CORRESPONDANCE DE MONTAIGNE
père, comme des miennes propres, et, par adveniurc, ne vous nuira il pas à vostre advaneement d'avoir esté ma belle fille. Yous avez de la richesse et de la beauté assez ; vous estes damoisellede bon lieu; il ne vous reste qued'y adjouster les biens de l'esprit, ce que je vous prie vouloir faire. Je ne vous delîends pas le vice, qui est tant détestable aux femmes ; car je ne veulx pas penser seulement qu'il vous puisse tumber en l'entendement, voire je crois que le nom mesme vous en est horrible. Adieu, ma belle fille. » •
Toute la chambre estoit pleine de cris et de larmes, qui n'interrompoient toutesfois nullement le train de ses discours, qui feurent longuets. Mais, après tout cela, il commanda qu'on feist sortir tout le monde, sauf sa garnison; ainsi nomma-il les filles qui le servoient. El puis appellantmon frère de lîeadregard : « Moiisieur de Beauregard, luy dict-il, je vous mercic bien fort de la peine que vous prenez pour moy. Vous voulez bien queje vous descouvre quelque chose que j'ay sur le cœur à vous dire. » De quoy quand mon frère luy eut donné asseurance, il suyvit ainsi : « Je vous jure que, de touts ceulx qui se sont mis à la reformation de l'Eglise, je n'ay jamais pensé qu'il y en ayt eu un seul qui s'y soit mis avecques meilleur zèle, plus entière, sincère et simple affection que vous ; et crois certainement que les seuls vices de nos prélats, qui ont sans doubte besoing d'une grande correction, et quelques imperfections que le cours du temps a apporté en nostre Eglise, vous ont incité à cela. Je ne vous en veulx, pour ceste heure, desmouvoir; car aussi ne prie-je pas volontiers personne de faire quoy que ce soit contre sa conscience ; mais je vous veulx bien advertir qu'ayant respect à la bonne réputation qu'a acquis la maison de laquelle vous estes, par une continuelle concorde, maison que j'ay autant chère que maison du monde (mon Dieu, quelle case,. de laquelle il n'est jamais sorty acte que d'homme de bien î), ayant respect à la volonté de vostre père, ce bon père à qui vous debvez tant, de vostre bon oncle : à vos frères (vous, fuyez ces extrémités), ne soyez point si âpre et si violent ; accommodez vous à eulx ; ne faites point de bande et de corps à part; joignez vous ensemble. Vous veoyez combien de ruynes ces dissentions ont apporté en ce royaume ; et vous respond qu'el
les en apporteront de bien plus grandes ; et, comme vous estes sage et bon, gardez de mettre ces inconvénients parmy vostre famille, de peur de luy faire perdre la gloire et le bonheur duquel elle a joui jusques à ceste heure. Prenez en bonne part, monsieur de Beauregard, ce que je vous en dis, et pour un certain tesmoignage de l'amitié queje vous porte; car pour cest effet me suis-je réservé, jusques à ceste heure, à vous le dire; et, à l'adverfture, vous le. disant en Testât auquel vous me veoyez, vous donnerez plus de poids et d'auctorité à mes paroles. » Mon frère le remercia bien fort.
Le lundy matin il estoit si mal qu'il avoit quité toute espérance de la vie , de sorte que dès lors qu'il me veit il m'appella tout piteusement et me dict : « Mon frère, n'avez vous pas de compassion de tant de tourments que je souffre? ne veoyez vous pas meshuy que tout le secours que vous me faites ne sert que d'alongement à ma peine?» Bientôt après il s'esvanouit , de sorte qu'on le cuida abandonner pour trespassé ; enfin on le réveilla à force de vinaigre et de vin. Mais il ne veit d^ fort long temps après : et nous oyant crier autour de luy, il nous dict : « Mon Dieu! qui me tourmente tant? Pourquoy m'pste-l'on de ce grand et plaisant repos auquel je suis? Laissez moy, je vous prie. » Et puis m'oyant, il me dict : » Et vous aussi, mon frère, vous ne voulez doncques pas queje guarisse! Oh! quel ayse vous me faites perdre! » Enfin, s'estant encoresplus remis, il demanda un peu de vin ; et puis, s'en estant biert trouvé, me dict que c'estoit la meilleure liqueur du monde. « Non est deà, feis-je pour le mettre en propos ; c'est l'eau. — C'est mon,repliqua-il,u(îw/; apiarovK II avoit desjà toutes les extrémités, jusques au visage, glacées de froid, avecques une sueur mortelle qui luy couloit tout le long du corps ; et n'y pouvoiton quasi plus trouver nulle recognoissance de pouls.
Ce matin il se confessa à son prebstre; mais par^e que le prebstre n'avoit apporté tout ce qu'il luy falloit, il ne luy peut dire la messe ; mais^ le mardy matin monsieur de la Boëtie le demanda, pour l'ayder, dict-il, à faire son dernier office chrestien; ainsin, il ouït la messe
(1)« L'eau est la meilleure des choses. » Ces deux mois; grecs sont de Pindare , qui commence par là sa première Olympique. C.