‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 379 sur 402 · CORRESPONDANCE DE MONTAIGNE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE DE MONTAIGNE

€omme je revenois du palais, le lundy neufviesme d'aoust 1563, je l'envoyay convier à disner chez moy. Il me manda qu'il me mercioit ; qu'il se trouvoit un peu mal et que je luy ferois plaisir si je voulois estre une heure avecques luy, avant qu'il partist pour aller en Medoc. Je l'allay trouver bientost après disner; il estoit couché vestu, et montroit desjà je ne sçais quel changement en sou visage. II me dist que c'estolt un tlux de ventre avecques des trenchées, qu'il avoit prinsle jour avant, jouant en pourpoinct soubs une robbe de soye, avecques monsieur d'Escars , et que le froid luy avoit souvent faict sentir semblables accidents. Je trouvay bon qu'il continuast l'entreprinse qu'il avoit pieça faicte de s'en aller ; mais qu'il n'allast pour ce soir que jusques à Germignan, qui n'est qu'à deux lieues de la ville. Cela faisois-je pour le lieu où il estoit logé, tout avoysiné de maisons ini'ectes de peste, de laquelle il avoit quelque appréhension, comme revenant de Pe^ rigord et d'Agenois, où il avoit laissé tout empesté ; et puis, pour semblable maladie que la sienne, je m'estois aultres-fois tiès bien trouvé de monter à cheval. Ainsin il s'en partit, et madamoiselle de la Boëtie sa femme, et monsieur de Bouillhonnas son oncle, avecques luy.

Le lendemain, de bien bon matin, voycy venir un de ses gents, à moy, de la part de madamoiselle de la Boëtie, qui me mandoit qu il s'estoit fort mal trouvé la nuict d'une forte dysenterie. Elle envoyoit quérir un médecin et un apotiquaire, et me prioit d'y aller, comme je feis l'après disnée.

A mon arrivée , il sembla qu'il feust tout esjouï de me veoir ; et, comme je voulois prendre congé de luy pour m'en revenir, et luy promisse de le revooir le lendemain, il me pria, avecques plus d'affection et d'instance qu'il n'avoit jamais faict d'aultre, que je fcusse le plus que je pourrois avecques luy. Cela me toucha aulcunement. Ce neantmoins je m'en allois, quand madamoiselle de la Boëtie, qui pressentoit desjà je ne sçais quel malheur, me pria, les larmes à l'oeil, que je ne bougeasse pour ce soir. Ainsin elle m'arresta; dequoy il" se resjouït avecques moy. Le lendemain, je m'en reveins-, et le jeudy, le feus retrouver. Son mal alloit en empirant ; son flux de sang et ses tranchées, qui l'affoiblissoient encores plus, croissoient d'heure à aultre.

Le vendredy, je le laissay encores; et le aamedy je le feus re veoir desja fort abbattu. Il me dict lors que sa maladie estoit un peu contagieuse, et, oultre cela, qu'elle estoit mal plaisante et melancholique ; qu'il cognoissoit très bien mon naturel, et me prioit de n' estre avecques luy que par boutées, mais le plus souvent que je pourrois. Je ne l'abandonnay plus. Jusques au dimanche, il ne m'avoit tenu nul propos de ce qu'il jugeoit de son estre, et ne parlions que de particulières occurrences de. sa maladie, et de ce que les anciens médecins en avoient dict ; d'affaires puhlicques bien peu, car je l'en trouvay tout desgousté dès le premier jour. Mais le dimanche, il eust une grand' foiblesse : et comme il feut revenu à soy, il dict qu'il luy avoit semblé estre en une confusion de toutes choses, et n'avoir rien veu qu'une espesse nue et brouillart obscur dans lequel tout estoit pesle-mesle et sans ordre; toutesfois qu'il n'avoit eu nul desplaisir à tout cest accident. « La mort n'a rien de pire que cela, luy dis je lors, mon frère. — Mais n'a rien de si mauvais, » merespondit-il.

Depuis lors, parce que dès le commencement de son mal il n'avoit prins nul sommeil, et que, nonobstant touts les remèdes, il alloit t<.usjours en empirant, de sorte qu'on y avoit desja employé certains bruvages desquels on ne se sert qu'aux dernières extrémités, il commencea à désespérer entièrement de sa guarison; ce qu'il me communiqua. Ce mesme jour, parce qu'il feut trouvé bon, je luy dis : « Qu'il me sieroit mal, pour l'extrême amitié que je luy *portois, si je ne me soulciois que, comme en sa santé on avoit veu toutes ses actions pleines de prudence et de bon conseil autant qu'à homme du monde, qu'il les continuast encores en sa maladie; et que, si Dieuvouloit qu'il empirast, je serois très marry qu'à faulte d'advisement il eust laissé nul de ses affaires domestiques descousu, tant pour le dommage que ses parents y pourroient souffrir, que pour l'interest de sa réputation : » ce qu'il print de moy de très bon visage ; et, après s'estre résolu des difficultés qui le tenoient suspens en cela, il me. pria d'appeller son oncle et sa femme, seuls, pour leur faire entendre ce qu'il avoit délibéré quant à son testament. Je luy dis qu'il les esionneroit. «Non, non, me dict il, je les consoleray ; et leur donneray beaucoup meil-

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