‹ OEuvres. Vec une notice biographiqueChapitre 382 sur 402 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

tt feit ses pasques; et comme le prebstre prenoil congé de luy,il luy dicl : « Mon père spirituel, je vous supplie humblement, et vous et ceolx qui sont soubs vostre charge, priez Dieu pour moy. Soit qu'il soit ordonné, par les très sacrés thresors des desseings de Dieu, que je linisse à cesle heure mes jours, qu'il ayt pilié de mon ame, et me pardonne mes péchés, qui sont inlînis, comme il n'est pas possible que si vile et si basse créature que moy aye peu exécuter les commandements d'un si hauli et si puissant maistre; ou, s'il luy semble que je face encores besoing par deçà, et qu'il veuille me reserver à quelque aultre heure, suppliez le qu'il finisse bientost en moy les angoises que je souffre, et qu'il me face la grâce de guider d'oresnavant mes pas à la suyte de sa volonté et de me rendre meilleur que je n'ay esté. » Sur ce poinct il s'arresta un peu pour prendre haleine; et, veoyant que le prebstre s'en alloit, il le rappella et lui dict : « Encores veulx-je dire cecy en vostre présence ; je proteste que comme j'ay esté baptisé, ay vescu^ ainsi veulx-je mourir soubs la foy et religion que Moïse planta premièrement en ^Egypte, que les pères receurent depuis en Judée ; et qui, de main en main, par succession de temps, a esté apportée en France. » Il sembla à le veoir qu'il eust parlé encores plus long temps, s'il eust peu ; mais il finit, priant son oncle et moy de prier Dieu pour luy : « Car ce sont, dict-il, les meilleurs offices que les chresiiens puissent faire les uns pour les aultres. » Il s'estoit, en parlant, descouvert une espaule, et pria son oncle la recouvrir, encores qu'il eust un valet plus près de luy , et puis me regardant : Jn- • ycnut es^ dict-il, cui multum debeas,eiplurimum telle debere*.

Monsieur de Belot le veint veoir aprez midy, et il luy dict , luy présentant sa main : « Monsieur, mon bon amy; j'eslois icy à mesme pour payer ma debte ; mais j'ay trouvé un bon créditeur qui me l'a remise. « Un peu après, comme il se resveilloit ensursault : « Bien! bien ! qu'elle

nne quand elle vouldra, je l'attends, gaillard »i de pied coy : " mots qu'il redict deux ou trois fois en sa maladie. Et puis, comme on luy entre-ouvroit la bouche par force pour le faire

I) Il est d'un cœur noble de vouloir devoir encore plus à celui à qui il doit beaucoup. Cia, Episl. fam.,U, 6. J. V. L.

avaller: An virere tanti est •/ dict-il, toarnant son propos à monsieur de Belot.

Sur le soir, il commencea bien à bon escient à tirer aux traicts de la mort : et comme je soupois, il me feit appeller, n'ayant plus que l'image et que l'umbre d'un homme, et comme il disoit luy mesme, non homo, sed species hominîs; et me dict, à toutes peines : « Mon frère, mon amy, plust à Dieu que je vei.sse les effects des imaginations que je viens d'avoir! •» Après avoir attendu quelque temps, qu'il ne parloit plus, et qu'il tiroil des soupirs trenchanls pour s'en efforcer; car dès lors la langue commenceoit fort à luy denier son olfice : « Quelles sont elles, mon frère? lui dis-je. — Grandes, grandes, me respondit il. — Il ne feut jamais, suyvis-je, que je n'eusse cest honneur que de communiquer à toutes celles qui vous venoient à l'entendement 5 voulez- vous pas que j'en jouisse encores? — C'est mon deà ! responditil ; mais, mon frère, je ne puis : elles sont admirables, infinies, et indicibles, n Nous en demeurasmes là , car il n'en pouvoit plus. De sorte qu'un peu auparavant il avoit voulu parler à sa femme, et luy avoit dict- d'un visage le plus gay qu'il le pouvoit contrefaire, qu'il avoit à luy dire un conte. Et sembla qu'il s'efforceast pour parler : mais la force luy défaillant, il demande un peu de vin pour la luv rendre. Ce fut pour néant : car il esvanouït soubdain, et feut longtemps sans veoir.

Estant desjà bien voysin de sa mort, et ovant les pleurs de madamoiselle de la Boëtie, il l'appella, et luy dict ainsi : " Ma semblance, vous vous tormentez avant le temps : voulez- vous pas avoir pitié de moi? Prenez courage. Certes je porte plus la moitié de peine, pour le mal que je vous veois souffrir que pour le mien : et avecques raison, parce que lesmaulxque nous sentons en nous, ce n'est pas nous proprement qui les sentons, mais certains sens que Dieu a mis en nous. Mais ce que nous sentons pour les aultres, c'est par certain jugement et par discours de raison que nous le sentons. Mais je m'en vois. » Cela , disoit il , parce que le cœur luy failloit. Or, ayant eu peur d'avoir estonné sa femme, il se reprint et dist : « Je m'en vois dormir : bon soir ma femme ; allez vous en. » Voyià lé dernier congé qu'il print d'elle.

Après qu'elle feut partie : « Mon frère, me

(!• La vievaui-eile tout cela?

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CORaESFONDANCE DE MONTAIGNE,

dict-il, tenez- vous auprès de moy, s'il vous plaist. «Et puis, ou sentant les poincles de la mort plus pressantes et poignantes, ou bien la force de quelque médicament chauld qu'on luy avoit faict avaller, il print une voix plus esclatante et plus forte, et donnoit des tours dans son lict avecques tout plein de violence : de sorte que toute la compaignie commencea à avoir quelque espérance, parce que jusques lors la seule foiblesse nous l'avoit faict perdre. Lors, entre aultres choses, il se print à me prier et reprier, avecques une extrême affection, de luy donner une place ; de sorte que j'eus peur que son jugement feust esbranlé : mesme que luy ayant bien doulcement remonstré qu'il se laissoit emporter au mal, et que ces mots n'estoient pas d'homme bien rassis, il ne se rendit point au premier coup, et redoubla encores plus fort: « Mon frère! mon frère! me refusez vous doncques une place?» Jusques à ce qu'il me contraignit de le convaincre par raison, et de luy dire que, puisqu'il respiroit et parloit , et qu'il avoit corps, il avoit par conséquent son lieu, «Voire, voire! me respondil-il lors, j'en ay ; mais ce n'est pas celuy qu'il me faut : et puis, quand tout est dict, je n'ay plus d'estre. — Dieu vous en donnera un meilleur bientost, luy feisje. -T-Y feusse-je desjà, mon frerc ! me rcspondit-il ; il y a trois jours que j'abanne pour partir.» Estant sur ces destresses, il m'appella sou- " vent pour s'informer seulement si j'estois près de luy. Enfin, il se meit un peu à reposer, qui nous confirma encores plus en nostre bonne espérance, de manière que sortant de sa chambre je m'en resjouis avecques madamoiselle de la Boëtie. Mais une heure après, ou environ, me nommant une fois ou deux, et puis tirant à sov un grand souspir, il rendit l'ame, sur les trois heures du mercredy matin dixhuitiesme d'aoust, l'an mil cinq cent soixante trois, après avoir vescu trente deux ans, neuf mois et dixsept jours.

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