LE CONTR'LN
ESTIEKKE DE LA BOETIE'.
D'avoir plusieurs seigneurs aulcun bien je ne \eoy : Qu'un, sans plus, soit le niaislre, et qu'un seul soit le roy ».
ce dict Ul\ sse en Homère, parlant en public. S'il n'eust dict, sinon
D'avoir plusieurs seigneurs aulcun bien je ne veoy ,
cela estoit tant bien dict que rien plus : mais, au lieu que, pour parler avec raison, il falloit dire : que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puisque la puissance d'un seul, dès lors qu'il prend ce tillre de maislre, est dure
(I) Montaigne avait d'abord voulu faire entrer dans ses Essais, liv. I, c. 27, le célèbre traite de son ami sur la Servitude t^otonïoire, et depuis l'édition de 1745, il en est inséparable. Ce discours fut d'abord publié dans les Méritoires de L'estui de France sous Charles IX , Slidclbourg, 1J>78, iu-8o, t. III, fol. 83, verso ; et on l'a reproduit à Paris en 1789, mis en nouveau français, à la suite du discours de Jlarius, dans Sallusle,/Mg., c. 85, traduit dans les mêmes inteiilions Sur ce traité, compose par La Boëtie à IC ans, c'est-à-dire en 1§43, on peut voir le cliap. 27 du premier livre des Essais.
Les autres œuvres de La Boëtie sont des traductions de divers traités de Xénophon, d'Aristote et de Plutarque, dont nous avons donné le litre dans la première note sur les Lettres de Montaigne, et qui sont suivies de (luelques poésies latines; les vingt-neuf sonnets transcrits dans les Essais, liv. I, c. 28, les Vers français publiés par Montaigno à Paris, en 1572; enfin, Y Historique description du solitaire et sauvage païs de Médoc, 1593, in-12, à laquelle on a joint quelques vers que son ami n'avait point |)ub!iés. Il avait composé aussi, comme Montaigne nous rapprend, des Mémoires sur l'édit de janvier 1562, lesquels sont probablement restés manuscrits. 3. V. L.
(2) Oùy. à-j'aôbv 7:ûXu)co(fav(ri* ûç xoîpavcç êazio, Eî? paaiXeû;.
Homère, Iliade, H, 204.
et desraisonnable, il est allé adjouster tout au rebours,
Qu'un, sans plus, soil le maislre, et qu'un seul soit le roy .
Toutesfois, à l'adventure, il fault excuser Uhsse, auquel possible lors il estoit besoing d'user de ce langage et de s'en servir pour appaiser la révolte de l'armée , conformarilt, je crois, son propos plus au temps qu'à la vérité. Mais, à parler à bon escient, c'est un extrême malbeur d'estre subject à un maistre duquel on ne peull estre jamais asseuré qu'il soit bon, puis qu'il est tousjours en sa puissance d'estre mauvais quand il vouidra : et d'avoir plusieurs maistres, c'est autant que d'avoir autant de fois à estre extrêmement malheureux. Si ne veulx-je pas pour ceste heure débattre ceste question tant pourmenée, à sçavoir « si les aultres façons de republicques sont meilleures que la monarchie : " A quoy si je voulois venir, encores vouidrois-je sçavoir, avant (.;ue mettre en double quel reng la monarchie doibt avoir entre les republicques, si elle y en doibt avoiraulcun ; pource qu'il est malaysé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement , où tout est à un. Mais ceste question est réservée pour un aultre temps, et demandoroit bien son traicté àpart,ouplustost ameneroit quand et soy toutes les disputes politiques.
Pour ce coup, je ne vouldrois sinon entendre, s'il est possible , et comme il se peult faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations, endurent quelquesfois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'on
DE r.A SER\ TTl DE VOLOMAIKE
i donne; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon
tant qu'il* ont vouloir de l'endurer; qui
sçauroU leur faire mal aulcun, sinon lors-
ils ayment mieulx le souffrir que luy con-
dire*. GrandV-hose, certes, et toutesfois si
îimune qu il s'en fault de tant plus douloir
iioins esbahir, de veoir un million de millions
loinmes servir misérablement, ayants le eol
ibs le joug, non pas constrainctsparune plus
inde force , mais aulcunenient ( ce me sem-
) enchantés et cbarmés par le seul nom d'uN,
jnel ils ne doibvenl ny craindre la puissance,
is qu'il est seul, ny aymer les qualités, pois
il est, en leur endrdlct , inhumain et sau-
£çe. La foiblesse d'entre nous hommes est
le : il fault souvent que nous obéissions à la
ce -, il est besoing de temporiser; on ne peult
toujours esire le plus fort. Donoques, si
e nation est consiraincte par la force de la
erre de servir à un, comme la cité d'Athènes
\ trente tyrans, il ne se fault pas esbahir
'elle serve, mais se plaindre de l'accident ;
bitMi plus tost ne s'esbahir, ny ne s'en plain-
e, mais porter le mal patiemment, et se re-^
ver à l'advTnir à meilleure fortune.
Nostre nature est ainsi, que les communs deb-
irs de l'amitié emportent une bonne partie
cours de nostre vie : il est raisonnable d'ay-
ar la vertu, d'estimer les beaux faicts, de cog-
»istre le bien d'où l'on l'a receu, et diminuer
uvent de nostre ayse pour augmenter l'hon-
!«r et advantage de celuy qu'on ayme, et qui
mérite. Ainsi doncques, si les habitants d'un
lïs ont trouvé quelque grand personnage qui
ur ayt monstre par espreuve une grande pre-
jyance pour les garder, grande hardiesse pour
s deftendre, un grand soing pour les gouver-
*^i. de là en avant, ils s'apprivoisent de luy
. et s'en fier tant que luy donner quelques
ivaniages, je ne seais si ce seroit sagesse, de
mt qu'on l'osie de là où il faisoit bien, pour
advancer en lieu où il pourra mal-faire; mais
ertes, si ne pourroit il faillir, d'y avoir de la
onté, de ne craindre point mal de celuy du-
uel on n'a receu que bien.
Mais, ô bon Dieu ! que peult estre cela ? com'
(ti <( Ce mot de ixcT., fie la KamiaUe honte, c. 7, que !es abitnnu d'Asie servoieiii à un soûl, pour ne «avoir pronooer une seule syllabe, qui en : .\o.n, donna peut estre la uiaere <t rot•ca^ion à la Boelie de sa skrvitlpe volostawe. » liais de Moutaigoe, I, âS.
ment dironh^nouâ que cela 8'appclle?quel mal- I heur est ceàtuy-là? ou quel vice? ou plusiosl I quel malheureux vice? veoir un nombre infmy, ''non pas ol>eïr, mais servir ; non pas estre gou- ! vernés, mais tyrannisés ; n'ayants ny biens, ny i parents, ny enfants, ny leur vie mesme qui soit I à eul\! souffrir les pilleries, les paillardises, ! les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il fauldroit despendre son sang et sa vie devant ; mais d'un seul! non pas d'un Hercules, ne d'un Samson , mais d'un seul hoinmeau*, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation ; non pas accoustumé à la pouldre des hattailles, mais encores à grande peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette! Appellerons-nous cela lascheté? dirons-nous que ceulx là qui servent soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent d'un, cela est eslrange, mais toutesfois possible ; bien pourra 1-on dire lors, à bon droict, que c'est faulte de cœur ; mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira on pas qu'ils ne veulent point, non qu'ils n'osent pas, se prendre à luy, et que c'est non couardise , mais plustost mespris et desdaing? Si l'on veoid, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pais, mille villes, un million d'hommes , n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de touts en receoit ce mal d'estre serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela? est-ce lascheté?
Or, il y a en touts vices naturellement queU que borne, oultre laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d'un, cela n'est pas couardise, . elle ne va pas jusque» là ; non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'un seul eschelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquière un royaume. Doncques quel ' monstre de vice est cecy', qui ne mérite pas eneores le nom de couardise ? qui ne treuve de nom assez vilain , que nature desadvoue avoir faict, et la langue refuse de le nommer?
Qu'on mette d'un costé cinquante mille hommes en armes; d'un aultre, autant; qu'on les renge en battaille; qu'ils viennent à se joindre,
(1) Petit bomme.
DE LA SERVITUDE
les uns libres combattants pour leur franchise, les aultres pour la leur oster : auxquels promettra on par conjecture la victoire? lesquels pensera on qui plus gaillardement iront au combat? ou ceulx qui espèrent pour guerdon * de leur peine Tentretenenient de leur liberté, ou ceulx qui ne peuvent attendre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils receoivent, que la servitude d'aultruy ? Les uns ont tousjours devant leurs yeulx le bonheur de leur vie passée, l'attente de pareil ayse à l'advenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent ce peu de temps que dure une battaille, comme de ce qu'il conviendra à jamais endurer à eulx, à leurs enfants et à toute la postérité. Les aultres n'ont rien qui les enhardisse, qu'une petite pointe de convoitise qui se rebrouche soubdain contre le dangier, et qui ne peuli estre si ardente qu'elle ne se doive et semble esteindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs playcs. Aux batlailles tant renommées de Miltiade, de Léonide, de Themistocles, qui ont esté données deux mille ans a, et vivent encores aujourd'huy aussi fresches en la mémoire des livres et des hommes , comme si c'eust esté l'autre hier qu'elles feurenl données en Grèce, pour le bien de Grèce et pour l'exemple de tout le monde; qu'est-ce qu'on pense qui donna à ce petit nombre de gents comme estoient les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soubstenir la force de tant de navires que la mer mesme en estoit changée ; de desfaire tant de nations, qui estoient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'eust pas fom-ny, s'il eust fallu, des capitaines aux armées des ennemis? sinon qu'il semble qu'en ces glorieux jours là ce n'estoit pas tant la battaille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, et de la franchise sur la convoitise.
C'est chose estrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de cenk qui la deffendent ; mais ce qui se faict en touts pais, par touts les hommes, touts les jours, qu'un homme seul mastine cent mille villes et les prive de leur liberté, qui lecroiroit, s'il nefaisoit que l'ouïr dire et non le veoir? et, s'il ne se veoyoit qu'en païs estranges et loingtaines terres, et qu'on le dist , qui ne penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non
(1; Récompense.
pas véritable? Encores ce seul tyran , il n'est
pas besoing de le combattre; il n'est pas besoinj;
de s'en deffendre ; il est de soy mesme desfaic
mais que' le païs ne consente à la serviiudi
il ne fâult pas luy rien oster, mais ne luy doi
ner rien ; il n'est point besoing que le pais I
mette en peine de faire rien pour soy, mais
qu il ne se mette pas en peine de faire rien < on
tre soy. Ce sont doncques les peuples mesme-
qui se laissent, ou plustost se font gourmandor,
puis qu'en cessant de servir ils en seroien'
quites. C'est le peuple qui s'asservit, qui >
coupe la gorge , qui, ayant le chois d'estre sub
ject ou d'estre bbre , quitte sa franchise
prend le joug , qui consent à son mal ou pli
tost le pourchasse. S'il luy coustoit quel
chose de recouvrer sa liberté, je ne l'en presse
rois point, combien que ce soit ce que l'hommi
doibt avoir plus cher que de se remettre ei
son droict naturel, et, par manière de dir< . di
beste revenir homme. Mais encores je ne dt
sire pas en luy si grande hardiesse; je ne lu
permets point qu'il ayme niieulx une j( sai
quelle seureté de vivre à son ayse. Qtioy î si
pour avoir la liberté il ne luy fault que la de
sirer, s'il n'a besoing que d'un simple vouloir
se trouvera il' nation au monde qui l'estime tro
chère, la pouvant gaigner d'un seul souhait
et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bie
lequel on debvroit racheter au prix de son sang
et lequel perdu, touts les gents d'honneur doil
vent estimer la vie déplaisante et la mort salu
taire? Certes, tout ainsi comme le feu d'un
petite estincelle devient grand et toujours s
renforce , et plus il treuve de bois et plus es
prest d'en brusler, et , sans qu'on y mette d
l'eau pour l'esteindre, seulement en n'y mettar
plus de bois, n'ayant plus que consumer, il s
consume soy mesme, et devient sans forme aul
cune et n'est plus feu : pareillement les tyran!
plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ru^
nent et détruisent, plus on leur baille, plus o
les sert, d'autant plus ils se fortifient, devien
nent toujours plus forts et plus frès pour anéai
tir et destruire tout ; et si on ne leur baille rier
si on ne leur obéit point, sans combattre, sar
frapper ils demeurent nuds et desfaicts, et r
sont plus rien, sinon que comme la racine
(1) Pourvu que. « Un homme sage, dit Philippe de comsùne liv. I, c. 12, sert bien en une compaignie de prince, mais qu'i le veuille croire; et ne se pourroil trop acheter. » C.
VOLONTAIKR
ayant plus d'homeur et aliment, devient une
ranehe seiche et morte.
Lt^s hardis, pour acquérir le bien qu'ils de-
andent, ne craigneiit point le dangier ; les ad-
isés ne refusent point la peine ; les lasches et
ngourdis ne sçavent ny endurer le mal, ny
cou\ rer le bien ; ils s'arrestent en cela de le
juhaiter; et la vertu d'y prétendre leur est
sîée par leur lascheté ; le désir de l'avoir leur
emeure par la nature. Ce désir, ceste volonté,
t commune aux sages et aux indiscrets, aux
ourageux et aux couards, pour «ouhaiier tou-
s choses qui. estant acquises, les rendroient
eureux et contents. Une seule en est à dire,
nlaquelle jene sçais comilie nature defauU aux
ommes pour la désirer; c'est la liberté, qui est
outesfois un bien si grand et si plaisant, que,
lie perdue, touts les maulx viennent à la liie,
t les biens mesmes qui demeurent après elle
erdent entièrement leur gousl et leur saveur,
oiTompus par la servitude. La seule liberté,
es hommes ne la désirent pomt, non pas pour
luitre raison, ce me semble, sinon pource que,
'ils la desiroient, ils l'auroient , comme s'ils
refusoient faire ce bel acquest, seulement parce
qu'il est trop aysé.
Pauvres gents et misérables, peuples insensés, nations opiniastres en vostre mal, et aveu- ' -' on vostre bien, vous vous laissez emporter .ni vous le plus beau et le plus clair de vostre I revenu, piller vos champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et paternels! vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n'est à vous; et sembleroit que meshui ce vous seroit grand heur de tenir à moitié vos biens, vos familles et vos vies. Et tout cedegast, ce malheur, ceste ruyne , vous vient, non pas des ennemis, mais bien certes de l'ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celuy qui vous maistrise lant n'a que deux yeulx, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a aultre chose que ce qu'a le moindre homme du grand nombre bafiny de vos villes ; sinon, qu'il a plus que vous touts : c'est l'advantage que vous luy faictes pour vousdestruire. D'où a ilprins tant d'yeulx? d'où vous espie il , si vous ne les luj donnez ? Comment a il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule
vos cités , d'où les a il , s'ils ne sont des vostres ? Comment a il aulcun poavoir sur vous , que par vous aullres mesmes? Comment vous oseroit il courir sus, s'il n'avoit intelligence avecques vous? Que vous pourroit il faire, si vous n'estiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous semez vos fruits, à fin qu'il en face le degast ; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos filles, à fin qu'il a\t de quoy saouler sa luxure; vous nourri.'Jsez vos enfants, à fin qu'il les mené, pour le mieulx qu'il face, en ses guerres, qu'il les mené à la boucherie, qu'il les face les mini.st res de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, à fin qu'il se puisse mignarder en .ses delic( s , et se veautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affoiblissez, à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride. Et de tant d'indignités, que les bestes mesmes ou ne sentiroient point ou n'endureroient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Sinez résolus de ne servir plus ; et vous voylà libres. Je ne veulx pas que vous le poulsiez ny le branliez, mais seulement ne le soubstenez plus; et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, de son poids mesme fondre en bas et se rompre. Mais, certes, les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux playes incurables, et je ne fais pas sagement de vouloir en cecv conseiller le peuple qui a perdu, long temps v a,, toute cognoissance, et duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela seul montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons doneques par conjectures, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée ceste opiniastre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.
Premièrement, cela est, comme je crois, hors de nostre double que, si nous vivions avecj ques les droicts que nature nous a donnés et i les enseignements qu'elle nous apprend, nous I serions naturellement obéissants aux parents, j subjects à la raison, et serfs de personne. De ! l'obéissance que chascun. sans aultre adverti.si sèment que de son naturel, porte à ses peree
DE LA SERVITUDE
mère , touts les hommes en sont tesmoings, chacun en soy et pour soy. De la raison , si elle naist avecques nous ou non, qui est une question dehattue au fond par les académiques et touchée par toute l'eschole des philosophes , pour ceste heure je ne penserois point faillir en croyant : qu'il y a en nostreame quelque naturelle semence de raison, qui, entretenue par hon conseil et coustume, fleurit en vertu, et au contraire, souvent ne pouvant durer contrôles vices survenus, estouffée s'avorte. Mais, certes, s'il y a rien de clair et d'apparent en la nature, et en quoy il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est cela: que nature, le ministre de Dieu et la gouvernante des hommes, nous a touts faicts de mesme forme, et, comme il semhle, 8 mesme moule, à fin de nous entrecognoistre touts pour compaignons, ou plustost frères. Et si, faisant les partages des présents qu'elle nous donnoit, elle a faict quelques advantages de son bien, soit au corps ou à l'esprit, aux uns plus qu'aux auUres , si n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé icy bas les plus forts et plus advisés comme des brigands artnés dans une forest, pour y gourmander les plus foibles. Mais plustost faultil croire que, faisant ainsin aux uns les parts plus grandes, et aux aultres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, à lin qu'elle eust où s'employer, ayants les uns puissancede donner a^lle, et lesauhres besoing d'en recevoir. Puis doncques que ceste Ironne mère nous a donné à touls toute la terre pour demeure, nous a touts logés aulcunement en une mesme maison, nous a touts figurés fen mesme pasle, à fm que chascun se peust mirer et quasi recognoistre l'un dans l'âultre ; si elle nous a à touts en commun donné ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser dadvantage, et faire, par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées, une communion de nos volontés , et si elle a tasché par touts moyens de serrer et estreindre plus fort le nœud de nostre alliance et société, si elle a monstre, en toutes choses, qu'elle ne vouloit tant nous faire touts unis, que toutsuns,il ne fault pas faire doabte que nous ne soyons touts nalurellemeni libres puis que nous sommes toots compaignons. Et ne peult tumber en l'entendement de personne ique na-
ture ayt mis aulcuns en servitude , nous a\ an. touts mis en compaignie. j
Mais, à la vérité, c^est bien ])our néant dt* débattre si la liberté est naturelle, puis qu'on ne peult tenir aulcun en servitude sans lu^ faire tort, et qu'il n'y a rien au monde si con traire à la nature ( estant toute raisonnable ) , que l'injure. Reste doncques de dire que la li berté est naturelle, et, par mesme moyen, 'n mon advis,que nous ne sommes pas seulemen: nays en possession de nostre franchise, mai'i aussi avecques affection de la deffendre. Or, ai d'adventure nous faisons quelque doubte eii cela, et sommes tant abbastardis que ne puissions recognoistre nos biens ny semblablemem nos naïfves aiCeclions, il fauldra que je voJI face l'honneur qui vous appartient, et que j<! monte, par manière de dire, les bestes bruteii en chaire, pour vous enseigner vostre naîun' et condition. Les bestes (se m'aid' Dieu ! ). si les hommes ne font trop les sourds, leurcriont: \^ivE LIBERTÉ. Plusieurs y en a d'entr'elles qui meurent sitost qu'elles sont prinses, comme le poisson qui perd la vie aussitost que l'eau. Pareillement celles-là quitentlà lumière, et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaulx avoient entre eulx leurs rengs et prééminences, ils feroienl, à mon ad-vis, de liberté leur noblesse. Les aultres, des plus grandes jusques aux plus petites, lors qu'on les prend, font si grande résistance d'ongles, de cornes, de pieds, de bec, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles })erdent ; puis, estants prinses, nous donnent tant de signes apparents de la cognoissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à veoir, que d'ores en là ce leur est plus languir que vivre, et qu'elles continuent leur vie, plus pour plaindre leur ayse perdu, que pour se plaire en servitude. Que veult dire aulire chose l'elephant qui, s'estant deffendu jusques à n'en pouvoir plus, n'y veoyanl plus d'ordre, estant sur le poinct d'estre prins, il enfonce ses maschoires et casse ses dents contre les arbres? sinon, que le grand désir qu'il a de demeurer libre, comme il est nay, luy faict de l'esprit, et l'advise de marchander avecques les chasseurs, si, pour le prisde ses dents, ilen sera quite,ets'il sera receuàbailler sonyvoire, et payer ceste rançoj), pour sa liberté? Nous appastons le cheval dès lors qu'il est nay, pooi-
VOLO.N irt inli.
lapprivoisor à servir ; et si ne le savons nous tant tlaier, quo quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre lesperon, comme, ce semble, pour monsirer à la nature, et lesmoigner au moins par là, que s'il sert, ce n'est pas de son gré, nviis par nostre constralucte. Que fault il doncques dire?
Mesmes les bœoSs sous te poids du joog geignent, fet les oyseaulT dans la cage se pjaigneol,
comme j'ay dict ailleurs auUrefois, passant le •temps à nos rimes fianeoises: car je ne craindrois point, escrivant à toy, ô Longa, mesler de mes vers, desquels je ne lis jamais, que, pour le semblant que tu fais de* t'en contenter, tu ne m'en faces glorieux. Ainsi doncques, puis que toutes choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la subjection et courent après la liberté ; puis que lesbestes, qui encore sont faictes pour le service de Thomme, ne se peuvent accoustumer à servir qu avecques protestation d'un désir contraire , quel malencontre a esté cela? qui a peu tant desnaturer rbonime, seul nay, de vray, pour virre franchement, de luy faire perdre la souvenance de son premier estre et le désir de le reprendre ?
Il y a trois sortes de tyrans ; je parle des meschants princes : les uns ont le royaume par l'eslection du peuple; les auUres, par la force des armes ; les aultres, par la succession de leur race. Ceulx qui l'ont acquis par le droict^c la guerre, ils s'y "portent ainsi, qu'on cognoist en qu'ils sont, comme on dict, en terre de nqueste. Ceulx qui naissent roys ne sont , is communément gueres meilleurs ; ains estants na\s et nourris dans le sang de la tyrannie, tirent avecques le laict la nature du tyran, et font estât des peuples qui sont soubs eulx onmie de leurs serfs héréditaires ; et, selon la . omplexion en laquelle ils sont plus enclins, avares ou prodigues, tels qu'ils sont , ils font du royaume comine de leur héritage. Celuy à qui le peuple a donné Testât debvroit estre, ce me semble, plus supp<M*table ; et le seroif, comme je crois , n'estoit que dès lors qu'il se veoid eslevé par dessus les aultres en ce lieu, flaté par je ne sçais quoy que l'on appelle la grandeur, il délibère de n'en bouger point. Communément celuy là faict estât, de la puissance que le peuple luy a baillée, de la rendre
à ses enfants. Or, dès lors qtte ceulx là ont pHn« ceste opinion, c'est chose estrange de combien ils passent, en toutes sortes de vices et mesme en la cruauté, les aulires tyrans; ils nevroyent ftulire moyen, pourasseurer la nouvelle tyran"nie , que d'estendre fort la servitude , et es^ tranger * tant les subjects de la liberté, encores que la mémoire en soit fresche, qu'ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, pour en dire la vérité, je veois bien qu'il y a entre eulx quelque différence ; mais de chois, je n'en veois point ; et , estants les moyens de venir aux règnes divers, toujours la façon de régner est quasi semblable : les esleus, comme s'ilsavoient prins des taureaux à domter, les traiclent ainsi ; les conquérants pensent en avoir droict, comme de leur prove; les successeurs, d'en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.
Mais à propos , si d'adventure il naissait aujourd'hui quelques gents , touts neufs , non accoustumés à la subjection, ny affriandés à la liberté , et qu'ils ne sceussent que c'est ny de l'une ny de l'aultre , ny à grand' peine des noms , si on leur presentoit . ou d'estre subjects, ou vivre en liberté, à quoy s'accorderoient ils? Il ne fault pas fiaire dilTîculté qu'ils n'avmassent trop mieulx obéir seulemeni à la raison, que servir à on homme ; sinon possible que ce feussent ceulx d'Israël qui , sans contraincte ny sans aulcun besoing se feirent un tyran : duquel peuple je ne lis jamais l'histoire , que je n'en aye trop grand despit . quasi jusques à devenir inhumain pour me resjouir de tant de maulx qui leur en adveinrent. Mais certes tous les hommes , tant qu'ils ont quelque chose d'homme, devant qu'ils se laissent assubjectir il fault l'un des deux , ou qu'ils soient constraincts , ou deceus : constrainets par les armes estrangieres, comme Sparte et Athènes par les forces d'Alexandre , ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes est oit de^nt venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent ils souvent la liberté ; et , en ce , ils ne sont pas si souvent seduicts par auhruy comme ils sont trompés par eulx mesmes : I ainsi le pvuplede Syracuse, la maistresse ville ! de Sicile , qui s'appelle aujourd'huy Saragosse*, ; estant pressé par les guerres , inconsideréemenl
(t) Éloigner.
fl^ SVTBCfMe.
DE LA SERVITUDE
ne mettant ordre qu'au dangier , esleva Denys, le premier ; et luy donna charge de la eonduicte de l'armée ; et ne se donna garde qu'elle l'east faict si grand , que ceste bonne pièce là , revenant victorieux , comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se feit de capitaine roy, et de roy tyran.
Il n'est pas croyable , comme le peuple , dès lors qu'il est assubjecty, tumbe soubdain en un tel et si profond oubly de sa franchise , qu'il n'est pas possible qu'il s'esveillepoarla r' avoir, servant si franchement et tant volontiers, qu'on diroit , à le veoir , qu'il a non pas perdu sa liberté , mais sa servitude. Il est vray qu'au commencement l'on sert constrainct et vaincu par la force : mais ceulx qui viennent après, n'ayants jamais veu la liberté et ne sachants que c'est , servent sans regret , et font volontiers ce que leurs devanciers avoient faict par constraincte. C'est cela, que les hommes naissent soubs le joug , et puis, nourris et eslevés dans le servage , sans regarder plus avant , se contentants de vivre comme ils sont nays, et ne pensants point avoir d'aultre droict ny aultre bien que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur nature Testât de leur naissance. Et toutesfois il n'est point d'héritier si prodigue et nonchalant , qui quelquesfois ne passe les yeulx dans ses registres, pour entendre s'il jouit de touts les droits de sa succession , ou si l'on n'a rien entreprins sur luy ou son prédécesseur. Mais certes la coustume , qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous , n'a en aulcun endroict si grande vertu qu'en cecy, de nous enseigner à servir, et ( comme Ion dict que Mithridate se feit ordinaire à boire le poison ) pour nous apprendre à avaller et ne trouver pas amer le venin delà servitude.
L'on ne péult pas nier que la nature n'ayt en nous bonne part pour nous tirer là où elle veult , et nous faire dire ou bien ou mal nays : mais si fault-il confesser qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coustume ; pource que le naturel, pour bon qu'il soit , se perd s'il n'est entretenu ; et la nourriture nous faict tousjours de sa façon, comment que ce soit, .malgré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes , qu'elles n'endurent pas le moindre heurt de la nourriture contraire ; elles ne s'entretiennent pas plus ayséement qu'elles s'abaslardissent ,
se fondent , et viennent en rfen : ne plus ne moins que les fruictiers , qui ont bien touts | quelque naturel à part , lequel ils gardent bien ; si on le laisse venir , mais ils le laissent aussi- tost pour porter d'aultres fruits estrangiers ei non les leurs, selon qu'on les ente. Les herbeâ ont chascune leur propriété , leur naturel et singularité ; mais toutesfois le gel , le temps , le terrouer ou la main du jardinier, ou adjoustent , ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu'on a veue en un endroict , on est ailleurs empesché de la recognoistre. Qui verroit les Vénitiens , une poignée de gents vi vants si libremçnt que le plus meschant d'entre eux ne vouldroit pas estre roy, et touts ainsi nays et nourris qu'ils ne cognoissent point d'aultre ambition , sinon à qui mieulx advisera à soigneusement entretenir leur liberté : ainsin apprins et faits dès le berceau , ils ne prendroient point tout le reste des félicités de la terre, pour perdre le moindre poinct de leur franchise. Qui aura veu, dis je, ces personnages là , et au partir de là s'en ira aux terres de celuy que nous appelions le Gi/ind- Seigneur, veoyant là des gents qui ne veulent ] estre nays que pour le servir, et qui pour le maintenir abandonnent leur vie , penseroit il que les aultres et ceux là eussent mesme na- turel , ou plustost s'il n'estimeroit pas que , sortant d'une cite d'hommes , il est entré dans un parc de bestes? Lycurgue*, le policeur de Sparte , ayant nourry, ce dict on , deux chiens touts deux frères , touts deux allaictés de \ mesme laict , l'un engraissé à la cuisine , Taultre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet'^, voulant monstrer au peuple lacedemonien que les hommes sont tels que leur nourriture les faict , meit les deux chiens en plein marché, et entre eulx une soupe et un lièvre ; l'un courut au plat, et l'aultre au lièvre : « Toutesfois , ce dict-il, si sont ils frères. » Doncques celuy là, avecques ses loix et sa police , nourrit et feit si bien les Lacedemoniens, que chascun d'eulx eust eu plus cher de mourir de mille morts , que de recognoistre aultre seigneur que la loy et le roy.
(1) Nicolas de Damas, Fragm. hist., c. 15 ; Plut., de l'Ëduca lion des enfants, c. 2 de la traduction d'Amyot. J. V. L.
(2) Du cor. « Hiicliet, dit Nicot, c'est un cornet dont on huche, on appelle les chiens, et dont les postillons usent ordi nairement. » C