LETTRE V
en laquelle nous ne remarquions souvent la fauite de ce despartement et de ce chois ; et en celles où l'ignorance et la malice, le fard, les faveurs, les brigues et la violence commandent, si quelque eslection se veoit faicte meritoirement et par ordre, nous le debvons sans double à la fortune, qui, par l'inconstance de son bransle divers, s'est pour ce coup rencontrée au train de la raison.
Monsieur, cesté considération m'a souvent consolé, sçachant M. Estienne de La Boëtie, l'un des plus propres et nécessaires hommes aux premières charges de la France, avoir tout du long de sa vie croupy , mesprisé,ès cendres de son fouyer domestique, au grand interest de nostre bien commun ; car, quant au sien particulier, je vousadvise, monsieur, qu'il estoit si abondamment garny des biens et des thresors qui desfîent la fortune, que jamais homme n'a vescu plus satisiaict ny plus content. Je sçais bien qu'il estoit eslevé aux dignités de son quartier, qu'on estime des grandes : et sçais davantage que jamais homme n'y apporta plus de suffisance, et que, en l'aage de trente deux ans qu'il mourut, il avoit acquis plus de vraye réputation en ce reng là que nul autre avant 4uy : mais tant il y a que ce n'est pas raison de laisser en Testât de soldat un digne capitaine, ny d'employer aux charges moyennes ceulx qui feroient bien encores les premières. A la vérité, ses forces feurent mal mesnagéeset trop espargnées ; de façon que, au-delà de sa chaFge, il luy restoit beaucoup de grandes parties oysifves et inutiles, desquelles la chose publicqueeust pu tirer du service et luy de la gloire.
Or, monsieur, puisqu'il a esté si nonchalant de se poulser soy mesme en lumière, comme, de malheur, la vertu et l'ambition ne logent gueres ensemble, et qu'il a esté d'un siècle si grossier ou si plein d'envie, qu'il n'y a peunulment esfre aydé par le tesmoignage d'aultruy, je souhaite merveilleusement que , au moins après luy. sa mémoire, à qui seule meshuyje doibs les offices de nostre amitié, receoive le loyer de sa valeur, et qu'elle se loge en la recommendation des personnes d'honneur et de vertu. A ceste cause m'a-il prins envie de le mettre au jour et de le présenter, monsieur, par ce peu de vers latins qui nous restent de luy'. Tout au rebours du masson, qui met le plus beau de
(1) Plusieurs de ces poéses latines sont adressées i Mon- MonrAiGSK.
son bastiment vers la rue, et du marchand qai faict montre et parement du plus riciieeschantillon de sa marchandise , ce qui estoit en luy le plus recommendable, le vray suc et moelle de sa valeur l'ont suivy, et ne nous en est demeuré que l'écorce et les feuilles. Qui pourroit faire veoir les réglés bransles de son ame, sa piété, sa vertu,' sa justice, la vivacité «le .son esprit, le poids ei la santé de son jugement, la haulieur de ses conceptions si loing eslevées au dessus du vulgaire, son sçavoir, les grâces compaignes ordinaires de ses actions, la tendre amour qu'il portoit à sa misérable patrie, et sa haine capitale et jurée contre tout vice, mais principalement contre ceste vilaine traficque qui se couve sous Thonnorabletiltre de justice, engendreroit certainement à toutes genis de bien une singulière affection envers luy,meslée d'un merveilleux regret de sa perte: Mais, monsieur, il s'en fault tant que je puisse cela , que du fruict mesme de ses esiudes il n'avoit encores jamais pensé d'en laisser nul tesmoignage à la postérité ; et ne nous en est demeuré que ce que, par manière de passe-temps, il escrivoit quelquesfois.
Quoy que ce soit, je vous supplie, monsieur, le recevoir de bon visage; et comme nostre jugement argumente maintesfois d'une chose legiere une bien grande, et que les jeux mesnies des grands personnages rapportent aux clairvoyants quelque marque honorable du lieu d'où ils partent, monter, par ce sien ouvrage, à la cognoissance de luy mesme, et en aymer et embrasser par conséquent le nom et la mémoire. En quoy, monsieur, vous ne me ferez que rendre la pareille à l'opinion résolue qu'il avoit de vostre vertu ; et si accomplirez ce qu'il a infiniement souhaité pendant sa vie ; car il n' estoit homme du monde en la cognoissance et amitié duquel il se feusl plus volontiers veu logé que en la vostre. Mais si quelqu'un se scandalise de quoy si hardiement j'use des choses d'aultruy, je l'advise qu'il ne feut jamais rien plus exactement dict ne escript, aux escholes des philosophes, du droict et des debvoirs de la saincte amitié, que ce que ce personnage et
talgne lui-même ; à B^lot, leur ami commun ; a ios. de la Chassagoe, beau-{)ère de l'autour dos Essais ; à Marguerite de Carie, femme de La Boelie ; au célèbre Jul. César Scaligci , etc. Il y a dans la plupart quelques (audes, mais de l'esprit et de la JacJUié. J. V. L.
CORRESFONDANCfe DE MONTAIGNE,
moy en avons practiqué ensemble» Au réslie, monsieur^. ce legier présent, pour mesnager d'une pierre deux coups, servira aussi, s'il vous plaist, à vous tesmoigfter l'honneur et révérence que je porte à vostre sufflsance et qualités iingulieres qui sont en vous ; car, quant aux estrangieres et fortuites, ce n'est pas de mon goust de les mettre en ligne de compte.
Monsieur, je supplie Dieu qu'il vous doint très heureuse et longue vie. De Montaigne, ce 30 avril 1570.
Yostre humble et obéissant serviteur,
Michel de Moxtaioîié.
ÀVËRTISSEJtENt ÀD LECtElIR '.
Lecteur, to me doibs tout ce dont tu jouis de feu M. Estienne de la Boëtie; car je l'advise que, quant à luy, il n'y a rien qu'il eust jamais espéré de te faire venir, voire ny qu'il estimast digne de porter son nom en public. Mais moy, qui ne suis pas si hault à la main, n'ayant trouvé aultre chose dans sa librairie, qu'il me laissa par son testament, encores n'ay je pas voulu qu'il se perdist : et, de ce peu de jugement que j'ay, j'espère que tu trouveras que les plus habiles hommes de nostre siècle font souvent feste de moindre chose que cela. J'entends de ceulx qui l'ont practiqué plus jeune (car nostre accointance ne print commencement qu'environ six ans avant sa mort)^ qu'il avoit fait force aultres vers latins et françois, comme soubs le nom de Gironde, et en ay ouï reîîiter des riches lopins, mesme celui quia, escript les Antiquités de Bourges 2, en allègue que je recognois ; mais je ne sçais que tout cela est devenu, non plus que ses poèmes grecs. Et, à la vérité, à mesure que chaque saillie luy venoit à la teste, il s'en deschargeoit sur le premier papier qui luy tumboit on main, sans aultré soing de le conserver. Asseure toy que j'y ay faict ce que j'ay peu^ et que depuis sept ans que nous l'avons perdus je n'ay peu recouvrer que ce que tu en veois, sauf un discours de là ser-
(1) Imprimé à la suite âo la leure à M. de Lamac, Et qui sert de préface au\ diverses traductions àc La Boétîe, édition de Paris, 1571. G.
(2) Cliaumeau publia son JUstoire du Berry eiHS66; quatre ans avanl la date de cette lettre.
vitude volontaire , et quelques memolfes de nos troubles sur l'édict de janvier 15G2. Mais quant ft cesdeux dernières pièces, je leur treuve la façon trop délicate et mignardc pour les abandonner au grossier et pesant aii* d'une si mal plaisante saison. A Dieu. De Paris, ce dixiesme d'aousfrl570.