LETTRE T
leure espérance de ma santé que je ne Pay moy mesine. » Et puis, il ine demanda si les foihlesses qu'il avoit eues ne nous avoient pas un peu estonnés. « Cela n'est rien, luy feis je , mon frère, ce sont accidents ordinaires à telles maladies. — Vrayement non ce n'est rien , mon frère, me respondit-il, quand l)ien il en adviendroit ce que vous en craindriez le plus. — A vous ne seroit-ce que heur, luy repliqnay je ; mais le dommage seroit à moy, qui perd rois la compaignie d'un si grand, si sage et si certain amy, et tel que je serois asseuré de n'en trouver jamais de semblable. — Il pourroit bien estre, mon frère, adjousta-il ; et vous asseure que qui me faici avoir quelque soing que j'ay de ma guarison, et n'aller si courant au passage que j'ay desjà frandiy àdemy, c'est la considération de vostre perte, et de ce pauvre homme et de ceste pauvre femme (parlant de son oncle et de sa femme), que j'ay me touts deux uniquement, et qui porteront bien impatiemment, j'en suis asseuré, la perte qu'ils feront en moy, qui de vray est bien grande pour vous et pour eulx. J'ay aussi respect au desplaisir qu'auront beaucoup de gens de bien qui m'ont aymé et estimé pendant ma vie, desquels, certes, je le confesse, si c'estoit à moy à faire, je serois content de ne perdre encores la conversation. Kt si je m'en vois, mon frère, je vous prie, vous qui les cognoissez, de leur rendre tesmoignage de la bonne volonté que je leur ay portée jusques à ce dernier terme de ma vie. Et puis, mon frère, par adventure, n'estois-je point nay si inutile que je n'eusse moyen de faire service à la chose publicque. Mais, quoy qu'il en soit, je suis prest à partir, quand il plaira à Dieu, estant tout asseuré que je jouïray de l'ayse que vous me prédites. Et quant à vous, mon amy, je vous cognois si sage, que quelque interest que vous y avez, si vous conformerez vous vo- Iciiiiers et patiemment à tout ce qu'il plaira à «a saincte majesté d'ordonner de moy. Et vous supplie vous prendre garde que le deuil de ma perte ne poulse ce bon homme et ceste bonne femme hors des gonds de la raison. » Il me demanda lors comme ils s'y comportoient desjà. Je luy dis que assez bien pour l'importance de ta chose. « Ouy, suyvit-il, à ceste heure qu'ils ont encore un peu d'espérance; mais si je la leur ay une fois toute ostée, mon frère, vous serez bien empesché aies contenir. » Suyvant
ce respect, tant qu'il vescut depuis, il leur cacha tousjours l'opinion certaine qu'il avoit desa mort, et me prioit bien fort d'en user de mesme. Quand il les veoyoit auprès de luy, il contrefaisoit la chère plus gave, et les paissoit de belles espérances.
Sur ce poinct, je le laissay pour les aller appeller. Ils composèrent leur visage le mieulx qu'ils peurent, pour un temps. Et après nous estre assis autour de son lict, nous quatre seuls, il dict ainsi d'un visage posé et comme tout esjouy :
« Mon oncle, ma femme, je vous asseure sur ma foy que nulle nouvelle attaincte de ma maladie, ou opinion mauvaise que j'aye de ma guarison, ne m'a mis en fantasie de vous faire appeller pour vous dire ce que j'entreprends ; car je me porte, Dieu mercy, très bien et plein de bonne espérance; mais, ayant de longue main apprins, tant par longue expérience que par longue estude, le peu d'asseurance qu'il v a à l'instabilité et inconstance des choses humaines, et mesme en nostre vie que nous tenons si chère, qui n'est toutesfois que fumée et chose de néant, et considérant aussi que, puisque je suis malade, je me suis d'autant approché du danger de la mort, j'ay délibéré de mettre quelque ordre à mes affaires domestiques, après en avoir eu vostre advis premièrement. »
En puis addressant son propos à son oncle : «Mon bon oncle, dict-il, si j'avois à vous rendre à ceste heure compte des grandes obligations que je vous ay, je n'aurois eu piecà fait : il me suffit que, jusques à présent, oiî que j'aye esté, et à quiconque j'en aye parlé, j'aye tou.sjours dict que tout ce que un très sage, très bon et très libéral père pouvoit faire pour son fils, tout cela avez vous faict pour mov, soit pour le soing qu'il a fallu à m'instruire aux bonnes lettres, soit lorsqu'il vous a plen me poulser aux estats* ; de sorte que tout le cours de ma vie a esté plein de grands et recommendables offices d'amitié vostre envers mov. Somme : quoy que j'aye, je le tiens de vous, je l'advoue de vous, je vous en suis redevable, vous estes mon vray père : ainsi, comme fils de famille, je n'ay nulle puissance de disposer de rien, s'il ne vous plaist de m'en donner congé. «
(I) Aux emplois piibUcs ; car, comme dit Montaigne dansn loitre ati rhaorelier de L'Hospital, son ami «esloit eslevéaux dignités de son quartier, qu'on estime des grandes, u C.
correspondâisce de MONTAIGINE,
Lors il se teut, et attendit que les soupirs et les sanglots eussent donné loysir à son oncle de luy respondre « qu'il trouvoit tousjours très bon tout ce qu'il luy plairoit. >» Lors ayant à le faire son héritier, il le supplia de prendre de lu y le bien qui estoit sien.
Et puis destournant sa parole à sa femme ; «Ma semblance, dict-il (ainsi Tappclloit il souvent pour quelque ancienne alliance qui estoit entre eulx), ayant esté joinct à vous du nœud du mariage, qui est l'un des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonné çà bas pour l'entretien de la société humaine, je vous ay aymée, chérie et estimée autant qu'il m'a esté possible, et suis tout asseuré que vous m'avez rendu réciproque affection, que je ne sçaurois assez recognoislre. Je vous prie de prendre de la part de mes biens ce que je vous donne, et vous en contenter, encores que je sache bien que c'est bien peu au prix de vos mérites. »>
Et puis tournant son propos à moy : « Mon Vere, dict il, que j'ayme si chèrement et que j'avois choisy parmi tant d'hommes pour renouvelier avecques vous ceste vertueuse et sincère amitié», de laquelle l'usage est, par les vices, dès si longtemps esloingné d'entre nous' qu'il n'en reste que quelques vieilles traces en la mémoire de l'antiquité, je vous supplie, pour signal de ihon affection envers vous, vouloir estre successeur de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne ; présent bien petit, mais qui part de bon cœur et qui vous est convenable pour l'affection que vous avez aux lettres. Ce vous sera ii.-^niiô(Tviiûv,tui sodalis^.v
Et puis, parlant à touts trois généralement, loua Dieu de quoy, en une si extrême nécessité, il se trouvoit accompaigné de toutes les plus chères personnes qu'il eust en ce monde ; et qu'il luy sembloil très beau à veoir une assemblée de quatre si accordants et si unis d'amitié, faisant, disoit il, estât que nous nousentr'aymions unanimement les uns pour l'amour des aultres. Et nous ay^nt recommendé les uns aux aultres, il suy vit ajnsin : « Ayant mis ordre à mes biens, encores me faut-il penser à ma conscience. Je suis chrestien, je suis catholique; tel ay vescu, tel suis je délibéré de clorre ma vie. Qu'on me face venir un prebstre; car
(1) va soutenir de voire ami.
je ne veulx faillir " à ce dernier debvoir d'un chrestien. »
Sur ce poinct il finit son propos, lequel il avoit continué avecques telle asseurance de visage, telle force de parole et de voix, que, là où je l'avois trouvé lorsque j'entray en sa chambre, foible, traisnant lentement les mots les uns après les aultres, ayant lé pouls abbattu comme de fiebvre lente et tirant à la mort, le visage pasle et tout meurtry, il sembloit lors qu'il veinst, comme par miracle, de reprendre quelque nouvelle vigueur, le teinct plus vermeil et pouls plus fort, de sorte que je luy feis taster le mien pour les comparer ensemble. Sur l'heure j'eus le cœur si serré que je ne sceus rien luy respondre; mais, deux ou trois heures après, tant pour luy continuer ceste grandeur de courage que aussi parce que je souhaitois, pour la jalousie que j'ay eue toute ma vie de sa gloire et de son honneur, qu'il y eust plus de tesmoings de tant et si belles preuves de magnanimité, y ayant plus grande compaignie en sa chambre, je luy dis que j'avois rougi de honte de quoy le courage m'avoit failly à ouïr ce que luy, qui estoit engagé dans ce mal, avoft eu courage de me dire : que jusques lors j'avois pensé que Dieu ne nous donnast gueres si grand advantage sur les accidents humains, et croyois malayséemcnt ce que quelquesfois j'en lisois parmy les histoires ; mais qu'en ayant senti une telle preuve, je louois Dieu de quoy ce avoit esté en une personne de qui je feussetant avmé et que j'aymasse si chèrement ; et que cela me serviroit d'exemple pour jouer ce mesme roole à mon tour.
Il m'interrompit pour me prier d'en user ainsin, et de monstrer, par effect, que les discours que nous avions tenus ensemble pendani nostre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais cngravés bien avant au cœur et en Tame, pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offriroient, adjoustant que c'estoit la vraye practique de nosestudeset de la philosophie. Et me prenant par la main : « Mon frère, mon amy, me dict il, je t'asseure que j'ay faict assez de choses, ce me semble, en ma vie, avecques autant de peine et difficulté que je fois ceste cy. Et quand tout est dict, il y a fort longtemps que j'y estois préparé et que j'en sçavois ma leçon toute par cœur : mais, n'est- ce pas assez vescu iusqucs
LLTTaE I.
l'aage auquel je suisîj'esiow presi à entrer mon trente troisiesme an. Dieu m'a faicl ceste race que tout ce que j'ay passé jusque» a ceste «ure de ma vie a esté plein de santé et de nheur; pour Tinconstance des choses liuniaies cela ne pouvoit gueres plus durer ; il estoit niesliUY temps de se mettre aux affaires et de eoir mille choses malplaisanles, comme l'incommodité de la vieillesse, de laquelle je suis quite par ce moyen, tt puis il est vraysemhlablp que j'ay vescu jusques à ceste heure avecques plus de simplicité et moins de malice, que je n'eusse, par adventure, faict, si Dieu m'eust laissé vivre jusqu'à ce que le soing de m'enrichir et accommoder mes affaires me feust entré dans la teste. Quant à moy. je suis certain, je m'en vois trouver Dieu et le séjour des bienheureux, n Or, parce que je montrois, mesme au visage, l'impatience que j'avois à l'ouïr : Comment, mon frère! medict-il, me voulezvous faire peur? Si je l'avois, à qui seroit-ce de me l'oster, qu'à vous? »
Sur le soir, parce que le notaire surveint, qu'on avoit mandé pour recevoir son testament, je le luy feis mettre par escript, et puis je luy feus dire, ^'il ne vouloit pas signer : « Non péis signer, dict-il ! jelt veulx laire nov mesme ; mais je vouldrois, mon frère, qu'on me donnast un peu de loysir ; car Je me treuve extrêmement travaillé et si affoibly que je u en puis quasi plus. » Je me meis à changeai ae propos ; mais il se reprit soubdain, et me dict qu'il ne falloit pas grand loysir à mourir ; et me pria de sçavoir si le notaire avoit la main bien legiere ; car il n'arresteroit gueres à dicter. J'appellay le notaire ; et sur le champ il dicta si vite son testament qu'on estoit bien empesché à le suy vre ; et, ayant achevé, il me pria de luy lire, et parlant à moy : « Voilà, dict-il, le soing d'une belle chose que nos richesses! Sunt hœc qu4E hominibus tocantur bùna^ .'» Après que le testament eust esté signé, comme sa chambre estoit pleine de gents, il me demanda s'il luy ferolt mal de parler; je luy dis que non, mais que ce feust tout doulcement.
Lors il feit appeller mademoiselle de "Saint Quentin, sa niepce, et parla ainsin à elle : « Ma niepce, m amie, il m'a semblé, de puis que je t'ay cogneue, avoir veu reluire en toi des traicts de
(1) Vwlà ce oue l« hommes appellent des bito» 1
trèii bonne nature ; mais ces derniers offices que tu fais avecqaes si bonne affection et telle diligence à ma présente nécessité , me promettent beaucoup de toy; et vrayement je t'en suis obligé et t'en mercie très aiïectueusemtnt. Au reste, pour me descbarger, je t'adveriis d'eslre premièrement dévote envers Dieu ; car c'est sans double la principale partie de nostre debvoir, et sans laquelle nulle aultre action ne peult estre ny bonne ny belle; et celle là y estant bien à bon escient, elle traisne après soy par nécessité toutes aulires actions de vertu. Après Dieu il te fault aymer ton père et ta mère, mesme ta mère ma sœur, que j'estime des meilleures et plus sages femmes du monde, et te prie de prendre d'elle l'exemple de ta vie. Ne te laisse point emporter aux plaisirs ; fuy comme peste ces folles privautés que tu veois les femmes avoir quelquefois avec les hommes ; car, encores que sur le commencement elles n'ayent rien de mauvais, toutefois petit à petit elles corrompent l'esprit et le conduisent à l'oysifveté, et de là dans le vilain bourbier du vice. Crois moy; la plus seure garde de la chasteté à une fille, c'est la severitéi Je te prie et veulx qu'il te souvienne de moy, pour avoir souvent devant les yeulx l'amitié que je t'ay portée; non pas pour te plaindre et pour te douloir de ma perte, et cela deffends-je à tous mes amis tant que je puis, attendu qu'il sembleroit qu'ils feussent envieux du bien duquel, mercy à ma mort ! je me verray bientost jouissant! Et t'asseure, ma fille, que si Dieu me donnoil à ceste heure à choisir, ou de retourner à vivre encores, ou d'achever le voyage que j'ai commencé, je serois bien empesché au chois. Adieu, ma niepce, m'amie. »
Il feit après appeler mademoiselle d'Arsat, sa belle fille, et luy dict : « Ma fille, vous n'avez pas grand besoing à mes advertissements, ayant une telle mère, que j'ay trouvée si sage, ' si bien conforme à mes conditions et volontés, ne' m'ayant jamais faict nulle faute ; vous serez très bien instruicte d'une telle maistresse d'eschole. Et ne trouvez point est range, si moy, qui ne vous touche d'aulcune parenté, me soulcie et me niesle de vous; car, estant fille d'une personne qui m'est si proche, il est impossible que tout ce qui vous concerne ne me touche aussi; et pourtant ay je tousjours eu tout le seing des affaires de monsieur d'Arsat vostre