haus costaus, et esloii encore demi déserte pour la peste passée, je vins tioucher à
(1) Plus basqyelesallées.HS^ Aiusi.— i(2() FeuUletJ». (4) Eiilouré ou environné.
Chastein, cinq lieues, petit méchant village. Je beus là du vin nouveau et non purifié, à faute du vin viens. Le jeudi 23, aïant tousjours ma teste en cest estât, et le tamps rude, je vins coucher à
Sauhlac, cinq lieues, petit village qui est à monsieur de Lausun. De là je m'en vins coucher lendemain à
Dmoges, six lieues, où j'arrestai tout le samedi ; et y achetai un mulet quatre vingt dix escus-8ol ; et païai pour charge de mulet, de Lyon là, cinq escus, aïant esté trompé en cela de 4 livres^ car toutes les autres charges ne coutarent que trois escuF et deus tiers d'escu. De Limoges à Bordeaus, on paie un escu pour çant. Le dimanche 26 de novembre, je partis après disner de Limogt^ et vins coucher aus
Cars, cinq lieues, où il n'y a voit que madame des Cars. Le lundi vins coucher à
Tivie, six lieues. Le mardi coucher à
Perigus*, cinq lieues. Le- mercredi coucher à
Mauriac, cinq lieues. Le jeudi jour de Saint- André, dernier novembre, couchera ^
Montaigne, sept lieues : d'où j'estois partis le 22 de juiti 1580, pour aller à La Fere. Par einftiu- avoii duré vnon voyage 17 mois 8 Joars,
l»î Périgueux.